Fugue à deux voix

Alixe Sylvestre

Éditions Territoires Témoins (ETT) / Dépendance

« Dis…quand reviendras-tu ? », voici la chanson qui s’impose alors que je referme le roman d’Alixe Sylvestre…Quelques mots de Barbara la chanteuse, omniprésente en filigrane, sa présence troublante d’un bout à l’autre du roman.

A qui pourrait-on envoyer ces quelques mots ? A Camélia, l’adolescente qui disparaît brusquement ?

A Nine la grand-mère, pétrit de liberté et d’amour pour ses petites filles ?

Le roman est un subtil tressage entre hier et présent, entre confidence et questionnement, entre révolte et voyage.

Pour le pitch on rejoint l’histoire alors que Camélia, 17 ans, vient de disparaître. Elle est partie un soir en scooter et n’est pas rentrée, laissant dans l’inquiétude sa mère Barbara, sa grand-mère Jeannine (dite Nine), et Jasmin sa jumelle. Le père dans l’histoire ? Il est à New York et absent depuis longtemps, aussi il n’aura que peu la parole avant la fin. C’est Nine qui raconte, enquête, s’entête, puis qui accepte bon gré mal gré cette cruelle crise d’ado. Quand on ne peut avoir prise sur l’autre, le mieux est d’attendre que ce dernier décide de lui-même de se montrer.

Avoir été fille, devenir femme…Nine regarde sa propre vie, se demande dans quelle mesure son chemin a pu conduire Camélia à éloigner si drastiquement le sien de sa famille. Après tout, Robert son fils (le père de Cam) l’a bien fait, mettant un océan entre sa mère, ses filles et lui. Nine la journaliste mère célibataire, célibattante, courageuse, amoureuse, fière, doute. Camélia est intelligente. Camélia est dure, brillante. Camélia joue un jeu pervers. Qu’est-ce qu’on cherche comme preuve d’amour en faisant du mal aux siens ?

Quand on joue, on gagne, on perd, on apprend. La faute à qui ? Mai 68, au grand-père libanais qui s’est tiré, aux amours libres, à celle qui jadis est tombée dans les escaliers ? Dans la vie on ne revient pas sur les cases d’avant, le dé nous envoie toujours en avant. Dans cette partie qu’elles n’ont pas choisi de jouer, Barbara, Jasmin, Nine et Camélia vont se découvrir, se surprendre à faire de douleur et incompréhension leurs alliées.

Le voyage est intergénérationnel, féminin et il nous conduit de la France à l’océan indien, de la métropole à l’île Rodrigues, avec un micro détour par la Réunion. Il n’est plus à prouver que les méandres de l’esprit peuvent se ressourcer au contact du naturellement magnifique. De la bière au cocktail, en passant par Corneille, on rencontre l’écriture d’Alixe Sylvestre.  Combien de fugues au juste chère Alixe ? La musicale accompagne la familiale dans un flou parfait, dont le lecteur perçoit les contours sans les discerner vraiment. L’écriture est un flirt entre raffinement et provocation : j’adore ! Surprendre, dérouter : je l’ai lu d’une traite ce roman…trois heures d’immersion dans ce récit où Camélia prendra la parole à la fin, pour donner sa version, sa conclusion que « tout le temps qui passe, ne se rattrape pas », et une fin en point de suspension…A toi, qui lis, d’imaginer la suite.

Vivons donc, n’est-ce pas là une toile de fond…impérieux message de celle qui devenue grand-mère sait…que le temps perdu ne se rattrape plus. Ce roman subtil est édité « adulte », pourtant je pressens qu’il pourrait faire le bonheur de lecteurs adolescents…et susciter bien des discussions en famille. Décapant par moment, résolument tendre, désirant si fort, tissant des ponts entre les générations, ma lecture fut délicieuse : j’en redemande !

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