Le prix d’Évelyne

Jo Hoestlandt et Léo Poisson

Éditions du Pourquoi Pas

 1993 : j’arrive dans une nouvelle école après un déménagement estival. A la question d’une remplaçante de mon enseignant aux élèves de ma classe : « Pourquoi vous ne jouez pas avec Claire ? » (la réponse me pique encore les oreilles)  « Elle est pas d’ici. »…

Racisme départemental ?

2010 : Lors de mon année à la Réunion, j’ai eu la chance de croiser la route d’une formidable famille réunionnaise d’origine chinoise. A la question posée fortuitement un jour à la mère de famille par quelqu’un alors que j’étais présente : « vous vous sentez plus réunionnais ou chinois ? » Sonia avait répondu « Je suis française. Avant tout je suis française.« . Cette réponse fut faite avec fermeté et j’ai compris que ce n’était pas la première fois que Sonia répondait ainsi…

 Ça veut dire quoi être français ?

Quel est le rapport avec le livre du jour vous demandez-vous peut-être ?

C’est d’une autre trempe ce qui arriva jadis à Évelyne. Fraîchement élue « meilleure camarade de la classe », elle descendra très rapidement de son piédestal. Être métisse, c’est un argument suffisant pour la dessaisir de ce titre au prétexte qu’elle n’est « même pas d’origine française !», dixit la maîtresse.

Et paf, on est en 1930 et quelque avant la seconde guerre mondiale. Forcément le métissage était alors moins visible qu’aujourd’hui. La jeune Évelyne ne sait pas encore que cette cuisante et humiliante situation marquera à ce point Jo, sa fille. Le Prix d’Évelyne, c’est un millefeuille d’époques et de voix. Ce roman tisse véritablement un lien entre l’enfance de Jo, celle d’Évelyne et le ici-aujourd’hui du lecteur. Jo raconte son enfance, les histoires de sa mère, l’enfance de sa mère.

Jo et Évelyne racontent : l’amour de Stanley le jamaïquain et de Philomène la bretonne, la moquerie facile, la violence du mot « négresse », les biscuits pour oiseaux, la roue qui tourne…

Évelyne se rappelle, Jo écrit : comment la petite négresse est devenue l’amie de tous, comment elle a compris que manger des cerises pendant la classe ce n’était pas une bonne idée…

Jo enfant découvre que dans sa maman, il y a une enfant : elles se rencontrent. Les insultes envers Évelyne : Jo les prend en pleine poire. Il ne faut pas minimiser les ricochets temporels…même des années plus tard leur pouvoir maléfique est toujours actif. C’est comme ça que Jo goutte au même poison émotionnel que sa maman : moqueries, humiliation, racisme…

Jo s’indigne, se révolte, s’encolère de la réaction de cette maîtresse, ne comprend pas la résignation de sa grand-mère qui conseille « ne dis rien, tais-toi ! ».

Jo souffre. Le positif de la situation a été balayé par quelques mots : « même pas d’origine française ». Comment amplifier le positif ? Parce que tout de même, c’est fort ce qu’elle avait réussi à devenir Évelyne : la meilleure camarade de la classe. On en oublierait presque que la validation suprême venait du plus grand nombre de ses camarades. Le constat est sans appel : quand on se fait couper les ailes sur la place publique, rien ne peut les réparer, pas même le temps qui passe. La maîtresse a parlé : le couperet est tombé.

Aujourd’hui on a des films, des livres, des expositions, des témoignages pour parler du racisme. Il y a le gros racisme qui a conduit aux guerres, aux exactions envers autrui sous tel ou tel prétexte.

Il y a le racisme moyen, qui discrimine à l’embauche, à l’entrée de certains lieux.

Il y a le racisme plus modeste, celui du quotidien, celui dont on dit peu de choses car il se fait dans l’intimité d’une salle de classe, sur un lieu de travail, dans la rue…

Il y a le harcèlement dès lors qu’il y a différence dans l’apparence. On peut être une fille, métisse, chinois, blond, enrobé, boiteux : ça peut suffire à discriminer autrui. La simplicité des mots, le dialogue mère-fille et les réflexions de l’enfant devenue grande donnent d’autant plus d’épaisseur à la trame émotionnelle de ce texte. Au-delà de tout, cette tranche de vie que nous transmet Jo Hoestlandt est une fabuleuse courte-échelle vers le débat que notre propre devise suggère : Liberté Égalité Fraternité. Par habitude on en oublierait presque de réfléchir à ce que recouvre ces trois termes…

Merci Jo Hoestlandt.

Merci Évelyne.

Merci Léo Poisson de mettre en images les parts d’ombre et de lumière dans ce qui les contrastent et les rassemblent.

On ne refera pas l’histoire, mais on peut la garder en mémoire et en profiter pour parler, expliquer, débrouiller, éclaircir, appréhender, toucher du doigt ce que vivre libre et ensemble implique.

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