Le renard emprivoisé

Marie Tibi et Rebecca Romeo

Le Grand Jardin

Il y a Virgile, sa passion pour la photographie, son amour de la nature.

Il y a la forêt, son énergie, ses secrets et ce renardeau pris au piège du roncier.

Depuis combien de temps se débat-il ? Suffisamment pour ne pas résister quand Virgile le dégage et l’emmène. C’est le début d’une amitié déséquilibrée. Jour après jour, Virgile s’attache à l’animal, il le soigne, le câline, l’admire. Il ne perçoit pas son désarroi. Car le renard n’est pas heureux, il ne trouve pas sa place dans cette jolie maison, il ne comprend pas le collier qu’on lui passe autour du cou, il ne s’habitue pas à cet enfermement.

Une complicité et une proximité apparaissent malgré l’inconfort. Virgile est gentil, attentionné. Il a donné un nom à son compagnon : Fauve. L’illusion de bonheur dans laquelle Virgile se laisse bercer lui sera douloureuse. On ne change pas si facilement la nature d’un animal. La forêt appelle le renard à la rejoindre. Celui-ci s’élance mais le collier l’étrangle. Il mord. Il ne veut pas de maître. Il ne sera pas compris.

Passent les jours, les nuits : l’humain se targue d’avoir apprivoisé un renard et baisse sa garde, un matin, devant une fenêtre ouverte. C’est l’automne et le cerf brame. C’est l’automne et Fauve s’élance, court, file, trace vers sa liberté. C’est l’automne et derrière le rideau de ses larmes, Virgile est étreint de chagrin.

Le temps fera son œuvre. Les instincts étouffés s’aiguiseront, la tristesse s’apaisera et déjà le printemps est là. A défaut de s’être compris jadis, le temps présent offrira à Fauve et Virgile une douce occasion de se retrouver.

 Il y a l’écriture délicate de Marie Tibi, pour poser en filigrane une question fondamentale : c’est quoi la liberté ? Il y a ce titre, cette antithèse néologique : « emprivoisé ». L’histoire est belle, triste, et farouchement rebelle. Jamais le renard ne capitule. L’intention de départ était louable. Combien sont-ils, les humains capables de s’émouvoir du sort d’un animal blessé, a fortiori un renard ? Virgile a cru que ce sauvetage le rapprochait de la forêt, de la Nature qu’il aime tant, or il est juste le proverbe qui énonce « Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir ». Le paradoxe se renforce à mesure que l’histoire progresse. Lui qui aimait tant la nature, qui la respectait profondément : que lui arrive-t-il ? La détermination à garder Fauve pour lui sera son erreur. La liberté ne se transforme pas en animal domestique. Volonté mal placée : la leçon est déchirante, efficace.

Respecte-t-on une créature quand on la prive de ce qui est essentiel pour elle ? A quel écho d’orgueil cela répond-il ? Habilement, subtilement, on se rend à l’évidence : Virgile a cédé à une tentation. Il a fait erreur, il a eu de la peine, et il a compris la leçon.

Alors évidemment, après l’histoire le débat s’ouvre, s’agite : ces animaux sauvages exposés au public, dans les zoos, parcs ou cirques : que faut-il en penser ? Ces animaux sauvages soignés par des hommes et des femmes au grand cœur, qui décident de rester dans un périmètre proche : faut-il condamner l’affection ? Ni noir, ni blanc. Le respect devrait d’abord être affaire d’empathie. Qu’est-ce qui est le mieux pour renard, sanglier, chevreuil, écureuil, corbeau, loup, lion… ?

Si la question de la liberté animale est habilement soulevée par le biais de cette tentative d’apprivoisement, je m’autorise à extrapoler : et…c’est quoi la liberté pour les humains ? Je botte en touche : les philosophes s’interrogent sur cette notion depuis des années. Chacun y va de ses arguments, développés, soutenus, affirmés. A chacun d’y trouver sa définition. Toutefois cette histoire interroge quelque chose en moi, ce quelque-chose qui se révolte quand il est question d’esclavagisme contemporain, du droit des femmes dans certains pays et d’autres choses dans le large et insupportable sujet de l’instrumentalisation des êtres…Quand on évoque la liberté, comment occulter ceux qui en sont privés ?

Pour accompagner ce texte engagé, ouvrez les yeux, contemplez, plongez dans les éblouissantes illustrations de Rebecca Romeo. La vibration de la nature s’harmonise à la chaleur des couleurs. Que ça soit de jour ou de nuit, dans l’attente impatiente ou la course effrénée, les images parlent, me happent, me subjuguent. J’y croise tant de choses : caniche frisé, narcisses éclatantes, champignons des bois ou encore baignoire îlot… chaque lecture se conclue par le sentiment d’une bouffée d’air !

Il y a dans cet album plus qu’une invitation : c’est un appel à écouter la Nature avec son cœur. Merci Marie Tibi, Rebecca Roméo et Le Grand Jardin de nous offrir cet album, ce murmure des bois, essentiel !

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