Henri ne veut pas aller au centre de loisirs

Christophe Nicolas et Ronan Badel

Didier Jeunesse

Et hop une petite histoire pour les enfants qui ne voudraient pas aller au centre aéré !

Henri a décrété que le centre de loisirs, c’est nul. Il n’y est jamais allé mais il le sait et ce n’est pas la peine d’insister pour le convaincre du contraire. Pourtant il faut bien qu’Henri aille quelque-part.

Henri sait bien où il veut aller, et surtout avec qui : avec son tonton, celui qui est pompier. Comme son tonton est drôlement sympa, il accepte que Henri passe une journée avec lui. Mais il se pourrait qu’une journée à la caserne ça soit long…et c’est même pas drôle de secourir un chat.

Le lendemain Henri ne veut toujours pas aller au centre aéré. Il ne veut pas non plus retourner chez les pompiers. A la place il veut aller avec son tonton agriculteur. Mais il se pourrait qu’une journée passée à labourer ça soit long…

Le lendemain Henri ne veut toujours pas aller au centre aéré. Il ne veut pas retourner chez les pompiers, ni labourer…Aujourd’hui il veut aller avec son tonton conducteur de métro (encore un tonton !!! Oui, il en a cinq en tout des tontons.) ! Trop classe…ou pas…

Le surlendemain, même chanson. Cette fois Henri va passer la journée sur un chantier. Mais il n’est pas tenté par le métier de son cinquième tonton. Ben quoi, ça doit être super intéressant d’être le gardien du musée de l’Horlogerie ancienne ! Ttttt le petit garçon accepte d’essayer une journée au centre de loisirs…et il se pourrait qu’il découvre la frustration de l’arrivée du week-end…ah la la c’est dure la vie parfois, n’est-ce pas Henri ?

Merci Christophe Nicolas pour cette tranche d’enfance bidonnante, servie avec les illustrations colorées et terriblement drôles de Ronan Badel ! Même si on se doute fortement du programme du dernier jour, le cheminement de l’enfant est juste excellent. Moralité : quand un enfant (ou un adulte) a décrété que « Non » il n’aimait pas ceci ou cela, rien ne sert de s’agiter pour le persuader du contraire. Les idées toutes faites tomberont d’elles-mêmes comme des grandes.

Car Henri ne manque pas de caractère : sa détermination tout comme son côté casse-pieds (vous avez vu ce froncement de sourcils ?) donnent le ton dès la première page. C’est génial de voir qu’on laisse l’enfant faire ses choix, ses expériences. Il n’est pas question de le forcer. Et chemin faisant, il entrouvre lui-même la porte du centre de loisirs, pour découvrir que ça peut être drôlement chouette ! Au centre de loisirs il y a des jeux et il y a surtout des copains : la socialisation avec d’autres enfants, c’est génial même si ça envoie des ballons dans le nez. D’ailleurs l’arrivée du week-end se charge de lui donner une bonne leçon en point final. Sûrement que la semaine prochaine Henri ne se fera pas prier pour aller au centre aéré !

On se promène dans un album où s’alternent parties narratives et bulles en écriture cursive. La langue utilisée est sans chichi. Christophe Nicolas fait parler Henri comme parlerait n’importe quel enfant entre cinq et sept ans (voire plus grand, ne soyons pas cloisonnant). Ça me plaît de trouver du langage oral à l’écrit ! Preuve qu’une histoire peut fonctionner sans son lot de négations académiques…

Il y a un monde entre l’idée que les enfants se font du travail des adultes et la réalité. Du fantasme à la réalité, pour Henri ça n’aura pris qu’une journée. Après tout on connaît tous la fascination qu’exercent certains métiers sur les enfants…(pas de tonton policier ou vétérinaire…?). Un jour peut-être, Henri sera assez grand pour être content de passer toute une journée en tracteur, sur un chantier ou dans un métro. En attendant, peut-être qu’il est bon de profiter de sa part d’enfance comme d’une activité à plein temps avec d’autres enfants…

L’année prochaine Henri : la colonie de vacances ?

Et vous, vous les passiez comment vos étés quand vous étiez petit ?

Ben et le loup

Raphaële Frier et Solenn Larnicol

Rue du Monde

Collection Totemkili

Ben n’est pas heureux. Il vit chez son oncle, un vieux bonhomme brutal et ronchon.

