Ugo, tu rêves?

Pierre Coran et Nathalie Paulhiac

A pas de loups

Hommage aux rêveurs, ode à l’imagination !

Ouvrons le livre, et suivons Ugo au fil d’une journée incroyable.

Ugo c’est l’enfant magicien. Il fait de l’ordinaire du quotidien une création sans fin. A peine levé il devient oiseau, il s’envole jusqu’au lavabo-lac. Devenu caméléon, il rejoint la gare du petit déjeuner mais il faut se dépêcher, le bus – pardon le bateau- pour l’école va passer.  C’est ainsi à l’école, à la cantine, à la bibliothèque, dans la cour de récréation.

Autour d’Ugo, les adultes s’étonnent, veillent, surveillent, et souvent le questionnent en rhétorique « Ugo, tu rêves ? ».  Sans être rabats-joies, ils accueillent cette imagination. Leur accompagnement bienveillant se veut recentrant quand par moment, l’enfant part un peu loin et risque de rater le bus, ou qu’il répand de la soupe plein la table…

Pour Ugo, le plus important est que ce monde de possibles qu’il invente, il espère en la naissance prochaine de sa petite sœur pour l’enrichir. A deux, on va plus loin…donc il faut qu’il le creuse et l’achève ce tunnel sous la mer ! Et sous le regard bienveillant de Maman Ballon et Papa Nombril, il se remet au travail.

Parce que peut-être, parfois, la vie rime un peu beaucoup avec train-train quotidien, c’est réconfortant de songer que ça peut être facile de la transformer. Pierre Coran nous montre combien c’est simple, si simple que c’est étonnant, déroutant et tellement amusant !

Catalyseur de confiance en soi, l’imagination est une formidable clé de vie. On constate bien qu’Ugo n’est entravé d’aucune limite ou injonction personnelle. Point de censure mais des autorisations, et même une suggestion des plus importantes que lui murmure une fée : « Continue de rêver !».

Passerelle merveilleuse des histoires…

Cet album en grand format abrite un passeport incroyable : celui de rêver, de créer, d’enchanter le quotidien. L’ordinaire devient extraordinaire, le bus est un marsouin qui ronfle, le savon est sous-marin, le ballon sera la Lune et l’enfant un kangourou qui aspire à la décrocher…de son panier. Les illustrations de Nathalie Paulhiac se prêtent à merveille à l’exploration de cette journée qui tresse un pont entre réel et imagination. La richesse graphique qui se niche dans cet album est un rallumeur d’étoiles dans les yeux.

Et puis tien, ça me donne envie de voir si je sais encore faire des bateaux en papier !

A partager en famille de 4 à 104 ans !

ATCHOUB !

Matthieu Maudet

L’école des loisirs

Avant d’ouvrir ce livre, je vous conseille un masque et un bon lavage de mains !

Si vous êtes hypocondriaque, passez votre tour…

Martin se réveille très très enrhumé !

Un liquide jaune très suspect sort de son nez…

Rien n’y fait : se moucher à fond, enfiler un doigt dans une narine…Son nez reste bouché !

C’était vraiment pas une bonne idée d’avoir joué sous la pluie hier…sa maman l’avait pourtant mis en garde. Et les mamans, ça a toujours raison. Martin acquiesce. Mais dehors il neige et les copains sont en train de fabriquer un bonhomme de neige. Martin va-t-il être raisonnable et rester bien au chaud ? Rien n’est moins sûr…

Nul doute que les petits trouveront extrêmement sympathique ce petit bonhomme avec son nez à triple narines et sa queue poilue. La fatigue du rhume ne tiendra pas longtemps devant l’appel de la neige et des camarades. Être sage…rester au chaud :  Martin verra plus tard ! Quant aux microbes, c’est tellement drôle de les partager avec les autres… Si vous cherchiez comment expliquer la contagiosité aux enfants, vous avez ici de quoi le faire !

Avec des dialogues courts, un décor ancré dans le quotidien avec simplicité et un petit format aux couleurs vives, cet album de Matthieu Maudet parlera à tous. Cette histoire est dégoûteusement délicieuse à raconter ! La richesse de ce texte se savoure à haute voix, pour peu qu’on soit à l’aise avec un nasonnement carabiné. Succès garanti avec les enfants de maternelle, et même avec les plus grands. Quant aux parents, pour ce que j’ai pu constater, ils oscillent entre consternation et fou rire !

