L’Estrange Malaventure de Mirella

Flore Vesco

L’école des loisirs

Médium +

Le joueur de flûte de Hamelin a intérêt à bien se tenir…et si c’était une joueuse ?

Mirella est porteuse d’eau. A Hamelin quand vous êtes orphelin, c’est double peine : vous devez rembourser votre pain en portant de l’eau pendant dix ans. Quand nous la rencontrons, Mirella a pour mission, en plus d’approvisionner en eau tout un quartier de la ville, de former Pan, un jeune garçon, à cette tâche. Il est petit, chétif mais rapidement, Mirella se prend d’affection pour lui et réciproquement.

Dans la hiérarchie sociale, bien que son rôle soit d’une importance considérable, Mirella est presque tout en bas. Même les mendiants sont au-dessus d’elle. Jour après jour, elle porte de l’eau aux habitants en essayant à tout prix de préserver son intégrité féminine. Être une jeune femme au Moyen-Age ne rime pas avec respect des hommes et contrôle de leurs pulsions .

En dehors de la ville, méprisés et isolés, il y a les lépreux. Ils terrifient la population et ne sont même plus considérés comme vivants. Toutefois ils auront une chance : celle de croiser la route de la porteuse d’eau. Pour Mirella, dès lors qu’on a une tête, des bras et qu’on a soif, on est humain. Cette empathie qui n’est pas du goût de tous pourrait bien révéler quelque utilité.

C’est une saison chaude qui accueille cette histoire. Qui dit chaleur à cette époque dit prolifération des rongeurs. Qui dit beaucoup de rats dit risque de maladie. Ce qui devait arriver arriva : une épidémie de peste se déclare dans la ville. La population se confine et la brigade de porteurs d’eau est chargée de contrôler qui est passé de vie à trépas. Pas de repos pour Mirella, qui s’interroge : qui est cet homme en noir qui semble contrôler les rats ? Et les questions affluent  :

Pourquoi Lottchen, l’alberguière harangue-t-elle Mirella sans répit ?

Que sait-elle sur sa naissance pour l’appeler « sorcière » ?

Comment se fait-il qu’elle, Mirella,  puisse inventer des chants quasiment instinctivement ?

Le temps des réponses arrivera. Les secrets seront révélés, l’homme en noir sera démasqué, la fourberie des hommes atteindra son apogée. Le sort des gens de Hamelin dépendra alors de Mirella : est-ce qu’elle les sauvera…ou pas ?

Ce roman faisait partie de ma sélection de vacances. Pour moi qui ne pars que rarement à l’étranger, cette année c’était la fête de partir une semaine au Maroc début Mars. Au début oui, ensuite…. Heureusement, ma première lecture a eu lieu alors que j’avais encore l’esprit léger. Et puis il y a eu l’épidémie Covid et sa soudaine ampleur, le confinement en France, la fermeture des frontières, les liaisons aériennes stoppées, le confinement aussi au Maroc, comme si de la peste au corona, il n’y avait qu’un pas. Dans ma vie, c’était la science-fiction qui devenait réalité. Cerise sur le gâteau : au Maroc l’eau est un enjeu capital car il y en a rarement trop. Le parallèle avec le roman était saisissant, déroutant, dérangeant.

L’estrange malaventure, c’est une histoire où il y a un confinement, la maladie, la peur, la mort.  Se pose la cruciale question de « comment limiter la contagion » de ce mal invisible, avec des soi-disant médecins, qui n’y connaissent rien. Il y a cette ville qui ne survie que grâce aux plus petits, alias les porteurs d’eau et le fossoyeur (et voilà, les petites gens qui font tourner le monde..ça rappelle quelque-chose..). Les ressources sont mises à mal, la famine guette. La fourberie des hommes deviendra tout à tour calomnie, collaboration, manipulation, trahison. Où se loge le vrai danger : chez l’homme en noir et sa brigade au museau pointu ? Chez les hommes versatiles, menteurs et égoïstes ? Chez les lépreux, exclus et humiliés ?  C’est que les crises sont de fabuleux révélateurs des travers humains. Quand on veut jouer au plus malin avec une épidémie, c’est un gros pari…Ce n’est pas l’individualisme, le goût du profit ou les préjugés qui sauveront la population. La solidarité, l’entraide, les ressources ne viendront pas des puissants.

Mirella : sacré petit bout de femme. Elle m’a donné de quoi réfléchir. En filigrane se dessine tout au long de l’histoire une problématique féministe : quid de la protection du corps avec ces hommes qui passent leur temps à guetter le moment où ils pourront s’introduire sous les jupons ? Est-ce qu’être une femme ça doit rimer avec faire attention tout le temps ? Elle n’a pas de bol Mirella : c’est un peu le capitaine Dreyfus d’Hamelin car elle cumule bien des handicaps : elle est une femme dans une société machiste au dernier degré, elle est orpheline, pauvre et elle est rousse. Bim bam badaboum ! C’est trop pas de bol.

Pour son malheur elle est dotée d’empathie. En cherchant à aider ses concitoyens elle a bien failli être le dindon d’Hamelin. Heureusement que le jeune Pan, les lépreux et quelque protection divine étaient là pour lui tendre la perche de la revanche. (Finalement c’est pas si mal l’empathie, du moins ça peut rendre service). Dindon une fois, certainement pas deux : elle n’est pas stupide Mirella aux illusions perdues. Quand il s’agit de jouer de la flûte pour repousser le mal ou pour faire danser les gens, vous pouvez lui faire confiance.

Il faut que je tire un grand coup de chapio à Flore Vesco pour le voyage littéraire dans lequel elle m’a embarquée. Parce que côté vocabulaire, il y a quelques brouettes de lexique à la sauce vieux françois pour épicer le voyage. Les vingt premières pages sont troublantes, et puis c’est comme une infusion. Ça diffuse, ça se dilue et ça imprègne le lecteur (et même ça déteint ! Par exemple, je me surprends à employer l’expression « à grands trottons » très souvent…ah euh bon 😊 ). Gare aux images mentales et sensorielles plus vraies et répugnantes que nature : je ne suis pas encore remise de la description du bourgmestre par exemple !

Vous l’aurez compris, ce roman m’a fait une forte impression. Je suis sortie de ma deuxième lecture avec une imprégnation olfactive, musicale et une terrible envie : celle de mettre ce bouquin entre les mains de mes amis et de leur dire « c’est l’heure de lire ». A défaut d’être injonctive, j’espère avec cet article avoir été un chouilla persuasive.

Comme il se dit au Maroc : Inch Allah !

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