En ville il n’a pas d’ami.

Un jour il trouve un loup pris dans un piège. L’animal est jeune. Ben cache le louveteau et le soigne, jour après jour. L’animal s’attache à l’enfant et réciproquement. Quand la patte du loup est enfin guérie, Ben voudrait bien qu’il reparte dans la forêt mais l’animal reste près de son jeune maître. Alors Ben part, pour protéger son loup, pour échapper à son méchant oncle, à l’isolement qui étouffe sa vie. Au plus profond de la forêt, avec son loup Ben apprend à survivre. Il se construit une cabane, il plante des légumes. De passage en ville Ben au loup fait peur aux gens. Alors il retourne dans la forêt.

Un jour il rencontre Pierre et son ours. A deux on est moins seul…Ben invite Pierre et son ours à rester avec lui et son loup. D’autres enfants, d’autres animaux les rejoignent. Une communauté se construit, se consolide, s’accueille, s’épaule…Personne n’est laissé au bord du chemin. Des plantations naissent, la solidarité se respire, les différences se conjuguent dans une respectueuse multiplication des possibles. La communauté des enfants et des animaux libres est née !

Comme elle me touche la relation de ce petit garçon avec un loup ! Moi qui suis branchée respect des animaux, là je suis servie pour le meilleur. Ben n’a pas vu un loup au premier abord : il a vu un animal vulnérable car blessé. Il a vu la faiblesse, il a vu la souffrance. L’empathie de l’enfant a pris le dessus. Et voilà, Docteur Albert Schweitzer le retour : « l’enfant qui sait se pencher sur l’animal souffrant saura un jour tendre la main à son frère ». La suite de l’histoire nous le confirme par la main que tend Ben à Pierre, puis à Manon, Léon, Rosalie, Martin…

Un animal pour chaque enfant…un peu comme le principe de l’animal totem. Comme quoi on gagne à partager la vie d’animaux. A poils, à plume, à jambes : tous sont importants. L’échange vertueux est en place, les uns aidant les autres à leur mesure. Les enfants créent leur village à leur image. Les ressources propres à chacun sont mises à contribution. Les enfants construisent des cabanes, les poules pondent des œufs, les loups et les ours protègent la communauté…L’enthousiasme est leur ancrage, l’espoir leur source de motivation.

A la fin du livre, Rue du Monde a placé un petit dossier : l’atelier des infos. Les enfants y trouveront des petits paragraphes sur quelques thèmes que l’histoire aborde ou qui sont en périphérie proche, comme la protection et le mode de vie des loups, les sociétés d’enfants…

Raphaële Frier nous offre une histoire de courage. Ben largue les amarres de la triste vie qu’il mène avec son oncle. Ce n’est pas évident de partir, de quitter l’enfance même si celle-ci est malheureuse. L’enfant part de rien, avec rien. Il doit tout construire, semer, apprendre à pêcher, se protéger, se cacher s’il veut préserver sa liberté. Il apprend à faire fi du regard des autres. Il prend confiance en lui. Il s’affirme sans s’isoler car quand il rencontre un autre « comme lui », il sait le reconnaître. Solenn Larnicol illustre en délicatesse la forêt, les épreuves, cette bande d’enfants et d’animaux. Il y a moult détails aquarellés à observer et quand même : ils n’ont pas l’air commode les sangliers !

Parfois il faut faire face au monde, ou lui tourner le dos pour avoir une chance de vivre selon nos valeurs. Si par moment le chemin se fait seul, il est réconfortant de penser que la vie permet la rencontre de personnes qui nous ressemblent, avec lesquelles on partage des valeurs essentielles. On ne choisit pas sa famille, mais on choisit ses amis !

La vie est faite d’étapes, de transition, de chaos, de retour au calme. On suit le parcours initiatique d’un enfant et on se rend compte qu’il n’est pas le seul à avoir dû en passer par des moments par faciles. A l’instar de la vie, il y a un beau message d’espoir : les ressources se subliment quand elles peuvent se partager et elles sont avant tout en chacun de nous !

Fergus Barnabé part en vacances

David Barrow

Gautier Languereau

Il y a un moment crucial qui précède tout départ en vacances : la préparation des bagages !