Moralité : les parents ont toujours raison quand ils insistent sur la nécessité de s’habiller chaudement (même si ce n’est qu’après coup que les enfants sont en mesure d’apprécier la justesse du conseil).

Et si on s’interrogeait sur la capacité des enfants à récupérer rapidement de l’énergie, le doute n’est plus permis !

A partager en famille à partir de 2 ans et demi !

Et pour ce qui concerne l’actualité très « rhumo-phobique », l’auteur s’est permis une dédicace…de circonstance :

Eddie et les lettres vagabondes

Hélène Gloria et Manuela Dupont

La Marmite à Mots

Le duo merveilleux Hélène Gloria et Manuela Dupont a encore fait des siennes…Il m’avait déjà conquise avec La récup’ des rêves oubliés (mon billet est à retrouver par ici https://clarasurlalune.com/2020/02/25/la-recup-des-reves-oublies/ ) : REBELOTTE ! Sous l’égide de la Marmite à Mots, Eddie et les lettres vagabondes est arrivé jusqu’à moi.

Vous êtes-vous déjà demandé quel était le devenir des boîtes aux lettres abandonnées ? Le film va commencer. Êtes-vous bien installé ? Moteur, Action ! La baraque abandonnée, des tumbleweeds qui hantent les lieux : le décor n’est pas franchement engageant. C’est ici qu’on fait connaissance avec une boîte aux lettres nommée Eddie.

Eddie a vécu plusieurs vies dont on peut dire qu’elles ont laissé des traces, n’en déplaisent aux autocollants accumulés sur la carcasse de métal.

Eddie a vécu à travers les autres, pour les autres. Jour après jour elle a accompli consciencieusement sa mission de réceptacle de courrier. Après une longue période d’ennui depuis que les derniers locataires sont partis, vient l’instant où tombent ses vis.  C’est un signe : ne serait-il pas temps de découvrir de nouveaux horizons ?

Dans l’absolu Eddie n’a rien programmé, rien prévu, rien rêvé, rien anticipé. Est-ce le destin qui a poussé Eddie sur les chemins, dans les rues de la ville, sur le muret du zoo ? Qui sait…En tout cas, Eddie a attrapé la perche qui ne lui était pas tendue. Et hop hop, un bon grain de folie et la voilà « on the road ». Le voyage ne fait que commencer. Let’s go à travers les USA. Eddie chemine jusqu’à la gare, monte dans un train en Arizona, descend en Floride, change la vie d’un homme (ou deux si on compte le vieux grincheux !).  

Il y a tant de courriers égarés : il faut quelqu’un pour les mener à bon port ! Et déjà elle repart. Prochaine destination : coton ou bord de mer ?

C’est que c’est grand les États-Unis !

L’auteure a choisi de personnifier un objet du quotidien auquel on ne prête guère attention. (Enfin, c’est mon cas la plupart du temps – sauf quand des mésanges décident d’y établir leur nid mais là c’est une autre histoire). Un objet ordinaire, dont l’ironique immobilité contraste avec le fait qu’il est exposé en permanence aux quatre vents et qu’il reçoit du courrier de partout. Sacrée mission en réalité. Sans boîte aux lettres on n’en mènerait pas large, car le zéro papier c’est pas pour demain (et c’est encore un autre débat).  Cet album abrite l’histoire d’un objet simple, figé, qui fait un pied de nez à l’immobilité.  En filigrane n’y aurait-il pas plusieurs messages, comme « il n’est jamais trop tard » ou bien « rien n’est impossible » ?

L’histoire d’Eddie c’est la mise en mouvement née du néant, c’est faire bouger ce qui aurait dû rester statique, c’est donner un sens nouveau à la vie. Je suis pétrifiée, fascinée par le courage qui se dégage de cette boîte de ferraille d’apparence toute pourrie et pourtant si jolie. Cette vieille boîte est (à mon humble ressenti) une incroyable métaphore du troisième âge…ou d’une vie qui aurait été malmenée, déroutée pour diverses raisons…(accident de vie, mal’à’dit, ou autres ennuis).

Eddie vagabonde et nous on en prend plein les mirettes grâce aux illustrations de Manuela Dupont. Dans le fond, on apercevra des cartes routières. Les couleurs sont vives, contrastées comme un souffle de liberté. Tantôt on voit le monde de près, tantôt on voit les choses d’en haut. La route est longue, où cela mènera-t-il ? Quelle sera la surprise derrière ces doubles-pages ?

