Le mystère de la chambre froide

Julia Billet et Simon Bailly

Les éditions du Pourquoi Pas

Il y avait le mystère de la chambre jaune (Gaston Leroux).

Couverture jaune et drame en quatre actes : bienvenue (ou pas) dans la chambre froide de Julia Billet et Simon Bailly !

Jeannot Cabane se retrouve du jour au lendemain :

  • Accusé du meurtre d’un critique gastronomique qui a succombé à une nuit dans la chambre froide du restaurant…
  • Devant un tribunal qui l’a, d’emblée, condamné…
  • Et « emballé c’est peser » : au trou pour douze ans !

Le grand chef cuisinier Jeannot Cabane est bourru, impulsif, abrupt. Au tribunal, il clame son innocence en usant de provocation et d’agressivité. Autant dire que ses espoirs d’être innocenté fondent aussi sûrement qu’un pot de glace laissé en plein soleil. Le seul, l’unique argument qui pourrait le sauver, paradoxalement, Jeannot le tait, le ravale, l’enferme au plus profond de lui.

En prison, sa passion pour la cuisine lui confère la sympathie des gardiens et des codétenus. Avec trois fois rien, Jeannot réveille leurs papilles, enchante leur quotidien, leur met du baume au cœur. Comme tout se paye en prison, il monnaye en cash (ou en cigarettes) un bol de pitance à sa façon.

Car Jeannot n’est pas un mauvais bougre. Dans l’acte deux, Julia Billet pose un flash-back sur une scolarité marquée du sceau de la honte. Celui qui aujourd’hui fait l’unanimité avec sa cuisine avait goûté plus que de raison à l’amertume des humiliations… parce qu’il arrivait à peine à lire et écrire. Le spectre de la terreur d’apprendre a pris le pas sur les potentialités puis, les années passant, a été soigneusement rangé (oublié ?) au fond de sa mémoire. Mais le jour où un éditeur demande à Jeannot d’écrire un livre sur sa cuisine de taule, lui faisant miroiter une remise de peine à la clé, les vieux fantômes se réveillent. Et avec eux, enfin la possibilité de se réconcilier au présent avec ce passé.

Que de questions se bousculent au fur et à mesure que la lumière se fait… Le postulat du tribunal, c’était que Jeannot avait éliminé le critique gastronomique car celui-ci avait écrit un rapport à charge contre son restaurant. Certes. Le meurtre implique donc cet implicite : Jeannot sait lire. Sauf que ce n’est pas le cas. Vous voyez où se niche le problème… qui conduit à une totale erreur judiciaire ?

Cette lecture a convoqué immédiatement le souvenir du roman Le liseur ( de Bernhard Schlink), où la lumière sur le destin d’Hannah se fait à la révélation de son analphabétisme).

Quel crédit accorder au tribunal qui juge en passant à côté de la vérité ?

Qu’est-ce qui se joue, pour Jeannot, dans la dissimulation active de son illettrisme ? Jeannot qui choisit douze années de prison plutôt que de révéler qu’il ne sait pas lire…

Bonjour empathie pour Jeannot, et colère contre le système qui a conduit à l’identité « honte ». Hargne contre les enseignants qui usaient, usent et peut-être useront de la pédagogie par l’humiliation publique. Heureusement, il en existe de moins en moins. Et même, parfois, il y a les rencontres qui accueillent, et redonnent confiance.

(A celles et ceux qui s’insurgeraient contre mes propos, alerte spoiler : dans la vie hors blog j’exerce le métier d’orthophoniste… des enfants ET adultes en souffrance avec le l’écrit, des traumatisés du tableau noir, j’en vois tous les jours… Et des interrogations sur des pratiques pédagogiques douteuses, j’en ai des pleins paniers… Si les choses évoluent depuis qu’on parle plus ouvertement de la kyrielle des dyslexies et autres dysorthographies, c’est bien… mais certain.es ont la dent dure, et les traumatisés des apprentissages, ils existent…).

Comment ne pas s’interroger sur la place que tient la « maîtrise » du langage écrit dans l’estime de soi ?

Est-ce un prédicteur de réussite ou d’échec de vie ?

Quelle image d’eux-mêmes cultivent les adultes qui marchent sur des œufs dans ce domaine ?

Comment concevoir que la prison soit préférable au fait d’assumer, publiquement, d’être non lecteur ? Et c’est, à mon sens, une vraie question…

Nombreuses sont les questions qui affleurent et j’entrevois les débats passionnants qu’il y a à mener avec les enfants, les adolescents, les enseignants.

Ce roman graphique, en plus d’être une intrigue finement ficelée, pose la perspective des ressources, de la force profonde qui est enracinée chez tout un chacun. En dépit des potentiels obstacles, la vie devient belle quand on trouve où s’y épanouir. Le fondamental serait-il ici ? Sur ce dernier point, je vous invite à réfléchir, discuter, échanger…

Quant à savoir qui a tué le critique gastronomique, pour le découvrir il vous faudra, seul.e ou accompagné.e, aller jusqu’au bout du livre !

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