Fergus Barnabé et ses parents sont en plein dans les préparatifs de départ. Ils partent au bord de la mer : il ne faut rien oublier. C’est alors que Fergus se souvient qu’il a prêté son seau et sa pelle à Fred, la girafe du deuxième. Hop hop, il file les récupérer. C’est bon ? Ah non : ses brassards sont chez Emilie au troisième étage. Hop hop hop il remonte, il redescend, hop hop hop hop il remonte au quatrième car ça serait dommage d’oublier le cerf-volant chez Teddy…au quatrième étage….

Pourquoi est-ce que je pense à l’expression « quand on n’a pas de tête on a des jambes » ? Bah finalement c’est pas si mal d’être un peu désordonné, ça permet de dire au revoir aux amis !

Enfin Fergus Barnabé semble prêt. Il embarque avec son papa : n’aurait-il rien oublié ? Oh que si !

Et c’est sans aucun doute le plus important…

On suit Fergus Barnabé au fil d’un texte en randonnée. J’ai un faible particulier pour ces histoires où la même structure syntaxique se répète, ajoutant un nouvel élément à la narration. Là on randonne dans l’immeuble, à travers les étages (on peut y trouver un intérêt pour la manipulation du numéral ordinal : les étages c’est toujours dans le même ordre…si si… ). Le petit ourson est en charge de ses affaires ; ça me plaît. C’est lui qui va les rechercher ; et toc, vive la responsabilisation ! Se disperser : ça arrive. Remettre les choses à leur place, c’est possible (parfois en prime, ça fait les mollets !).

Merci David Barrow pour cet album qui amusera les plus jeunes et qui reconnectera les plus grands à leur âme d’enfant ! Je salue le rythme, vif et enjoué de l’histoire et le format du livre. Mes doigts s’attardent sur la couverture, sur les reliefs des fenêtres. Tout n’est que douceur dans la chaleur de ces couleurs chatoyantes.

La porte entrouverte nous invite à entrer : que va-t-on découvrir derrière ? On vadrouille dans les étages à la rencontre de voisins drôlement sympas. Même si la conclusion c’est qu’il n’y a rien de plus important que de partir tous ensemble…Que ferait-on sans Maman ?

C’est une bonne histoire de saison, frémissante comme la joie du départ. Se baigner, faire des châteaux de sable, courir pour faire monter dans le ciel un cerf-volant : il est sympa le programme de Fergus Barnabé ! Avec l’ourson je revis l’excitation qui a marqué les préparatifs de départ de mon enfance. Encore un jouet…où est celui-ci que je voulais VRAIMENT emmener ?…..oh oh la valise ne veut pas se fermer…surtout surtout ne pas oublier mon oreiller !!!

Herman et Dominique

Alexandra Pichard

Éditions Thierry Magnier

Big MERCI à la libraire qui m’a mis ce petit livre détonant dans les mains !

Herman partage sa vie avec Dominique, moule de compagnie de son état.

Hem hem ça commence bien, le mec il promène sa moule en laisse, elle lui fait couler un bain chaque soir et ensuite ils regardent Thalassa ensemble (si si Thalassa)…Faudra peut-être expliquer aux plus jeunes quelle émission était Thalassa sinon, il va y avoir une faille référentielle dans la compréhension de l’histoire

La vie semblait bien réglée jusqu’au jour ou Dominique prend la poudre d’escampette sous le prétexte d’aller chercher le pain. Herman, qui n’a rien vu venir, se met à la chercher partout et surtout à Noirmoutier.

Il finit par y rencontrer une huître (c’est qu’il est amateur de mollusque Herman !). La nouvelle compagne se prénomme Marie-Claude. Elle aime plein de choses Marie-Claude et Herman l’invite au cinéma, au restaurant.

Et Dominique dans l’histoire ? On va la retrouver…ça pour changer de vie, elle a fait un sacré coming-out…Je ne suis pas sûre qu’elle s’attendait à une fin de carrière aussi..collective, gourmande et tragique (enfin pas pour elle la gourmandise) !

Et si….

« Les histoires d’amour finissent mal »…disait la chanson !

Pauvre Herman : il n’a pas vu venir la rupture. Dominique, en bonne couarde, s’est sauvée en catimini. Audacieuse moule qui a repris sa vie en main, j’espère que sa fuite n’était pas motivée par un instinct de survie !