Hélène Gloria a tout prévu, car l’itin’errance n’a qu’un temps. Eddie aura une dernière mission : au bout du chemin, il y a une maison en rondins et bientôt, une nouvelle famille. De spectatrice Eddie est devenu actrice et premier rôle de sa vie. L’heure de faire tomber le rideau n’a pas encore sonné…

Et vous : quelle sera votre destin’action ?

Il a neigé ce matin

Steffie Brocoli

Mango jeunesse

C’est une promenade, une invitation, c’est une bouffée d’air…froid !

Le leporello se déplie : des empreintes jalonnent le sol immaculé. A qui appartiennent-elles ? Pour le savoir, soulevons la feuille délicate, le buisson touffu ou le tronc massif…Chut, les animaux prennent un peu de repos.

L’on suit les empreintes gaufrées dans le papier. Les hypothèses vont bon train pour en déterminer l’auteur : serait-ce une pie – une aigrette – une poulette ? Ces traces-ci sont celles d’un plantigrade, assurément !

Point de mots dans cet accordéon. Pourtant si on tend l’oreille, on perçoit dans le silence des matins d’hiver toute la discrète vie de la faune. Steffie Brocoli nous donne à observer, à toucher, et le lecteur de se prendre au jeu, piqué de curiosité. Le livre s’anime au gré des flaps, qui se soulevant nous dévoilent un peu du repos des animaux. L’instant de découverte est propice aux échanges, les mots viennent spontanément au lecteur-spectateur.

 Sensoriel, l’objet se fait essentiel. On peut choisir de le découvrir progressivement ou de le déplier entièrement. Les doigts explorent, prennent plaisir à jouer avec les contours et même, ils s’attardent sur les subtils reliefs des buissons. Si le blanc éblouissant feutre l’ambiance, les animaux endormis se parent de couleurs éclatantes !

C’est l’occasion d’expliquer aux plus jeunes le déroulé de la saison hivernale pour les animaux de nos campagnes. Le jeu de piste est lancé ! Merci Steffie Brocoli, pour cette invitation à garder les yeux ouverts et curieux même au cœur de l’hiver. Vivement les promenades et le repérage d’empreintes car maintenant on le sait, renards, écureuils et les autres ne sont pas loin…

Diabolo, mon chat lecteur-assistant !

Le glacier qui refusait de fondre

Hélène Gloria et Célina Guiné

La marmite à mots

Une couverture blanche et bleutée qui invite au toucher…pour ma main qui glisse lentement sur tant de douceur, entre respect et curiosité je réponds à l’invitation de l’histoire qui attend.

Un paradoxe est annoncé dès le titre qui réunit « refusait » à « fondre ». Il refuse le glacier, il refuse simplement de disparaître. Car là est la fatale subtilité : pour un glacier, fondre revient à mourir. Hélène Gloria plante le décor dès le début : dans cet album il sera question de résistance.

La fillette, la femme, la mère nous raconte le glacier, les générations d’hommes qui ont cohabités avec lui entre respect et conscience de leur interdépendance. La force tranquille des glaciers est cependant menacée. Quelque-chose a changé, et ce plic-ploc bien innocent annonce en réalité un vrai danger.

Enfant, elle venait voir les glaciers avec son grand-père. Aujourd’hui alors qu’elle s’apprête à donner la vie, elle se rend régulièrement au pied de ces montagnes de glace. Elle entend des larmes, elle observe des ruisseaux nés de la fonte des glaces. Petite humaine impuissante, elle constate le recul des géants. Au village les gens sont partagés entre inquiétude et déni.

Consciente du drame qui sera si la fonte ne s’arrête pas, bien que l’hiver progresse elle retourne les voir et découvre quelque-chose d’inattendu.

Apparition ? Hallucination ?

Que nenni, il y a bel et bien une nouvelle avancée de glace qui tente de faire sa place. L’hiver interdit désormais toute excursion et la future maman de placer bien des espoirs en ce jeune glacier. Ce dernier entre en résistance : il s’accroche, s’ancre, progresse, ne cède aucun pouce de terrain et se faisant, il aide les autres géants de glace à en faire autant.

Au cœur de l’hiver l’enfant naîtra et avec sa mère il ira faire connaissance avec les glaciers. Nouvelle génération, de glace ou de sang : leur destin sont intrinsèquement liés. Cet album interpelle, éveille ou réveille le lecteur dans une perspective écologique qui fait froid dans le dos. Ainsi, le réchauffement climatique pourrait conduire à la disparition définitive des glaciers…mettant ainsi en danger ceux qui depuis des générations ont construit leur vie auprès d’eux. Processus inexorable ?

