Touche-moi

Susie Morgenstern

Collection l’Ardeur

éditions Thierry Magnier

Rose est en classe de première et elle cumule les problèmes.

Le premier c’est qu’elle est atteinte d’albinisme. Et comme il n’y a aucune pilule ni injection magique pour lui rendre la mélanine dont son organisme est privé, elle en a pris pour perpet’ avec les lunettes presque noires et chapeau à large bord. Vade retro soleil et UV. Heureusement, elle pallie cette particularité grâce à une famille et des amies qui font bloc avec elle.

Son deuxième problème est qu’elle est littéralement obsédée par la sexualité : explorer son corps, rêver de la première fois, peut-être avec celui qui occupera la chambre que ses parents vont louer maintenant que son frère aîné fait ses études en Angleterre ? Oui mais pour enfin passer à la casserole de la réalité, il y a quelques étapes préliminaires et la condition sine qua non est le contact physique. Et là : problème !

Rose sent bien que sa particularité au mieux implique que ses congénères se tiennent à une distance respectable, au pire s’éloignent brutalement voire fuient carrément. Réussir se faire toucher constituerait un sacré bond en avant.

Qui pour désirer une fille aux cheveux blancs comme une mémé qui voit à peine plus loin que le bout de son nez (au sens propre, pas au figuré) ? Dans l’intimité de la salle de bain ou de son lit, Rose explore ses fantasmes, parcourt son corps au-dedans et au dehors. Les questions s’accumulent sans trouver le chemin qui lui permettrait de questionner ses parents. Ses amies hurlent à l’hérésie quand, à la faveur d’une chaste soirée pyjama, Rose essaye d’ouvrir le dialogue.

Dans Touche-moi, il semblerait qu’il y ait plusieurs profils : les « qui-sont-déjà-passés-à-l’action », les « qui-y-pensent-un-peu-beaucoup-tout-le-temps », les « qui-n’y-pensent-surtout-pas-oh-non », les « qui-y-pensent-mais-ne-sont-pas-encore-prêt.e.s ». Parce qu’en marge de la découverte de la sensualité (dont on peut décider qu’elle côtoie – ou pas- la sexualité), il y a le quotidien : les cours, les relations familiales, l’estime personnelle (ou sa jumelle maléfique alias « le gouffre de manque de confiance en soi »), les amitiés, la maladie d’un père et l’abandon d’une mère qui soudain réapparaît pour Augustin…

Augustin, comme l’écrit Susie Morgenstern, est le cliché de l’adolescent boutonneux élève brillantissime, introverti au possible et criblé de tellement d’acné que le traiter de tête d’ampoule serait faire une pierre deux coups. Néanmoins l’amitié va se nicher quelque part entre Rose en lui, bousculant leur quotidien pour le meilleur… de l’amitié ? C’est que Rose, une fois le préjugé physique dépassé, a bien des idées pour eux deux. Mais Augustin ne semble pas sur le même canal : ça tombe mal… Ou plutôt ça tombe bien : car parfois il faut du temps… hé oui… prendre son temps… pour respecter l’autre, se respecter soi-même. Le désir obéit à un rythme qui est propre à chacun. On aurait presque oublié que c’est un ingrédient capital de… quoi au juste : l’amour ? les préliminaires ? la première fois et les suivantes ? Et le consentement dans tout ça…?

Qu’on se pose, comme Rose, une, deux mille ou trois millions de questions, il est bon de lire ce roman qui, selon notre humeur de lecteur/lectrice, apportera un plein panier de réponses ou pas du tout. A chaud, je garde vivaces les rires qui ont secoué ma lecture. Et mes yeux fréquemment écarquillés : il n’y a pas besoin de tomber dans la basse vulgarité pour dire les choses, nommer les montées d’hormones qui agitent, qu’on l’assume ou non, la phase adolescente. Cela commence au collège mais au lycée, bien que certains adultes s’illusionnent sur la fonction exclusivement « travail » de ce lieu, les questions et obsessions pour ce qui se passe en-dessous de la ceinture sont dans toutes les caboches (je défie quiconque de venir me certifier le contraire).

Merci Susie Morgenstern pour ce roman fleur rose, malicieux et à la subtilité délicieuse. Oh que oui « Les livres aident dans la vie« . Avec votre humour, vous posez les choses en dédramatisant, en appelant un chat par son nom (ou par tous les sobriquets concrets ou imagés possibles). Merci aussi pour « la sorcière » alias la peste qui se moque, qui harcèle, qui tente de mettre le doigt, la main, le poing où ça fait mal : elle nous apprend à assumer la différence pour la faire muter en force.

C’est un roman que je referme avec le sourire. Je vais le lire une seconde fois, et peut-être même une fois encore… juste pour me délecter de ces mots que j’aurais tant aimé lire quand j’étais ado…

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