Même si la vie ne lui a pas fait de cadeau…peut-être aura-t-elle eu la consolation de retrouver ses congénères…à défaut d’être libre…ou peut-être qu’elle voulait d’une carrière de moule de restaurant…Comment savoir à quoi rêve une moule ? !!

C’est loufoquement décalé et cruel : j’adore ça, surtout la fin en queue de poisson : merci Alexandra Pichard !

Moralité : une moule de perdue, une huître de retrouvée !

Deuxième moralité : l’amour fait mal et revient quand même…(ça peut donner de l’espoir à tout ceux qui se sont fait plaquer un jour sans le voir venir…)

Troisième moralité : à vivre trop longtemps comme une moule, on peut finir dans le plat !

A bon entendeu(se)r !

Méphisto

Bernard Villiot et Antoine Guilloppé

Gautier Languereau

Méphisto m’accompagne toujours en vacances. J’ai une relation particulière avec ce livre. Sûrement parce que les chats noirs que j’ai aimés sont passés trop rapidement dans ma vie. Peut-être parce que j’ai une tendresse particulière pour ces chats…Peut-être parce que Cachou et Réglisse faisaient partie de ce que j’appelle « les chats les plus gentils du monde ». Et parce qu’aujourd’hui j’ai trois chats-choux adorables dont un noir et blanc qui s’appelle Diabolo…

Mes chats lecteurs !

Toute rêveuse que je sois, parfois les aspects les plus noirs de l’humain me reviennent en pleine face. Je cite les préjugés, l’exclusion, le harcèlement, le racisme, l’ignorance passive…

Méphisto est un chat noir. Cela lui vaut au mieux ignorance, au pire insulte et déconsidération. Las de subir quolibets et agressivité, un jour il part. Discrètement. Sans tambours ni trompettes. Il marche plusieurs jours, en espérant trouver ailleurs une herbe plus verte que dans la ville. Loin des humains ça ne peut qu’être meilleur.

Peut-être l’eldorado sera chez les vaches noire et blanche ? Ou pas…Alors ce pré, riche de mulots pour le dîner, de papillons et coquelicots pour jouer ? Un temps cela sera…mais la nuit les fantômes envahissent de son esprit. La sérénité ne va pas de soi quand on a pris l’habitude d’être chassé où que l’on soit.

Petit à petit, Méphisto s’apaise, revit, jusqu’à ce que les frimas de l’hiver le repousse vers la ville. Peut-être qu’il pourra, en tapinois, rejoindre un grenier chauffé et plein de souris ? Raté ! Même couvert de neige, quelqu’un le reconnaît. Tout le monde sort et Surprise : on l’accueille, on le respecte. C’est que depuis qu’il est parti, prolifèrent souris et autres vermines. Les chats domestiques ont autre chose à faire que de les chasser…aussi le retour de Méphisto est célébré !

Qu’à cela ne tienne, Méphisto se met au travail. Les merci affluent. La reconnaissance déborde…il était temps. Attention, pas question de se galvauder, de faire preuve d’amnésie. Méphisto restera dans la ville, conscient de sa chance, lucide sur sa force et chérissant le plus précieux : sa liberté !

Une couleur pour des superstitions : ah bon ? Un chat noir porterait malheur…c’est la conclusion de siècles d’obscurantisme. C’est facile de charger un animal de tous les maux. Ça dispense l’humain de prendre ses responsabilités…ou d’admettre que parfois, il n’y a pas de bouc émissaire qui vaille.

L’homme est versatile. Il insulte un jour et acclame le lendemain. En partant Méphisto s’affranchit. Vous m’insultez – vous me battez – vous pensez que je n’ai aucune utilité : et bien Ciao ! Ce faisant, il va confronter les gens de la ville à son absence. Peut-être qu’il était plus utile qu’on ne voulait le voir. Peut-être qu’il faisait partie du système et que sans lui comme rouage, la machine déraille. Dommage que parfois il faille un départ pour que les évidences soient admises.

Il ne vous rappelle personne Méphisto ? Un être vivant qui part sur les chemins parce qu’il est en mal de vivre là où il était… Le parallèle avec les migrants est par trop évident. Choquant. Parce que soudain par le biais d’une histoire métaphorisée avec un chat, on se prend dans la figure le chemin qui conduit à cette décision désespérée : celle de quitter son pays. Avec les illusions que peut-être la chance fera que la vie sera belle au bout du chemin.