Quelques petits degrés pour un grand péril en réalité. Devant la hausse des températures, le glacier devient colosse au pied d’argile. A la fin de l’album, une double page didactique nous en apprend davantage sur le rôle prépondérant des glaciers dans l’équilibre de notre planète.

Célina Guiné donne vie et âme aux mots d’Hélène Gloria. Invitation aux paréidolies hivernales, la représentation personnifiée des glaciers est saisissante, fascinante.  Leur majesté et leur absolue vulnérabilité contrastent avec la modeste taille de la narratrice. Là se découvre le cœur du problème : que peuvent quelques hommes face à la détresse de l’environnement ?

Les plus petits actes ont déjà leur importance. Le premier pas vers l’écologie ne commence-t-il pas par le fait de prendre conscience ? Ainsi Hélène Gloria nous prend par la main. Avec poésie et engagement, elle nous donne à voir une désolante réalité. Elle nous montre aussi l’espoir de lendemains différents, à condition que Nature et Humains unissent leurs forces et efforts.

Ainsi, semble-t-il, il n’est pas encore trop tard !

Passion Alice

D’où me vient cette fascination pour Alice ?

Petite je l’ai rencontrée via le dessin animé célébrissime de Walt Disney, et pendant longtemps il m’a déstabilisée. Point de happy end, point d’histoire d’amour, point de complicité avec un compagnon animal…

Déstabilisée, et incroyablement interloquée par l’improbable, le passage du réel au rêve, ce terrier-puits où la gravitation est autre et cette succession de personnages tous plus barrés les uns que les autres. Rien ne laissait présager que cette œuvre occuperait aujourd’hui une place conséquente dans ma bibliothèque.

Quelques années passent et il y a ce jour au lycée : mon professeur de littérature anglaise nous annonce que nous allons étudier un extrait d’Alice in Wonderland de Lewis Carroll. Passé le bref instant d’incrédulité, ensuite ce fut bonheur, puis frustration : un extrait n’est pas le livre.

Le Livre ? Les livres ! Je découvre Alice’s Adventures in Wonderland  ET Through the Looking-Glass, and What Alice Found There. N’étant pas très à l’aise avec l’anglais, je décide de me les procurer en français : c’est le début de ce qui deviendra une collection des versions d’Alice…

Qu’est-ce qui me fascine autant chez Alice maintenant que je suis « grande » ?

Cet univers aboli la frontière entre les mondes, entre les êtres. Tout se conçoit. Rien n’obéit plus à une logique cartésienne…finalement un peu comme dans la vie réelle. Choc de la confrontation entre deux mondes, la fillette raisonne face à une succession de folies. La palette de personnalités présentées illustre à mon sens tous les possibles de rencontres qu’on peut faire, pour le meilleur, pour le pire et il faut le dire, pour le rire !

Les interprétations en images sont abondantes, nourrissant sans fin la créativité des artistes.

J’ai une tendresse particulière pour les représentations d’Arthur Rackham…

J’ai 5 ans quand je déplie le livre Carroussel…

J’ai des étoiles dans les yeux devant la gracile et délicate dentelle de papier de Sébastien G. Orsini, des éditions Lirabelle…

Merci Rebecca Dautremer, Xavière Devos, Clémence Pollet, Francesca Rossi, Stéphane Mourgues et les autres pour vos interprétations personnelles, particulières, étonnantes !

Et puis il y a les petits cousins d’Alice, ces ouvrages qui puisent directement leur inspiration du pays des Merveilles ou de l’envers du miroir. Avec ou sans tasse de thé, pour le plus grand bonheur des yeux, prenons le temps de savourer encore et encore ces tableaux d’images oniriques et fantastiques !

Oui la passion ne se limite pas au ouvrages. Et on m’a même offert un coussin du Cheshire !!!

Monde de folie, de bienveillance, d’apparences trompeuses, de transformation, de jeux de mots, de parodie de conformisme absurde, de nonsense en pagaille, Alice chemine, commente, se questionne avec cette candide fraîcheur de l’enfance, cet univers no limit. Pas de limite dans la créativité que permettent les mots : merci Charles Lutwidge Dodgson alias Lewis Carroll. Quand une grande personne invente des histoires pour les enfants, elle fait sans le savoir un précieux cadeau. Entendez-vous ce qui se murmure « on peut tous inventer ». Car est-il présent plus remarquable que de laisser chacun libre de profiter de sa propre magie intérieure ?

