Le roman de la vieille

Imayane

Le Hêtre Myriadis

Et si hier avait été plus lumineux qu’on ne le pense ?

Le roman nous embarque à la veille du XIIIe siècle. Aymara voit son peuple disparaître à petit feu. Pourquoi sont-ils impuissants à leur survie, eux les guérisseurs qui connaissent les secrets du végétal et qui comprennent les animaux ? Elle-même se sait condamnée. Espérant rompre cette malédiction, elle fait promettre à Domna Gueralda, l’érudite seigneuresse de Lavaur, de se charger de l’éducation de sa fille dès que le moment sera venu. En attendant, c’est Merin, son oncle qui l’élèvera. Le jour où au cœur de la forêt Adela chevauche le grand cerf, le moment est venu de respecter le souhait de sa défunte mère. C’est un déchirement terrible pour l’enfant de quitter son oncle et l’immersion dans la société est brutale, violente. Il faudra toute la patience et la bienveillance de Domna Gueralda pour insuffler à l’enfant une étincelle de curiosité pour le monde de la connaissance via les livres…

Retour au XXIe siècle : Zélie vient de mourir. Pour June sa petite fille, c’est un choc qui va prendre une dimension identitaire, quasi existentielle. La naissance de son bébé prénommée Adèle, la dépression post partum qui semble l’aspirer conjuguée à l’âpre incompréhension de ses proches précipitent la mère dans un désarroi sans fond. La brillante et ambitieuse femme d’affaire n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle quitte avec sa fille, dans une fuite désespérée Lyon pour Toulouse, direction l’adresse qui figure sur ce mystérieux manuscrit que Solal, un ami d’enfance lui a remis de la part de sa grand-mère le jour même des obsèques. Auprès de Lucien et Gabrielle, dans cet ancien cloître, June devient mère et commence à recomposer le puzzle de la vie de Zélie. La culpabilité de leurs dix années de fâcherie se délite au fil du jeu de piste laissé par l’aïeule et à mesure que June se laisse prendre à la lecture du Roman de la Vieille.

Imayane nous livre deux récits qui se font écho. Entre Moyen-Age et époque actuelle, le va et vient se veut didactique entre les valeurs de notre époque et celles qui avaient cours jadis dans la France d’Oc, avant que l’essor de la religion de Rome ne vienne rabattre les cartes. Fruit d’un travail de recherche pointu, l’autrice tisse les histoires d’Adela et de June sur les fondements d’une société où la place de la femme n’était pas si décriée qu’on aurait pu le penser. Comment en sommes-nous arrivés au patriarcat rigide et à l’obscurantisme fanatiquement religieux ? Des réponses sont apportées, éclairant par touches efficaces notre compréhension de cette époque. Initiation vers l’avenir pour Adela, initiation en re-explorant son passé et celui de Zélie pour June, à huit siècles d’écart le destin de ces deux femmes est lié et fait écho à d’autres figures féminines charismatiques. Qu’est-ce que Charlotte, la mère de June cherche si farouchement à lui cacher ?  Quelles sont les intentions de l’ambiguë Loubia, la femme lycanthrope ?

Si la confirmation de la valeur des femmes se confirme et se renforce au fil du roman, Imayane ne nous ménage pas sur les représailles et exactions que ces dernières subissent. Intimidations, humiliations publiques et agressions sexuelles font malheureusement partie de l’Histoire. Faut-il que la femme soit si effrayante pour que les hommes aient, depuis toujours, recours au viol pour la briser ? Qu’est-ce qu’elle incarne pour qu’on veuille la museler à tout prix ? Le roman de la Vieille nous explique comment la progression de la religion et son hyper-rigidité bâillonnent progressivement toutes les sources de savoir, dans une logique de contrôle absolu sur les mœurs… La peur et le doute essaiment. Les temps troublés se répandent en gangrénant les cercles et société savantes. Au milieu de ce marasme, quelques hommes se révoltent et quelques poètes envoient leurs mots au vent en espérant toucher les cœurs.

J’ai été déroutée, chamboulée, interloquée profondément par l’habile équilibre entre faits historiques et la double fiction de ce roman. Mon esprit de lectrice infuse toutes ses informations. A l’heure où la planète est aussi souffrante que la société, par quelle résistance active puis-je participer au ré-enchantement ? Les questions émergent aussi sur l’impact dans ma vie des mémoires de mes ancêtres femmes. A la lumière d’hier, peut-être pourrons-nous éclairer différemment demain… ?

Maintenant que ce premier tome est achevé, je songe aux suites qu’Imayane envisage pour toutes ses protagonistes dans les tomes 2 et 3. Et j’ai hâte !

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