Partout il y a des gens qui jugent les autres. Le racisme n’est pas loin. Dans l’actualité on parle de cet extrême qui pousse des milliers de personnes à fuir leur pays. Plus insidieux, plus « subtil », il y a aussi le harcèlement ordinaire. Je n’ai pas envie de me taire sur ce sujet dérangeant. Il se passe au travail, dans la rue d’à côté. Il s’attaque à toutes les différences ; couleur de peau, religion, façon de se nourrir, de marcher dans la rue, être une fille, être transgenre…Je charge – je force le trait ? Oui, peut-être…non. La vie est méchante. « T’es différent : va voir ailleurs« . Ça vous rappelle sûrement quelque-chose…

Antoine Guilloppé met son talent au service de cette histoire contrastée. Noir et blanc, deux valeurs qui s’opposent et se complètent. Noir et blanc à égalité : aucun ne domine l’autre. L’équilibre y est. Les mots de Bernard Villiot riment, suggèrent, révèlent l’injustice du drame ordinaire – fait divers auquel on ne prête guère attention si on n’y est pas confronté directement. Le thème est dur. L’histoire est forte. La résilience possible. Gagné : je suis émue, encolérée, j’ai envie de changer le monde…pour les hommes et pour les chats !

Brassens a chanté dans l’Auvergnat « elle est à toi cette chanson… ». A la lecture de cet album résonne au creux de mon oreille « il est pour toi ce p’tit ronron, toi l’être humain qui sans façon, m’a donné quatre bouts de gras, quand dans ma vie il faisait froid…Toi qui n’m’a pas houspillé quand, la faim le froid la peur des gens, toute cette pseudo liberté, était en train de m’affamer…Ce n’était rien, qu’des bouts de gras, pour calmer mon p’tit estomac, mais ta bonté me porte encore, merci pour ce grand réconfort… »

(hem…oui oui ça me prend des fois comme ça…)

Hey ho, y a encore du boulot…pour tous les Méphisto.

Un chaton à la mer

Ruth Brown

Gallimard jeunesse

Un chaton à la mer m’a accompagné en Bretagne.

Cet album je l’avais croisé quand j’étais étudiante. La librairie Kléber de Strasbourg et son rayon jeunesse incroyable était mon terrain de récréation entre deux cours ou deux stages. La passion pour les livres pour enfants était en germination mais je ne le savais pas encore à cette époque. Tout ça pour dire que je flânais dans le rayon jeunesse pour trouver des histoires dont je pourrais me servir dans mon futur métier.

Un jour j’ai ouvert cet album : « des chats et l’océan (deux thèmes que j’aime ) ça va être chouette ! ». Je l’ai lu et j’ai ressenti un de mes premiers Gloups d’émotion. Sauf que je ne l’ai compris que bien plus tard. Budget étudiant oblige, je suis repartie sans, et sans noter le titre !!

L’imprégnation était pourtant là. Après bien des recherches avec les mots-clés « chat-océan-tempête », j’ai fini par le retrouver…

Ruth Brown nous offre deux histoires pour le prix d’une. Au premier plan il y a la chatte Lizzie et son chaton. Ils sont bien au chaud dans une pièce chauffée du phare alors que dehors la pluie fait rage. Alors que Lizzie s’endort, son intrépide chaton profite de l’agitation qui s’empare des humains du phare. Sur leurs talons, il se retrouve dehors, dans le vent, les bourrasques, la tempête qui fracasse l’océan contre les abords du phare. Pendant que les hommes mettent une barque à la mer, le chaton est pris par la tempête. Plus loin sur l’eau, un bateau est en perdition…

Lizzie se réveille, s’affole de ne pas trouver son petit. Après avoir constaté son absence dans le phare, elle s’aventure à l’extérieur : toujours pas de chaton. Les vagues, le vent, la pluie Elle s’apprête à rentrer quand elle l’aperçoit, agrippé désespérément à un rocher. Elle l’attrape et le remonte dans le phare, suivants les rescapés du naufrage que ses maîtres viennent de secourir…Dans la chaleur de la cuisine, la mauvaise aventure s’éloigne, les battements de cœur se calment. Les chats et naufragés se réchauffent et se reposent…

ÉmotionS disais-je…

Par où je commence…

Par le danger de la tempête qui peut briser des bateaux et emporter des vies ?