Compte-tenu du nombre d’éditions (et j’ai bien conscience qu’il en manque quelques-unes ici…), je constate avec joie qu’Alice fait écho à beaucoup de monde sans distinction d’âge. En pop-up, versions bilingues, flap-book, avec ou sans tirette…cette sélection non exhaustive est comme autant de portes entrouvertes vers mon labyrinthe intérieur.

J’ai déjà hâte d’y retourner !

Les poissons dorés

Ghislaine Roman et Marjorie Pourchet

Akinomé jeunesse

La fable du jour est écologique, actuelle, bouleversante de réalisme.

Ghislaine Roman nous parle de la vie d’Izumi, le pêcheur de poissons dorés. Rares, ces petits poissons appelés aussi takara sont convoités par les plus riches de l’île. Aussi pour un pêcheur, en trouver c’est l’assurance de gagner beaucoup d’argent. C’est cette appétence pour le profit qui fera basculer le destin d’Izumi.

A la suite d’une tempête le pêcheur découvre une crique où les takara évoluent en nombre, paisiblement entre les algues blondes. Régulièrement il vient pêcher ici de quoi gagner sa vie. Désireux de transmettre un peu de son expérience à son fils, il l’emmène plonger dans la crique. Ensemble ils observent les poissons, les algues, la vie sous-marine paisible dans son équilibre.

La chance soudaine d’Izumi a tôt fait d’exciter les convoitises. Poussés par la jalousie, les autres pêcheurs le suivent, puis ayant localisé la crique de l’abondance, ils s’y rendent en masse pour pêcher jusqu’à épuisement les bancs de takara.

Cela fit-il leur fortune ?

Qu’est-ce qui se passe quand un met rare devient soudain accessible… ? (Roulement de tambour) : les riches s’en détournent !

Et la pêche miraculeuse : dé-miraculée !

Et les poissons dorés deviennent tellement communs qu’ils sont à peine bons pour nourrir les chats du port…

Bilan de la situation : les poissons dorés ont disparu de la crique, la crique est saccagée de déchets jetés par-dessus bord, extinction de la vie sous-marine…

Pour les autres la vie continue mais pour Izumi, c’est traumatique. La culpabilité envahit son âme et dès lors, sa seule raison ne vivre n’est plus la pêche mais la nécessité impérieuse de réparer ce désastre. Par où commencer pour refaire de cette crique le paradis d’antan ?

Patiemment, années après années, Izumi et Okito s’appliquent à nettoyer les fonds des ordures qui s’y étaient accumulées. Arrive un jour le temps de ramener la vie végétale, celle qui conditionnera le retour des poissons. Il leur faudra patienter bien des lunes pour que les algues blondes prolifèrent à nouveau. L’enjeu pour Izumi est quasi vital : ses tourments trouveront-ils un apaisement ?

Les illustrations de Marjorie Pourchet sont d’une finesse dépaysante, et intemporelle et font écho aux estampes japonaises traditionnelles. Les yeux se posent sur les 1001 détails et nuances qui parsèment les pages où le ciel et l’océan confondent leur bleus. Elles accompagnent à merveille ce texte habilement engagé de Ghislaine Roman.

Elles sont multiples les destructions résultant de la folie des hommes. Cette histoire donne matière à réfléchir aux conséquences d’un certain nombre de fléaux causés directement par l’activité humaine : la surpêche, la surconsommation, la pollution des océans, la destruction des écosystèmes marins, la destruction d’espèces animales…tout ça à cause de la course au profit.

Alors certes l’espoir est permis. Ghislaine Roman laisse entrevoir les possibilités de réparation. Mais à quel prix ? Il a fallu fort peu de temps pour que la crique providentielle soit détruite. Et il faudra toute une vie et des efforts de chaque jour à Izumi et Okito pour « la réparer ». Voilà de quoi nous faire réfléchir sur ce qui se trame à l’échelle planétaire. Que ferons-nous, humains, si nous détruisons les ressources sans nous soucier de demain ?

Cet album a piqué au vif mon âme écolo. Moi qui adore l’océan, impossible de refermer cet ouvrage sans réfléchir à ma propre façon de consommer. J’imagine sans peine que tout lecteur se confrontera à ses questions : où se niche mon propre gaspillage ? Comment agir pour préserver cette planète nourricière ? Si l’espoir est permis, il demande un minimum d’anticipation pour ne pas tout gâcher. Les idées tournent, les petites actions vont continuer, se multiplier, se consolider.

Au travail !

