Sans armure

Cathy Ytak

Talents Hauts

Flaubert a écrit à Georges Sand le 10 Mai 1875 « Il est vrai que je suis doué d’une sensibilité absurde ; ce qui érafle les autres me déchire ». Le jour où cette phrase est venue percuter à mes oreilles fut le point de départ de tant de choses. Et c’est cette phrase qui se rappelle à moi alors que je suis happée par la lecture de Sans Armure.

Cette phrase, Brune aurait pu la faire sienne. Récit à la première personne, Cathy Ytak donne la parole à Yannick, la métisse, l’amoureuse meurtrie, abasourdie, désespérée. Pourquoi ? Parce que parfois les mots sont pires que des couteaux. Quand Brune s’en va en hurlant « Tu comprends rien », Yannick se prend un état de choc en pleine poire, avant d’expérimenter l’angoisse du silence assourdissant d’après engueulade. Ami lecteur ne te méprend point : il ne s’agit pas du récit d’un épanchement émotionnel post scène de ménage. Yannick nous raconte, se raconte, partage, se livre, se confie, sans armure sur l’avant Brune, la vie là-bas dans l’île puis la vie ici, son frère sourd, le racisme, la voix de Brune en point de départ d’une nouvelle page si intense.

Pas de pathos ici, certes des émotions à vif comme on peut les ressentir dans des moments d’intense douleur. Et des souvenirs ! Car ce qui cause chagrin est ce qui a jadis généré du bonheur. L’un ne va pas sans l’autre et malheureusement, quand les curseurs s’inversent brutalement, dire que ça fait mal relève de l’euphémisme. Yannick nous raconte Brune : sa voix, ses paradoxes, sa lumière et ses blessures. Brune qui marche vite dans la rue pour ne pas être vue mais qui aime s’arrêter sous la pluie…

Brune qui révèle la musique merveilleuse des petits pois qu’on écosse.

Brune qui peut partir en vrille totale quand elle ne peut plus faire le tri dans les stimulations visuelles ou auditives qu’elle reçoit.

Brune que Yannick peine à suivre parfois, se méprenant sur la profondeur des abîmes émotionnels dans lesquels elle se débat.

Deux personnages en paradoxe dans un double dialogue, qu’on rencontre dans leur intimité : Brune la blonde aux yeux bleus et Yannick la métisse. Deux femmes que la vie n’a pas épargnées, mais en réalité qui épargne-t-elle ? Notre société fait cible de ceux qui ont des fragilités trop visibles. Hypersensible, HP, Asperger…tant de souffrance, d’intolérance, de prix à payer : pourquoi ?

Quelle est leur faute ? Aucune. Leur fonctionnement est particulier (je me refuse à dire « différent » ou « atypique »). Ces particularités impliquent des ressentis extrêmes : c’est ainsi que le bruit des tronçonneuses provoque un malaise chez Brune là où toi, Ami lecteur, tu aurais peut-être été juste incommodé.

Subtilement, Cathy Ytak évoque des points sensibles au fil de ce roman : racisme et harcèlement, absurdités du système scolaire qui s’illusionne d’efficacité alors qu’il renforce les clivages, place des sourds dans la société…Que de graines laissées sur le chemin !

Il en faut du courage pour vivre.

Il en faut du temps pour se connaître soi-même.

Il en faut de l’empathie pour entrevoir l’autre tel qui est.

Combien sommes-nous à vivre masqués, consciemment ou inconsciemment ? Jusqu’à quel point peut-on s’éloigner de notre zone de confort pour « coller » au moule sociétal ? Ce « Tu comprends rien », qui reflète toute la violence de naviguer en permanence dans un océan d’incompréhension, dit tout. Parfois des points de rupture seulement permettent de laisser tomber l’armure. L’histoire de Brune et Yannick les conduira jusqu’à l’océan breton, auprès duquel on ne peut qu’être dans sa vérité.

C’est à Cathy Ytak que je dois la lecture de La différence invisible de Julie Dachez (merci….) : encore un écho à Flaubert, à Brune, à tout ceux qui portent par nécessité des masques, des carapaces, des armures. Voilà un petit roman « qui déboîte » en somme pour peu qu’on soit un (gros) tantinet empathique. Je vais en porter la résonance quelques jours (ou plus que ça ne m’étonnerait pas). Heureusement il y a de l’espoir : celui de croiser sur son chemin des gens capables de partager sans s’effrayer, d’aimer avec sincérité, d’accueillir sans juger !

Un avis sur “Sans armure

  1. oui il en faut du courage…… waouh, Cathy m’en avait parlé, et ton texte me donne envie de m’y précipiter dans ces pages….. oui, oui, oui…. merci.

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