Par la curiosité du petit chat qui a bien failli lui coûter sa vie ?

Par le courage absolu des gens du phare qui ont bravé les éléments pour porter secours aux gens du bateau ?

Par la stupeur que j’ai ressentie en comprenant que ce naufrage a vraiment eu lieu en 1838 ?!!

Que l’on se situe du côté de Lizzie ou du côté de Grace Darling, il y a une même réaction, instinctive : celle de porter secours coûte que coûte. J’y vois une révélation de la valeur de la vie. La chatte se met en danger pour sauver son chaton. Pour les humains, Grace et son père c’est la même chose. Il semble qu’il est inimaginable de laisser l’autre en danger. Y a pas à tortiller : action !

Les enfants ont besoin d’explorer, de tester les limites, d’apprendre. C’est trop évident de comparer ce chaton à un enfant qui aurait échappé à la surveillance de sa mère. Ben oui des fois ça arrive. De l’expérience malheureuse il y aura une bonne leçon à décanter (après avoir dormi). Cette fois l’histoire se finit bien. Le chaos extérieur laisse place à l’apaisement pour se remettre de ses émotions. Une fois à l’abri, la douce chaleur du feu réchauffe corps et cœurs des humains et des chats.

Le naufrage a bien eu lieu. Grace Horsley Darling a bien existé et ce sauvetage lui a valu la reconnaissance nationale. Même la reine Victoria lui manifesta son admiration et sa reconnaissance. Pour en apprendre davantage sur ce petit bout de jeune femme courageuse :

https://rnli.org/about-us/our-history/timeline/1838-grace-darling

Merci Ruth Brown pour, mine de rien, permettre à ce « fait divers » du 19e de parvenir jusqu’à nous. Chats au premier plan pour un second plan des plus impressionnant. Magie de l’inclusion, léger aperçu de ce que pouvait être la vie de gardiens de phare à cette époque. Les illustrations sont comme des tableaux : les couleurs sont vibrantes, les illustrations fouettantes : personnellement j’ai pris les bourrasques dans la figure. On bascule de la sérénité au danger total : dehors-dedans, oppositions radicales des ambiances et des états d’esprit.

Un livre pour cette double-histoire : une par les mots, l’autre qui se découvre par les images. Empathie, inquiétude, stupeur et tremblements, souffle retenu pour arriver au soupir de soulagement, c’est quasiment un film ce livre. Tant d’humanité pour le but ultime : la survie…

Bonne nuit l’océan !

Carmen Saldaña

Kimane éditions

J’habite loin de l’océan.

De ce fait nos retrouvailles sont toujours précieuses.

Ce monde d’en dessous de l’eau titille ma curiosité depuis toujours. Qu’est-ce qui se passe sous la surface ?

Comment la vie s’y organise ?

Et puisque la question se pose : comment on dort sous l’eau..?

Voici un album cartonné qui révèle quelques informations sur le sommeil des animaux marins. Une ouverture dans la couverture nous invite à l’exploration.

Qui dort sur les rochers ?

Qui préfère s’accrocher aux végétaux le temps du repos ?

Qui arrive à dormir en nageant ?

Qui trouve protection dans les coraux ou auprès des étoiles de mer ?

Les réponses sont entre deux vagues, sous le sable ou dans ce monde de coraux.

Cet album pose une question fondamentale : celle du sommeil de la faune sous-marine. Car empiriquement, on ne peut pas voir ce qui se passe sous l’eau. Cet album amorce l’intérêt pour cette question. Et oui tous les animaux ont besoin de dormir et il existe plusieurs manières de dormir. On élargit les horizons, les conceptions. On découvre les services que certaines espèces se rendent, comme le bernard-l’ermite qui trouve un abri auprès des étoiles de mer. Monde du dessous, sommeil en mouvement ou enfoui : c’est fascinant !

Carmen Saldana nous immerge dans un océan magnifique, coloré, scintillant, rassurant, harmonieux. L’ambiance est propice au repos. Quelques découpes habilement déposées suscitent la curiosité pour la page suivante. Des espèces de toute la planète se succèdent dans l’immobilité ou le courant fluide. Cet album documentaire explique avec simplicité, à hauteur d’enfant.

