Prunelle de mes yeux

Elisabeth Brami et Karine Daisay

L’atelier du poisson soluble

C’est un livre qui peut déranger, heurter, bouleverser.

La couverture a attiré mon œil : je l’ai trouvée magnifique. Il n’y avait pas de résumé sur la quatrième de couverture, aussi pour en connaître le contenu j’ai dû…le lire.

Prunelle de mes yeux, c’est le récit d’un enfant. Au début c’est une tranche d’enfance insouciante, légère, heureuse, faite de jeux, de voiture à pédales, de sourires, d’amour incommensurable en barre. L’enfant raconte cette complicité absolue : les promenades dans la nature, les collections de coquilles d’escargots et le rire de sa maman qui lui dit tout le temps « tu es la prunelle de mes yeux ». Le bonheur absolu connaît un premier accro. Car Œdipe doit rester dans le champ du lointain : quand un monsieur occupe soudainement les pensées de maman, ça déplaît à l’enfant qui se sent mis au second plan. Grandir c’est dur : pourquoi faut-il que les choses changent ?

L’équilibre du bonheur est à nouveau bousculé quand le monsieur part et que le ventre de la mère commence à grossir. En prime il faut aller à l’école : que de séparations ! La femme réalise à ses dépends que l’amour est parfois aussi solide qu’une queue de lézard. Est-ce qu’on peut guérir d’un cœur brisé ? Il y a ce ventre qui grossit. Il y a la colère de l’enfant qui grossit. L’enfant ne comprend pas que l’amour exclusif de sa maman se soit enfui. L’enfant expérimente la frustration, la colère, la tristesse en un amas émotionnel destructeur.

Et puis il arrive ce nouveau bébé. Il faut partager maman : l’enfant ne veut pas, ni partager, ni de ce bébé. Comment faire pour que tout soit comme avant ? La jalousie l’étouffe. Il suffirait que le bébé meure, se dit l’enfant. Miracle (ou pas) son vœu est exaucé. Cependant, le calcul morbide n’a produit l’effet escompté et c’est pire qu’avant. Après le deuil périnatal, la jeune femme s’enfonce dans la dépression. Le cœur brisé ne tient plus qu’à un fil. L’enfant relate l’école manquée, le goûter oublié, sa maman fatiguée en permanence jusqu’à ce jour…

Comment annoncer à un enfant que sa mère est partie définitivement ?

Comment dire à un enfant l’indicible ?

Comment expliquer une vie qui bascule, le monde sans dessus dessous avec la disparition du seul parent ?

Je n’ai pas de réponse. Ce livre me bouleverse. Les hypothèses émergent et le déni de l’esprit face au sous-entendu trop lourd : mais, mais, mais quoi mais non ! La douleur a-t-elle trouvé sa délivrance sous un train ? d’une autre manière ?

Au fond que m’importe…le résultat est glaçant, terrifiant.

Lire le sentiment de culpabilité de l’enfant active une empathie bouleversante, douloureuse. L’enfant rêve à ce jour où sa maman reviendra. L’enfant espère le retour des jours heureux, l’enfant rêve d’être pardonné pour ses mauvaises pensées et le lecteur (MOI) a la gorge si serrée qu’il peut à peine respirer. Bonjour la catharsis ! Le déferlement émotionnel est incontournable. Comment imaginer que la vie puisse à ce point virer au cauchemar ? C’est un drame du quotidien dont on pourrait lire la description dans la rubrique « faits divers » d’un hebdomadaire. Après tout, le reste du monde n’aura pas sa vie bouleversée : seulement l’enfant et ses grands-parents.

Je vous avais prévenu : c’est un livre qui peut déranger. Pour autant je n’ai pas pu le lâcher. Pourtant je l’ai acheté. Les illustrations de Karine Daisay accompagnent subtilement le récit dans sa progression dramatique. Le tragique est paradoxalement magnifique. Je connaissais Elisabeth Brami sur un registre plus léger : force est de constater qu’elle assure dans le drame. En prenant le point de vue de l’enfant, sans pathos, elle laisse le lecteur suivre ces tranches de tragédie humaine.

La tragédie grecque n’a qu’à bien se tenir…

Cet album est un générateur d’émotions dans un grand écart éprouvant. La bascule inéluctable se produit sans que rien ne nous y prépare, par surprise pour le meilleur et pour le pire.

On aime ou pas : j’ai fait mon choix.

2 commentaires sur « Prunelle de mes yeux »

  1. j’ai commencé à lire ton article sur ce livre c’est vrai très très étonnant par le sujet !!!! et les larmes ont coulé. Que d’émotion dans ce livre, particulièrement magnifique dans ses illustrations qui permettent de continuer à lire. Merci pour cette découverte vraiment étonnante, mais si belle.

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