Personne

Edwige Chirouter et Pascale Breysse

L’initiale

Depuis que je suis tombée dans la marmite de potion magique de la littérature jeunesse, régulièrement je suis surprise par tout ce que je perçois de « philosophique » qui est semé dans ces trésors que sont les albums illustrés.

Serait-ce la magie des images mentales suggérées, des lueurs du dehors de la caverne qui me parviennent ou une capacité d’abstraction et de questionnement qui me sont propres ?

Il y a quelques semaines j’ai rencontré Personne. Le coup de cœur fut d’abord graphique. Ce visage paysage a fait écho à mon moi-voyageuse…puis le texte a titillé ma curiosité : défi ? Invitation ? Un parcours initiatique : chouette !

Cela tombe bien : c’est une métaphore que j’affectionne particulièrement. Voici que l’histoire commence avec Solal-le-petit, dont on apprend que c’est le premier prénom. Le premier prénom ? Voilà qui est bien intriguant…Quand on a un prénom qui rappelle le soleil, pour quelle raison en changerait-on ? Solal et son enfance ont tout pour être heureux dans la ville de Sonho (« rêver » en portugais…). Si c’était complètement le cas, l’histoire s’arrêterait là…C’est que Solal et ses émotions s’interrogent parfois, sans qu’une raison soit identifiée particulièrement. On essaye de le rassurer, rien n’y fait.

Un matin pas comme les autres, Solal s’éveille : il est seul. Le décor semble le même mais ses parents, ses amis et toute la communauté et même les bruits ont disparu. Bas les masques et les contraintes ! Au début Solal est ravi. Les jours passent et rien ne se passe. Solal comprend que s’il reste sur place, rien ne se passera. Puisque sa famille a disparu, il faut qu’il les retrouve : Solal part dans la forêt et laisse sur place son prénom. Il sera Achab-le-courageux, du moins pour un temps.

Un pas après l’autre, il marchera longtemps avant de retrouver…un bruit. Comme c’est étrange d’entendre à nouveau : c’est comme un sourd qui récupèrerait l’audition, comme un phare dans la nuit. Achab se laisse guider jusqu’à ce vieillard dans sa grotte. Ce dernier a un gros problème qui le tourmente et qu’il ne peut résoudre. Achab répond à sa demande d’aide : il dégage la pierre qui bouchait la source, et il reprend son chemin, sa quête…

Des jours s’écoulent, Achab arrive près d’un lac. C’est l’automne et le vent souffle, agaçant cette jeune fille aux longs cheveux noirs. Le vent est amoureux, et s’y prend mal pour la séduire. La sagesse n’a pas d’âge, aussi le vent se rend aux conseils d’Achab et, tout en déposant le garçon de l’autre côté du lac, il tourne la page de cet amour à sens unique. Le garçon peut continuer son chemin.

L’hiver est arrivé. Le chemin mène Achab à une maisonnette dans les bois. Quelle aubaine : c’est qu’il fait froid ! Une voix l’invite à tirer la bobinette et à entrer. L’amitié se crée à la lueur du feu et des contes.

Au matin, Achab reprend le chemin. Quand le printemps revient, Achab arrive aux portes de Sonho.

La boucle serait donc bouclée ?

Retour au point de départ ?

Tout ça pour rien ?

Certainement pas : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », dixit Héraclite…

C’est le moment de muer encore une fois, et de laisser Achab pour devenir Max-le-grand : celui qui est parti, qui a vécu, qui a appris !

Le temps de retrouver ce qui a été perdu de vue, d’offrir ce qui a été trouvé, et de se souvenir dans ce présent des belles rencontres qui ont jalonné ce chemin est venu.

Je ne suis pas assez calée en philosophie pour me risquer à faire des liens théorico-historiques. Néanmoins, on a tous eu dans nos vies des transitions, des moments clés, qui ont été marquants. Ceux auxquels on repense en se disant « il y a eu l’avant et l’après ». Je peux me rappeler avec émotion de certaines rencontres déterminantes : un professeur, un ami, une maître de stage, un amoureux le temps d’une mazurka ou juste un anonyme un jour le temps d’une conversation…Certaines ont mis des mois à se développer, d’autres furent comme des évidences, comme la complicité entre Achab et Némo…

Grandir c’est partir de personne pour devenir quelqu’un. C’est faire connaissance avec soi, avec nos émotions, avec nos ressources. Les jours succèdent aux saisons. Cela demande du temps. Les clins d’œil à Alice, Harry Potter, Merlin l’enchanteur et autres pourvoyeurs de rêves semés par l’illustratrice réveillent un sourire complice : qui sont les héros qui ont illuminé votre enfance ? Eux aussi ont certainement connu un chemin parsemé d’embuches et de questions existentielles. Edwige Chirouter, y va de ses petites touches également : Némo et son livre de contes me rappellent que les histoires maintiennent en jeunesse et fraîcheur notre enfant intérieur, telles des fondations inébranlables.

Parfois grandir c’est renoncer à suivre le chemin montré par la famille. Il serait pourtant tellement plus simple de ne pas se poser de question, et suivre la voie tracée de paroles bienveillantes. Cela impliquerait de faire taire son libre-arbitre, d’oublier les instincts d’évidence, de se nier en somme. Donc vivre, c’est partir sur ses pas, c’est apprendre à se faire confiance…

Graphiquement cet album est incroyable : il foisonne de couleurs, de paysages, de parfums, de végétal et de détails. Il décoiffe, rassure, enveloppe comme une douce couverture. Il étaye le texte, comme un ami qui croit en les jeunes ailes de son lecteur.

Pour moi qui crois tellement en la magie des mots et des histoires (lues et/ou entendues), je ne pouvais que me reconnaître avec Solal-Achab-Max. Merci Edwige Chirouter et Pascale Breysse : maintenant que je me rappelle que j’ai des ailes, il ne me reste plus qu’à les déployer !

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