Une tortue nous escorte : suivons-là…

Va, rêve et reviens

Chiara Arsego

Éditions Velvet

Un titre évocateur, comme une danse dans laquelle on entre, on tourne, elle nous surprend et dont on ressort heureux en attendant la prochaine. Même s’il ne s’agit pas de danse mais d’imagination. Chiara Arsego nous invite dans une palette de couleurs chaudement estivales, un tantinet rétro, où il n’y a plus de frontière entre les ombres et le réel.

C’est bientôt l’heure du goûter pour Maya et ses amies. Un miaulement de son chat blanc (ah oui, pas de lapin ? ) et voici Maya détournée de ses amies pour le suivre. Sortir par la chatière : rien de plus simple. Et arriver dans une cour via une trappe : normal. De fillette devenir soyeuse et agilement féline : pourquoi pas !

Dans cette douce après-midi d’été, Maya s’amuse ou s’effraie des ombres qui ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être, ou paraître. Le grizzli devient banc dansant de carpes koï. Quand la tête lui tourne, Maya se retrouve assise dans une tasse de thé. Les effluves sont enivrants et il est temps de quitter le costume félin pour s’envoler, devenir paon, voir le monde d’en haut, et redescendre doucement dans les souvenirs agréables des vacances passées. Les sens se réveillent, se réactivent, les joies simples du moment présent deviendront bulle précieuse, tranches de joies simples comme le souffle du chat contre son visage.

Retour au présent aussi doucement qu’elle s’en était évadée, Maya revient. Quelques minutes d’évasion à l’intérieur de soi, à l’extérieur des autres. Être soi, être autre, décider du chemin, de se surprendre…soupçon de dissociation merveilleuse.

Si on entrouvre la porte de l’imagination, tout devient possible. Affranchissement des limites, des poids, du temps : tout voir, tout se permettre, s’interpréter, accueillir cette infinie richesse qui n’appartient qu’à soi. 1001 merci Chiara Arsego pour ces quelques minutes offertes, ce clin d’œil vers la rêverie et son monde merveilleux très Lewis-Carollien. (D’Alice à Maya, de Maya à Chiara il n’y a qu’un pas…)

Quand je fermerai un instant les yeux, j’espère qu’il y aura une tasse de thé sur mon chemin, ou peut-être autre chose…

A bientôt, je vais rêver un peu…beaucoup…énormément…!

https://www.editionsvelvet.com/a/chiara-arsego/va-reve-et-reviens

La véritable histoire de la voiture cygne

Agnès Yvan

Éditions du Trésor

Quand je suis en vacances j’aime bien visiter les librairies !

Histoire de voir ce que les libraires d’ailleurs aiment.

Et à Morlaix la semaine dernière, j’ai eu l’œil attiré par cet album dans la petite librairie A la lettre Thé…Au début je ne savais pas trop, oui, non, peut-être, allez je le prends sinon je sens que je vais le regretter.

Je ne regrette pas !

L’histoire est vraie et nous transporte dans l’Inde coloniale.

Il y a cent ans à Calcutta les premières automobiles apparaissaient dans le paysage. Scotti les regarde non sans envie, ces bolides et les maharadjas qui se promènent dedans. Dans l’esprit de l’ingénieur, une idée folle germe. Car lui aussi il veut une voiture mais hors de question qu’elle soit ordinaire. Pour réaliser son rêve, il revient en Angleterre : il vadrouille d’un constructeur de moteur à un fabricant de manège. Un jour enfin, il revient à Calcutta avec une énorme caisse…qui a assuré le voyage de sa fabuleuse, unique et très excentrique VOITURE CYGNE ! Mais pas de chance, sa voiture terrorise les gens au point que les autorités interdisent à Scotti de circuler. C’est le cœur lourd que Scotti garda sa voiture enfermée, jusqu’à ce jour où le maharadja de Nabha vient le voir…

A voiture exceptionnelle cortège exceptionnel : quand le maharadja organisa la sortie de la voiture cygne, finie la panique. Enfin un faste à la hauteur de l’idée incroyable de Scotti ! En confiant la voiture cygne au maharadja, Scotti l’a fait entrer au panthéon des voitures incroyables. Preuve en est qu’elle était destinée à avoir un beau destin : aujourd’hui on peut encore l’admirer au musée de La Haye !

http://www.encyclautomobile.fr/fr/encyclauto/automobile/brooke/brooke-swan-car.html

Ah cet inconnu effrayant !

