Romy et Julius

Marine Carteron et Coline Pierré

Le Rouerge

Il y avait Juliette Capulet et Roméo Montaigu.

Dorénavant il y aura Romy de la Boucherie et Julius du Véganisme.

Le décor est planté. Vous connaissez quelque-chose plus aux antipodes que boucherie et véganisme ?

L’histoire, comme la pièce, se déroulera en cinq actes.

C’est (comme par hasard) le théâtre qui rassemble Romy et Julius. Les deux adolescents vivent dans le même village mais vont dans deux collèges différents. Romy est la fille du boucher. Julius, arrivé seulement il y a quelques années partage les convictions animalistes de ses parents. Comme chez Shakespeare, tout semble les opposer. Vraiment ? Pourtant il aura suffi de quelques regards et exercices de théâtre et « alea jacta est ». Voilà Romy la rebelle sensible en lice pour le rôle de Juliette, et Julius le grand timide bien placé pour incarner Roméo.

Dans un village à l’ambiance tourmentée, où les traditionalistes un tantinet réactionnaire s’opposent aux « nouveaux arrivés», les deux amoureux se ménagent une bulle protectrice où rien ne semble pénétrer : ni l’amertume de l’amitié trahie, ni leurs influences parentales respectives dont ils n’ont jamais parlé. L’important est ailleurs. L’important est dans la complicité, dans la douce harmonie de leur jeune amour. Mais une loi inéluctable quand on est une bulle c’est qu’on finit par éclater. Quand ça arrive, ça fait mal…

Dans un village où la communauté végane se fait régulièrement entendre, imaginez les relations avec l’abattoir local et par ricochet, avec la boucherie. Fin octobre arrive, Halloween est dans la lorgnette. Pour marquer les esprits, le groupe animaliste a décidé de défiler, pas pour réclamer des bonbecs à la gélatine de porc vous vous en doutez. Grimés en bouchers ou en animaux morts, les participant arrivent devant la boucherie. Dans le cortège, Julius arbore un costume de mouton. C’est ainsi accoutré qu’il découvre derrière le comptoir de la boucherie…Romy.

Romy a très bien reconnu Julius malgré son masque. C’est une douche froide, une inondation, un tsunami qui semble ravager ses sentiments. Comment se retrouver quand de part et d’autre tant d’a priori les séparent ? Julius qui considère que les bouchers sont des assassins psychopathes d’animaux pourrait-il aimer Romy la fille et la sœur du boucher ? Neuf jours ont passé : quand les tourtereaux se retrouvent, l’heure est à la discussion franche. Il faut briser les préjugés, rencontrer les familles, ouvrir un peu les portes et trouver un terrain d’entente. Concrètement le meilleur moyen de se rencontrer c’est de partager un repas. Et c’est justement ici le nerf de la guerre, le contenu de l’assiette. Greg le frère de Romy y va de quelques provocations…lors du repas Dominical dans la ferme de l’oncle Stéphane, l’éleveur de bétail…Sacré tableau n’est-ce pas ?

Si les familles s’accommodent bon gré mal gré de cette idylle, il n’en est pas de même pour le reste du village. Au collège Romy subit les attaques frontales du fils du directeur de l’abattoir, Richard et sa clique.

Le harcèlement va crescendo tant la haine entre carnivores et végétariens se cristallise dangereusement. Romy encaisse, prend sur elle. Le théâtre et Julius sont plus importants que cette bande de brutes. La rencontre avec la famille du Julius approche, et aussi le moment de se pencher sur l’orientation d’après brevet. Est-ce que son père acceptera de la laisser partir en lycée option théâtre, lui qui s’imagine que sa fille rêve de travailler avec la famille ? Toutes ces préoccupations prennent un tour dramatiquement inattendu quand lors de la fête de l’andouille annuelle, Greg est blessé grièvement lors d’un affrontement entre le groupe animaliste et les pro-abattoir. Quand l’hôpital et un service de réanimation s’en mêlent, la donne n’est plus la même. Pour Romy et Julius, la rupture semble consommée. L’histoire serait-elle donc impossible ? Attendez, nous n’en sommes qu’à l’acte IV…

Continuer à monter Roméo et Juliette relève de la gageure. Pourtant les profs de théâtre ne laissent pas le choix aux jeunes comédiens. La colère sourde gronde, enfle, et pas seulement entre Romy et Julius. Les têtes s’échauffent, les positions se radicalisent, les masques tombent, les faux pas s’enchaînent de tout côté. La métaphore avec Roméo et Juliette est trop criante. Sur scène, la vie et la fiction sont intriquées dans un vilain sac de nœuds d’insultes et de menaces. Au vingt et unième siècle les choses sont-elles condamnées à se passer comme en 1597 ?

