1630 – une sage-femme à Cologne
Benjamin Laurent et Claire Martin
Jungle Ramdam

Depuis la nuit des temps, les femmes enfantent entre elles. La transmission se fait à l’oral, par l’expérience sur le terrain de l’accompagnement des grossesses et de l’accouchement. Ce moment se veut aussi douloureux que miraculeux. Il se conclue parfois fatalement pour la mère ou son enfant. Accompagner les couches exige connaissance, sang-froid, réactivité, patience, savoir-faire, empathie…L’apprentissage de cette mission est long, rigoureux, et dangereux. Au 17e siècle à Cologne, être sage-femme et ne pas être assimilée aux hérétiques ou pire aux sorcières est un combat de chaque instant.




Justina est l’élève de Garance, une sage-femme réputée. Elle-même fut l’élève d’Adélaïde qui lui a enseigné la connaissance des plantes, la préparation des remèdes, les gestes qui peuvent sauver en cas de problème. Nuit et jour, Garance et Justina visitent les femmes enceintes, surveillent le déroulement de leurs grossesses, soulagent leurs maux quand c’est nécessaire, les rassurent… Les accouchements se sauraient se dérouler sans elles. Mais il leur faut user d’une extrême prudence. L’Inquisition traque les sorcières. L’Église interdit régulièrement l’usage de plantes jugées maudites, contrariant terriblement le travail des sages-femmes.

Dans ce milieu où l’autoritarisme masculin fait du patriarcat la seule référence, où les dénonciations arbitraires débouchent sur les procès de polichinelle, où des bûchers sont érigés tous les jours, appliquer à la lettre les exigences cléricales semble être la seule chose à faire pour garantir sa réputation et sa vie.


Garance exerce sa mission avec rigueur, se pliant aux injonctions catholiques, renonçant à l’utilisation de la belladone devenue « Herbe du diable », déclarant scrupuleusement toutes les naissances sur les registres paroissiaux. Sa foi vacillera quand Adélaïde est arrêtée pour sorcellerie.


Si cela renforce pour un temps sa conviction de respect des règles, devant la détresse d’Elsa, jeune femme noble et enceinte suite à une relation adultérine, la sage-femme rencarde loin d’elle la morale le temps d’un nouvel accouchement. Elle ignore alors que ce seul pas de côté va l’entraîner précisément dans l’antichambre de l’enfer… et la voici accusée de sorcellerie devant un tribunal composé exclusivement d’hommes.



Pour être venue en aide à une femme dans la souffrance, Garance voit sa vie mise en jeu sur quelques supposées allégations. Jugée coupable avant même de pouvoir se défendre, ses arguments de défense déformés à dessein, il semble que l’issue ne fasse pas de doute. L’injustice flagrante nous prend aux tripes et on voudrait plonger dans les pages pour tirer Garance de ce cauchemar. C’est sans compter sur la loyauté d’Elsa. Jugeant que la vie de Garance vaut davantage que sa réputation, sachant les risques encourus pour sa vie, celle qui a mis au monde un enfant illégitime défie frontalement le tribunal masculin.

La vie nous met en permanence devant des choix à faire. Des convictions jadis rigides s’assouplissent. D’autres se renforcent. L’essentiel parvient toutefois à se faufiler et à faire entendre sa voix. Quand il y a dans la balance la mort ou la vie, l’instinct de la sage-femme penche irrémédiablement vers la vie. Surtout quand il s’agit d’avorter des femmes désespérées, pour lesquelles le risque suicidaire est réel.



Benjamin Laurent exhume de l’Histoire cette période peu glorieuse en vérité, où près de 60 000 personnes ont péri dans la chasse aux sorcières. Quelle abominable association de malfaiteurs que l’union de l’Église et de la noblesse. Les uns craignent de voir la science de ces femmes remettre en cause le joug religieux, les autres veulent maintenir le peuple et les femmes en position d’infériorité. L’éducation n’étant pas une priorité, il était facile de jouer sur la crédulité et la superstition pour justifier des exactions commises sur celles qui sont, en réalité, les précurseurs de la science pharmaceutique.

Entre ombre et lumière, place publique et intimité des masures, Claire Martin illustre avec brio l’alternance entre la vocation absolue de Garance et Justina, et les dangers qui rôdent dans l’ombre. Elle nous fait passer des ruelles mal famées aux salons cossus des seigneurs. Elle ne nous épargne pas la détresse, la violence, le désespoir et les dilemmes, les fronts plissés de douleur, les larmes, le sang sur les mains quand l’enfant vient. La sororité rompt les frontières de rang et je suis secouée de voir comment on réussit à dessiner l’universalité de la féminité.

Est-il besoin de le préciser : cette lecture m’a happée ! Il y a urgence à se rappeler du chemin pour en arriver au droit d’avorter et de reconnaissance du métier de sage-femme. Ce qui avait cours au 17e siècle en Europe et en Amérique du Nord m’inspire un goût de bile qui se renforce quand je songe que ça a lieu à notre époque. Faut-il que les femmes soient l’incarnation d’une rare puissance pour qu’on cherche à ce point à les contrôler dans leurs chairs ? L’herbe du diable est un hommage-documentaire pour toutes celles qui depuis la nuit des temps, sont présentes par vocation auprès des femmes. C’est une fenêtre historique sur celles dont les vies furent sacrifiées, à celles qui ont continué en dépit du danger. La remise en perspective conduit à poser un regard reconnaissant sur les sage-femmes d’aujourd’hui, héritières de tout ce laborieux cheminement.


Il m’amuse de songer à celles de plus en plus nombreuses qui, au nom d’une passion bien légitime pour l’herboristerie, aiment à se qualifier de « sorcières ». Même moi je vais décider, selon les petits maux du moment, de me faire une infusion de mauve et de menthe poivrée, d’anis avec de la lavande, ou de jeter dans une eau chaude quelques brins de thym avec une cuillerée miel…
Aux sorcières d’hier et d’aujourd’hui, à ces femmes qui soignent, aident avec science et patience, aux connaisseurs des vertus des plantes, à Benjamin Laurent, Claire Martin et aux éditions Jungle : MERCI !


« Depuis la nuit des temps les femmes enfantent entre elles »…Si aujourd’hui elles enfantent dans la sérénité et la sécurité, ce livre nous rappelle que long fut le chemin pour y arriver. Refuser la soumission, oser chercher les solutions pour soulager les douleurs, angoisses de leurs consœurs, loin de la fatalité de la souffrance, a rendu « sorcières » ces femmes courageuses.
En vérité, elles étaient des fées, dans un gynécée, inaccessible au pouvoir des hommes. Un havre de paix dans un contexte de brutalité patriarcal.
Merci Clara pour cette belle et captivante présentation du livre qui donne envie de l’acquérir, l’offrir, le partager largement. Merci également pour Benjamin Laurent, Claire Martin et les éditions Jungle RamDam pour cet opus remarquable.
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