O’contraire

Didier Decoin et Alexandra Huard

Robert Laffont

L’élevage O’hara retient son souffle. Cette nuit leur fleuron, la jument O’galo met au monde un poulain. L’éleveur n’est pas déçu : l’animal est magnifique, et prometteur. Monsieur O’hara entrevoit déjà la fortune que le futur cheval pourra lui rapporter avec les courses. Quelle aubaine ! En attendant il sera le cadeau d’anniversaire de sa petite Sarah.

Un beau jour de printemps le haras ouvre ses portes au public et aux journalistes. C’est le moment de présenter l’incroyable poulain. Seulement il y a un gros problème : ce dernier galope à l’envers. Croupe devant et tête derrière, il trace avec fulgurance. Mais qu’importe : les moqueries fusent. Sa performance ne dilue pas la honte que Monsieur O’hara ressent. Ivre de colère, l’éleveur déclare le poulain bon pour la boucherie et ce dès le lendemain. Sarah épouvantée promet à son poulain, baptisé O’contraire, de le protéger.

Sauf que le lendemain, la journée ne se déroule pas comme prévu. Les voleurs de chevaux envahissent le haras pendant l’absence des parents de Sarah. Les coups de fouets claquent, les cravaches cinglent les flancs des chevaux qui sont forcés de monter dans les camions. Tous sauf O’contraire. Le poulain avance à l’envers et dégomme quelques voleurs. Les chevaux prisonniers le voyant faire s’y mettent et bientôt c’est la débandade chez les bandits. Le haras est sauvé et ouf, Monsieur O’hara pose enfin un regard bienveillant sur le petit cheval…

Le concept de l’animal utilitaire n’est pas nouveau. Un éleveur raisonne rentabilité. Un animal sur lequel il a investi des années de nourriture et de soins doit le moment venu, rembourser ses dettes. S’il ne s’en avère pas capable, la loi du business interdit tout sentimentalisme. Au moins en vendant l’animal à la boucherie l’éleveur récupère trois sous…Cela vous choque ?

Pour avoir traîné mes guêtres dans un centre équestre pendant plusieurs années, je peux vous dire que ces pratiques sont réelles et non circonscrites au milieu des courses. Toutefois une nuance dans mon propos : gare à la généralisation. Il n’est pas question de mettre tous les éleveurs dans le même sac. Certains aiment leurs animaux. Mais ces pratiques existent (pour preuve, les boucheries chevalines), ne nous leurrons pas. Détestable quand on est sensible à la cause animale, n’est-ce pas ?

Je perçois dans cette histoire une métaphore du deuil de l’enfant « parfait » ; probablement que les mêmes attentes se logent inconsciemment dans l’esprit d’un éleveur attend d’animal, a fortiori quand il est aussi fascinant que le cheval. Sarah explique à O’contraire qu’elle aussi est confrontée aux attentes de son entourage, auxquelles elle répond parfois de travers. La vie c’est ainsi : on est comme on naît, pas comme les autres voudraient qu’on soit. C’est ce qui fait notre unicité.

Le retournement de situation devient clin d’œil aux imprévus de la vie. Les chemins tout tracés n’existent pas (vous pouvez demander au Vilain Petit Canard ou à Cendrillon). Ce qui apparaissait comme une faiblesse peut soudain dévoiler une ressource. O’contraire, le petit cheval moqué devient le sauveur du haras. Didier Decoin nous offre une histoire où l’on comprend qu’il peut être pertinent de ne pas tous marcher de la même façon. Loin de nous les moules pré-fabriqués, les carcans, les sentiers battus ! Cela fera assurément tilter ceux qui se trouvent « pas assez ceci » ou « trop cela ».

Côté illustration, Alexandre Huard nous entraîne dans les plaines irlandaises, où les verts tendres côtoient le bleu du ciel et de la mer. Les grands espaces contrastent avec l’intimité des boxes. C’est lumineux, caressant comme la brise printanière qui fait voler les rubans du chapeau de Sarah. La complicité entre l’enfant et l’animal réveille chez moi l’envie d’une promenade avec la plus noble conquête de l’homme. A moins que ça ne soit l’envie de jouer avec un chaton…

Voilà un album au dénouement heureux, après une double progression dramatique. Texte et dessins s’unissent pour devenir un livre O’combien réconfortant. Il encouragera sûrement chacun à accueillir avec davantage d’indulgence les petits défauts de nos proches, voire les nôtres. Tolérance, courage et indulgence : O’bonheur !

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