La gradation dramatique n’a pas encore atteint son apogée. L’orgueil ça fait faire bien des bêtises, et ce quelque soit le bien fondé des convictions d’origine. Côté animaliste, une initiative malheureuse pourrait bien manquer de leur faire perdre toute crédibilité et dans les rangs, la cohésion se fissure méchamment. Par contre chez les viandards, les rangs se resserrent pour le pire : ça attaque, ça fume, ça flambe même ! Sauf que le feu, ça détruit et pas seulement les murs :  une fois encore, ça se finit à l’hôpital…

Allons respirez, le point final aura bien lieu sur scène, pas dans un service d’urgences. Parce que curieusement, c’est quand des vies ont été menacées que les esprits parviennent à refroidir. Les deux parties parviennent à faire un pas de tolérance l’une envers l’autre. La cause du respect animale n’apparaît plus si aberrante qu’au début aux anciens…Sur scène, le final de la pièce réserve bien des surprises au public ainsi qu’aux acteurs. Comme quoi, parfois les choses ne sont pas écrites à l’avance, et la seule façon de s’en tirer, c’est d’improviser !

Merci Marine Carteron et Coline Pierré pour cette visite ôôô combien passionnée de ces deux univers antinomiques. Outre le parcours des adolescents, le message transmis est délicat tant ce qui touche à notre assiette reflète chacun dans son identité profonde. Qui n’a jamais jugé l’autre par rapport à ce qu’il mange ? Aversion ou passion gustative pour l’huile de palme, les abats, les fruits de mer, les oignons, le fromage, le gluten, la viande, les champignons, le sarrasin : la liste est non exhaustive mais pour autant, elle pourrait déchaîner les prises de position, et les préjugés. Pourtant, tant que cela ne dépasse pas notre assiette, en quoi cela pose problème ?

  • « Oh tu ne sais pas ce que tu rates ! »
  • « Moi je ne pourrais pas me passer de fromage… »
  • « Ils sont fous ces végétariens !»
  • « Nan mais sérieux, t’es tombé dans cette mode du sans lactose ? »

Tout est dans le dépassement justement : quand ce qu’il y a (ou pas) dans notre assiette devient sujet à jugement, désapprobation, ce qui a pour vocation de finir dans notre estomac a des chances de générer quelques indigestions relationnelles. Pourtant, est-il possible d’éviter de sombrer dans la radicalisation des positions ?

On ne peut nier l’extrême sensibilités des sujets défendus par les animalistes… Je tire mon chapeau aux écrivaines pour réussir ce qui semble si difficile dans notre société : permettre à toutes les parties de s’écouter et d’entrouvrir la porte du dialogue. Ainsi on découvre un éleveur qui respecte ses animaux même s’il les destine à la consommation, et un apprenti boucher capable de s’offusquer du sort des animaux de cirque.

J’avoue que je n’ai pas vu venir la gradation dramatique. Néanmoins pour travailler dans le milieu médical, je confirme : un mauvais coup à la tête peut entraîner une hémorragie cérébrale et un séjour en réanimation. Ça craint quand une conviction dérape au point d’envoyer autrui à l’hôpital. Y a-t-il une seule cause qui mérite de s’écharper physiquement ? Pour Richard et ses potes incendiaires, la loi se chargera de leur rappeler qu’on ne peut pas faire justice en envoyant des cocktails Molotov.

Je suis contente d’avoir rencontré dans ce roman des protagonistes de la nuance, à savoir tante Céline, Mme Legrand et Mr Williams. Chacun depuis leur présence secondaire parvient à créer des ponts entre les différentes rives, que ça soit lors des repas de famille ou sur scène. L’humour tient sa place également : après tout on côtoie des ados. Il faut bien que ça soit un peu fleuri par moment, voire poilu (je kiffe le clin d’œil à la tyrannie esthétique de l’épilation…qui en prend pour son grade : et toc !).

L’association L214 est citée à plusieurs reprises. Marine Carteron et Coline Pierré n’y vont pas avec le dos de la cuillère pour certaines descriptions. Ayden ne mâche pas ses mots, de même que la petite Allie quand elle dit qu’elle ne veut plus manger de « fromaze ». Et oui, qui songe que la maltraitance animale touche aussi la production de certains fromages… ? On n’a pas fini ; quand on commence à dérouler ce genre de pelote, de découvrir des scandales aux images insoutenables.

Je retiendrai de Romy et Julius quelque-chose dont j’étais déjà intimement convaincue : que c’est dans le dialogue qu’on parvient à se faire un peu comprendre. A être trop tranché, trop entier, on prend le risque de bloquer tout échange et ce faisant, de laisser de la place à la violence. L’attaque et la culpabilisation ne paraissent pas être des stratégies porteuses d’efficacité. Quand une cause est aussi importante que celle de l’animalisme, l’enjeu est si fondamental qu’il faut maintenir le dialogue pour que progressivement, la conscience empathique envers les animaux développe des racines profondes dans les esprits. (clin d’œil à Corine Pelluchon).

C’est un grand coup de chapeau que je tire à ce roman shakespearien. La subtilité et la profondeur sont là via une forme que quasi tout le monde connaît. La puissance vient de l’ancrage dans une réalité que chacun peut s’approprier. Les émotions semblent avoir embarquées pour plusieurs tours de grand-huit : ça choque, ça fait se mettre en apnée (et pas seulement à la piscine), ça attendrit, ça fait trembler, ça réveille en somme !

Les consciences bougent, lentement mais elles progressent. De la scène à la vie, il n’y a qu’un pas. A vous de lire et de jouer !

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