Pour ceux qui aiment bricoler, à la fin de l’album vous trouverez des tutos d’activités pour fabriquer de jolis poissons et quelques feuilles pour origami !

Si vous avez envie d’entendre le début de l’histoire, je vous invite à cliquer sur ce lien :

O’contraire

Didier Decoin et Alexandra Huard

Robert Laffont

L’élevage O’hara retient son souffle. Cette nuit leur fleuron, la jument O’galo met au monde un poulain. L’éleveur n’est pas déçu : l’animal est magnifique, et prometteur. Monsieur O’hara entrevoit déjà la fortune que le futur cheval pourra lui rapporter avec les courses. Quelle aubaine ! En attendant il sera le cadeau d’anniversaire de sa petite Sarah.

Un beau jour de printemps le haras ouvre ses portes au public et aux journalistes. C’est le moment de présenter l’incroyable poulain. Seulement il y a un gros problème : ce dernier galope à l’envers. Croupe devant et tête derrière, il trace avec fulgurance. Mais qu’importe : les moqueries fusent. Sa performance ne dilue pas la honte que Monsieur O’hara ressent. Ivre de colère, l’éleveur déclare le poulain bon pour la boucherie et ce dès le lendemain. Sarah épouvantée promet à son poulain, baptisé O’contraire, de le protéger.

Sauf que le lendemain, la journée ne se déroule pas comme prévu. Les voleurs de chevaux envahissent le haras pendant l’absence des parents de Sarah. Les coups de fouets claquent, les cravaches cinglent les flancs des chevaux qui sont forcés de monter dans les camions. Tous sauf O’contraire. Le poulain avance à l’envers et dégomme quelques voleurs. Les chevaux prisonniers le voyant faire s’y mettent et bientôt c’est la débandade chez les bandits. Le haras est sauvé et ouf, Monsieur O’hara pose enfin un regard bienveillant sur le petit cheval…

Le concept de l’animal utilitaire n’est pas nouveau. Un éleveur raisonne rentabilité. Un animal sur lequel il a investi des années de nourriture et de soins doit le moment venu, rembourser ses dettes. S’il ne s’en avère pas capable, la loi du business interdit tout sentimentalisme. Au moins en vendant l’animal à la boucherie l’éleveur récupère trois sous…Cela vous choque ?

Pour avoir traîné mes guêtres dans un centre équestre pendant plusieurs années, je peux vous dire que ces pratiques sont réelles et non circonscrites au milieu des courses. Toutefois une nuance dans mon propos : gare à la généralisation. Il n’est pas question de mettre tous les éleveurs dans le même sac. Certains aiment leurs animaux. Mais ces pratiques existent (pour preuve, les boucheries chevalines), ne nous leurrons pas. Détestable quand on est sensible à la cause animale, n’est-ce pas ?

Je perçois dans cette histoire une métaphore du deuil de l’enfant « parfait » ; probablement que les mêmes attentes se logent inconsciemment dans l’esprit d’un éleveur attend d’animal, a fortiori quand il est aussi fascinant que le cheval. Sarah explique à O’contraire qu’elle aussi est confrontée aux attentes de son entourage, auxquelles elle répond parfois de travers. La vie c’est ainsi : on est comme on naît, pas comme les autres voudraient qu’on soit. C’est ce qui fait notre unicité.

Le retournement de situation devient clin d’œil aux imprévus de la vie. Les chemins tout tracés n’existent pas (vous pouvez demander au Vilain Petit Canard ou à Cendrillon). Ce qui apparaissait comme une faiblesse peut soudain dévoiler une ressource. O’contraire, le petit cheval moqué devient le sauveur du haras. Didier Decoin nous offre une histoire où l’on comprend qu’il peut être pertinent de ne pas tous marcher de la même façon. Loin de nous les moules pré-fabriqués, les carcans, les sentiers battus ! Cela fera assurément tilter ceux qui se trouvent « pas assez ceci » ou « trop cela ».

Côté illustration, Alexandre Huard nous entraîne dans les plaines irlandaises, où les verts tendres côtoient le bleu du ciel et de la mer. Les grands espaces contrastent avec l’intimité des boxes. C’est lumineux, caressant comme la brise printanière qui fait voler les rubans du chapeau de Sarah. La complicité entre l’enfant et l’animal réveille chez moi l’envie d’une promenade avec la plus noble conquête de l’homme. A moins que ça ne soit l’envie de jouer avec un chaton…

Voilà un album au dénouement heureux, après une double progression dramatique. Texte et dessins s’unissent pour devenir un livre O’combien réconfortant. Il encouragera sûrement chacun à accueillir avec davantage d’indulgence les petits défauts de nos proches, voire les nôtres. Tolérance, courage et indulgence : O’bonheur !

