La rivière des brumes

Hélène Gloria et Odile Santi

Cipango

Quelque-part au nord Est de l’Inde, il y a une région escarpée où pendant quelques mois, la mousson gonfle les cours d’eau, submerge les chemins et isole les villages. C’est ici que nous rencontrons Shama, celle qui ne parle pas. Ici point de télégraphe, pas plus que de pigeons voyageurs pour se donner des nouvelles, mais un instrument.

Avec son ghatam, la jeune femme crée un pont sonore entre son village et les autres hameaux. La musique traverse les nuages, la jungle, le déluge puis dans un écho, les réponses arrivent, permettant aux villageois de communiquer avec leurs proches.  

Le ghatam, c’est ce qui donne à Shama sa place parmi la communauté Khasi. Que dire de son désespoir quand elle découvre un matin son instrument brisé ? En état de choc, Shama erre sous la pluie. Son ami Kori a bien essayé de la réconforter mais le regard haineux de Plesmili, la fiancée très jalouse, achève de désespérer Shama qui s’enfuit. La jungle est épaisse, menaçante, dense et sauvage. La douleur porte ses pas en avant jusqu’à l’épuisement. Shama tombe. La jungle semble l’avoir engloutie car Kori aura beau la chercher, son amie semble bel et bien perdue… Comment pourrait-elle survivre dans ce milieu hostile ?

Cipango a réuni les talents d’Hélène Gloria et d’Odile Santi pour nous offrir un voyage, des frissons, un soupçon d’effroi et, sans doute le plus fascinant, des réconciliations. Ce somptueux album se traverse avec un émerveillement qui se renouvelle à chaque page. L’Inde du nord s’y dévoile avec une incroyable luxuriance. La fenêtre est ouverte sur le Meghalaya, cette région où le déluge permanent a amené les humains à composer avec les éléments et non contre.

Ainsi sont nés les « ponts vivants ». Dans l’histoire, ils naissent des mains de Shama qui tresse les racines aériennes des grands arbres. Jour après jour, Shama a appris à vivre dans la jungle, faisant presque corps avec elle. En accueillant la jungle telle qu’elle est, en cessant de la considérer comme un ennemi, Shama s’est réconcilié avec elle-même. La jeune femme qui existait à travers son instrument a trouvé une autre voie. Au fil des jours, elle a tracé des sentiers, élaboré ces « ponts-vivants » afin de traverser sans danger les cours d’eau. Cette ressource destinée au départ à son seul usage pourrait bien changer la vie de la communauté Khasi…

La rivière des brumes, c’est une histoire où les émotions déferlent, échappant à la raison et poussant parfois aux mauvais choix. Mais, la jalousie laissera place à la reconnaissance, l’enfant intrépide en sera quitte pour une bonne frayeur et l’amitié pure entre Kori et Shama achèvera de faire fondre le cœur des lecteurs, petits ou grands (et le mien en premier). L’épilogue verra comment le pont le plus difficile, celui entre les humains, peut lui aussi solidement, se tisser.

Dans le jeu de la vie, chacun à un rôle à jouer. Bravo Hélène Gloria, Odile Santi et les éditions Cipango pour cet ouvrage aussi beau qu’humaniste !

(Pour les curieux, à la fin une page didactique vous apprendra plein de choses passionnantes sur le Meghalaya ainsi que sur la communauté Khasi)

Et par ici, un peu de ghatam…

Et ici, le Meghalaya et les « ponts vivants »…

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