La sentinelle

Claire Clément et Alca

Éditions du Pourquoi Pas

« Nos ancêtres les gaulois… il y a bien longtemps dans un petit village qui résiste encore et toujours à l’envahisseur… ». Hem hem, Oups, STOOOOP !

Claire Clément nous emmène effectivement dans un petit village. Mais c’est à quelques milliers de kilomètres de la France métropolitaine. À Antecume Pata, au cœur de l’Amazonie guyanaise, on peut être français ET amazonien, donc non descendant de Vercingétorix.

«Moi, mon ancêtre, c’est Kuyuli ! »

Au nom de l’égalité des chances, les jeunes sont envoyés au collège loin de leurs familles. Déracinés.

Le moule, ils doivent y entrer.

On ne leur pas laissé le choix : apprendre le jour, ne pas faire de vague dans les familles d’accueil le soir : jackpot empoisonné. Tel est le sort commun des frères de lait Aïku et Tutti. Au cœur de la jungle, leur enfance était faite de baignades dans le fleuve, de chasse, de pêche, de veillées contées. L’entraide au cœur du quotidien et la transmission fédèrent cette communauté traditionnelle. C’est beau, authentique, préservé par l’isolement du village que l’on rejoint seulement en pirogue.

Le récit ouvre une fenêtre sur l’Amazonie. Antecume Pata est un village pétrit du savoir-vivre avec la nature environnante. Il est imprégné de légendes qui racontent la création du monde.

Entre fiction et réalité, Claire Clément nous embarque au cœur de la jungle amazonienne et dans le tumulte du fleuve où les piranhas sont à l’affut d’orteils appétissants. Les illustrations d’Alca ont le foisonnement et la densité des forêts primaires. Regardez comme les palétuviers incarnent le trait d’union entre l’immensité végétale et la rivière. C’est beau, dense, préservé semble-t-il. Mais si on zoome un peu, si on pénètre sous le couvercle du feuillage, une réalité terrifiante apparaît : la pollution des cupides chercheurs d’or empoissonne les cours d’eau et met en grand péril la santé des populations amérindiennes. Derrière l’admiration que la vie de ces dernières suscite, le danger est insidieux, grave, abominable… S’il est moins franc qu’une attaque d’anaconda, le mercure invisible contamine le poisson, principale ressource alimentaire des villageois. L’empoissonnement progressif des populations est une réalité.

Apprendre : est-ce une chance pour tous ? On peut légitimement se poser la question au fur et à mesure que l’on progresse dans cette lecture. Loin de leurs familles, isolés de leurs amis, les jeunes n’ont pas tous les mêmes capacités d’adaptation face à la ville et ses codes. Le tribut est lourd à payer : certains s’y adaptent tant bien que mal ; d’autres n’y arrivent pas. Les pages se succèdent et le raptus anxieux frappe : on n’a pas vu venir le drame !

Survivre au monde et au progrès galopant est une lutte. Garder vivace l’âme wayanas devient gageure et bouée identitaire. Accepterions-nous d’oublier qui nous sommes, d’où nous venons pour souscrire aux intentions d’égalité des chances ? Binarité des choix : s’il y avait une autre voie… S’insérer dans le fonctionnement à la métropolitaine en préservant activement leurs racines : tel sera le défi, que dis-je, la mission des jeunes générations…

Cette lecture m’a dépaysée, et effrayée. Cette réalité, ces détresses d’enfants : comment les amener à s’instruire sans les malmener ? Quel dommage qu’il faille des drames pour y réfléchir. Néanmoins, pour compléter cette lecture et ouvrir la fenêtre de l’espoir, je vous invite à regarder le témoignage de cet enfant d’Antecume Pata devenu l’instituteur du village.

2 commentaires sur « La sentinelle »

  1. Merci de nous faire découvrir cet opus et à travers lui la richesse dans la diversité en France et surtout l’attachement de chacun à ses racines qui conditionnent ce que nous sommes vraiment

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