Le jour où je suis mort, et les suivants

Sandrine Beau

Alice tertio

Deux heures.

Je l’ai lu en deux heures.

Je n’ai pas pu décrocher.

Malgré la gradation dramatique, oppressante, criminelle.

Car il s’agit bien de crime : sujet peu abordé en littérature, Sandrine Beau lève le voile d’un tabou : le viol des jeunes garçons.  

Lenny, Saphir et Biscotte prenne la parole à tour de rôle. Ils racontent leur vie d’avant, parfaite dans ses imperfections : parents débordés, déménagement, petites sœurs envahissantes…mais la sécurité avant tout.

La sécurité quotidienne, celle qui semble tellement normale qu’on n’en a pas conscience tant elle coule de source.

La sécurité qui connaît un avant, mais pas d’après.

Monde du sport, proches de la famille, les prédateurs sont ces « monsieur-tout-le-monde », biens sous tout rapport. Bon père de famille, gars sympa(s), entraîneur de sport, boute-en-train, incarnation de la bienveillance, les prédateurs ont ce point commun d’être officiellement au-dessus de tout soupçon. Telles des araignées, ils digèrent la vie de leurs victimes lentement, avec une perversion parfaitement maîtrisée.

L’écriture exclue le pathos. Noir sur blanc, les mots imprimés déchirent mes yeux de lectrice quand bien même je savais que j’allais les lire. Le silence qui emprisonne les garçons est terrifiant. Le danger et la méfiance touchent désormais tous les aspects de la vie : l’intégrité du corps est brisée, les relations aux autres sont déréglées, les actions que l’on contrôle en permanence pour ne pas sombrer. Des années à vivre ainsi. Adolescence brisée. Épuisement, dégoût de soi, traumatisme, pensées suicidaires ou meurtrières, addictions : tels sont les quotidiens de Lenny, Saphir, Biscotte. Telle a été la vie d’Esteban, avant qu’il n’ose parler.

Esteban, le champion de judo, la terreur des tatamis qui voit son pseudo-équilibre de vie se retourner quand son fils approche des onze ans. Onze ans, l’âge que lui-même avait quand…(…vous avez compris…). Électrochoc, dépôt de plainte, procès : l’adulte ouvre la porte obscure de son enfance dans le bureau d’une psychologue. Ce premier pas le conduira jusqu’au tribunal, puis dans les collèges, les lycées pour témoigner.

Pourquoi continuer d’en parler ? Pourquoi ne pas tourner définitivement la page ? Parce que c’est juste impossible. Alors tant qu’à cohabiter avec des fantômes, autant prévenir que ça peut arriver. Et si son chemin croise celui de victimes, peut-être oseront-ils enfin parler à quelqu’un.

En filigrane, Sandrine Beau glisse quelques remarques pour élargir le débat : homophobie, la mini-jupe de la discorde. Parce que le viol est une abomination et que jupe ou pantalon ne sont pas des arguments pour justifier le passage à l’acte des violeurs. On médiatise davantage le viol qui touche les filles. Trop souvent on oubliait les garçons, jusqu’à ce roman.

Sans nous épargner, Sandrine Beau a choisi de donner la parole à quatre personnages. Quatre parcours, quatre façons de dire, quatre histoires pour comprendre qu’il n’y a pas qu’un mode opératoire pour en arriver là…

Ma lecture achevée, les larmes sont montées. Pour les p’tits gars du bouquin. Pour mes deux amies et leurs confidences douloureuses au lycée, puis à la fac. Pour ces jours où je me suis pris en pleine poire que la pédophilie était proche de moi. Pour le sentiment de honte glacée qui accompagnait mes amies. Bon sang, elles étaient victimes et c’est elles qui avaient honte ! Monde à l’envers, enfer sur Terre. C’est néanmoins (à mon humble avis), une lecture nécessaire.

(pensées pour Vanessa Springora, Sarah Abitbol, Flavie Flament)

Peut-être que cela en dérangera certains.

Sûrement que cela choquera.

Et peut-être que cela révoltera suffisamment pour que tombe le tabou, le silence, le déni.

Place à l’écoute, aux mots qui se délient, qui délivrent.

Au milieu du monde devenu noir, place à un peu d’espoir.