Ici l’inconnu c’est cette voiture hallucinante. On peut comprendre la panique dans les rues dans le Calcutta d’il y a un siècle devant une voiture qui ressemble à un cygne, qui fait du bruit, dont les yeux s’allument et dont un pot arrière lâche des semblants d’excréments. Déjà des autos classiques ça ne passait pas inaperçu mais là ! Comme beaucoup de précurseur, Scotti a vécu la désillusion de ne pas avoir reçu l’enthousiasme souhaité pour son invention. Heureusement pour lui, tout vient à point et sa voiture connaîtra son heure de gloire.

Scotti est brillant. Loin de se dire que son idée est « too much », il fonce. Il a un rêve : fi donc les hésitations. Il en a les moyens, il connaît les bonnes personnes pour le réaliser alors Go ! Il a cette étincelle de folie heureuse, probablement une tranche active d’âme d’enfant (doublée d’un peu de narcissisme : ben oui, il veut sa voiture à lui et il veut qu’elle soit la plus…!). Qui aurait pu croire qu’une voiture pareille existe ? Il l’a rêvé, il l’a fait…rien d’impossible pour qui veut vraiment.

Agnès Yvan nous embarque dans un voyage dans le temps entre l’Inde et l’Angleterre du début du vingtième siècle, entre raffinement oriental et folie géniale. Ambiance coloniale, dépaysement et grandeur, premières automobiles, des éléphants, un tigre et des turbans dans des illustrations tendrement vintages qui nous font voyager aussi sûrement que l’histoire, une histoire où un truc fou est devenu réel. Moi j’adore : et vous ?

Le cheval dans le cerisier

Magdalena et Nicolas Duffaut

Éditions Chocolat jeunesse

A Céret il y a une librairie.

En face de cette librairie il y a un cerisier.

Dans le cerisier il y a un cheval.

Les jours passent, le cheval ne bouge pas.

Les saisons passent, le cheval reste dans l’arbre.

Cela commence à inquiéter les gens, qui cherchent comment le faire descendre.

A côté des grands, Ona observe sans mot dire. Jour après jour, elle salue le cheval avant d’entrer dans la librairie. Ona qui ne parle pas regarde le cheval qui ne descend pas. Jusqu’au jour où elle le rejoint. Au milieu des cerises, Ona lit, assise à côté de l’animal. Avant de redescendre elle lui murmure quelque-chose au creux de l’oreille. Chaque jour ainsi jusqu’à ce matin de fin d’été où, à la stupeur générale, le cheval la suit…

Le temps apprivoise bien des choses…surtout la confiance. Ona est peut-être silencieuse mais elle n’en est pas moins observatrice. Elle observe, jauge, ressent. Là où les grands pensent que ça bougera si on s’agite en bas, l’enfant décide d’aller au plus près du cheval pour avoir une chance de comprendre ce qui le pousse à rester perché.

Chuchoteuse Ona ? Parfois c’est ceux qui parlent le moins qui en font le plus. Pour comprendre, il faut se mettre à la portée de l’autre. Si on le secoue, qu’on lui crie des mots de loin où qu’on le menace de quelque-chose, peu de chance à mon sens que l’autre fasse un pas vers nous. Le cheval regarde vers l’horizon. Attend-il quelqu’un ? Cherche-t-il à voir une chose particulière ? Cela doit lui tenir à cœur pour rester aussi déterminé…Ona propose, suggère et un jour elle trouve : le cheval a un rêve…

Quant à la fillette, il se pourrait qu’elle ait plus à montrer qu’on ne le voit au premier abord…

Magdalena nous offre une histoire au parfum léger de l’été. Chaleur, douceur : on entendrait presque les cigales et l’eau de la fontaine. Nicolas Duffaut nous transporte dans des illustrations apaisantes, entre lumière et ombre bienfaisante. J’y vois une invitation à prendre son temps, à s’écouter, à s’asseoir près d’un cheval, à lire, à rêver au bord de l’eau et en attendant le jour où j’irai découvrir Céret, je vais aller préparer une tarte aux cerises !