J’ai aimé ce que Mélimelodelivres en pense : https://www.melimelodelivres.fr/2020/10/le-jour-ou-je-suis-mort-et-les-suivants.html

La vieille dame qui rapetissait

Raphaël Baud

Éditions Chocolat jeunesse

En voilà un titre.

Qu’est-ce qui lui arrive à la vieille dame : est-elle malade ?

Le médecin constate le phénomène. C’est une fatalité, Madame rapetissera, il ne lui reste plus que trois jours.

Voilà.

Fin de la consultation.

Fin…Fin .. ???

Alors c’est tout et ça finira comme ça ? Que va devenir Gorgonzola, le compagnon félin de tous les jours ? Le plus gros tourment de la vieille dame c’est ce qu’il adviendra de son chat. Il lui faut agir vite : elle rétrécie à vue d’œil.

Il faut qu’elle le confie à sa sœur. Ni une ni deux, Madame attrape Gorgonzola : direction la gare. Le train l’emmènera-t-elle jusque chez sa sœur ? Que nenni, dans les trains les chats sont interdits. Un guichetier blasé la dirige vers un car, sans dire avec certitude s’il l’emmènera à destination. Il faut faire vite, les centimètres continuent de s’envoler. C’est une véritable course contre la montre. Enfin Gorgonzola et sa maîtresse se mettent en route mais le voyage s’arrête à dix kilomètres de l’endroit souhaité. Plus d’autre choix, il faut poursuivre à pied. Pauvre dame qui fait maintenant la taille de son chat : plus elle marche, plus elle rapetisse. Ils vont devoir passer la nuit blottis l’un contre l’autre.

Le lendemain matin, après un temps de négociation pour ne pas finir croquée, la vieille dame et Gorgonzola reprennent leur chemin. Quand ils arrivent, l’heure est au soulagement : Mission accomplie. Madame se prépare à disparaître l’esprit en paix puisque le chat est confié à des mains bienveillantes. C’est face à la mer que la vieille dame passe sa dernière soirée. Dernière ?

Moi qui suis une chat-addict, je ne pouvais que fondre pour une histoire où une dame fait tout pour que son chat soit bien après sa disparition. Aucune plainte, aucun larmoiement concernant sa situation à elle. L’important c’est que Gorgonzola soit bien. On comprend bien l’amour qui est placé dans l’animal de compagnie. La notion de responsabilité y apparaît de manière éclatante : le chat dépend entièrement de son maître. Comment imaginer l’abandonner à son sort ? Cette pensée intolérable motive le départ. Avec tendresse, les rôles s’inversent en cours de route et c’est Gorgonzola qui mènera la vieille dame à destination.

On ne passera pas à côté de l’humour un tantinet caustique de l’album. Habiter rue du Progrès et se retrouver prise dans un pseudo-syndrome de « rapetissage » contre lequel la médecine ne peut rien, c’est drôlement pas de chance. Tous ceux auxquels elle s’adresse semblent détachés de tout : le médecin, le type au guichet de la gare, le chauffeur du car. Où est passée l’empathie ?

Était-ce une fatalité cette mystérieuse affection rapetissante ? L’histoire commence dans une grande ville et nous conduit au bord de la mer, là où fleurissent les roses trémières. L’air doit y être magique puisque c’est là que la dame cesse de rétrécir…Faut-il attendre le moment où le corps diminue pour en profiter ? Par ailleurs la vie s’accompagne d’un bagage de surprises, comme cette fin qui n’en est pas une. Le médecin se serait-il trompé dans son pronostic…oh oh…hé bien tant mieux !

Outre l’admirable respect de la dame envers son chat, cette histoire encourage à profiter de la vie avant d’avoir la vision du néant dans la lorgnette. La vie c’est ici et maintenant, et ce n’est pas plus tard qu’il sera temps d’en profiter. Qui sait ce qui nous attend ? On pense avoir le temps et soudain les choses se dérèglent quand on comprend qu’on n’en a plus tant que ça. Les minutes passent trop vite et tout semble moins rapide. Diantre que de paradoxes !

Merci Raphaël Baud pour cette histoire où l’on vogue entre tragique et fantastique. La tendresse du chat qui enveloppe sa maîtresse en dit long sur la réciprocité de l’affection. C’est le moment d’être en accord avec notre présent, de caresser un chat (ou un chien, un cheval, un furet, un doudou, un hérisson…juste attention aux piquants), de prévoir une belle promenade au bord de la mer, un moment avec nos proches…et un tour en bateau : oh oui quelle bonne idée !