La Nuit du prince grenouille

Annick Combier et Anne Romby

Milan jeunesse

Vous connaissez par cœur la Belle et la Bête ? Que diriez-vous d’en découvrir une variante…inspirée des légendes de Bali… ? Dépaysement garanti…

Le conte nous emmène sur une île à la rencontre d’un jeune prince. Aimé de son peuple, la vie est douce. Un matin, il part chasser. Quand les rayons du soleil éclatent dans l’aube, une libellule apparaît près de lui, belle comme jamais. Fasciné, le prince la suit jusqu’à quitter les rizières. Il s’enfonce dans la jungle jusqu’à arriver au pied du volcan, territoire sacré, interdit. Au moment de toucher enfin la libellule, le prince est puni de son audace : d’humain il devient grenouille. La colère du dieu se fait entendre et toute l’île tremble de voir le volcan se réveiller !

Finalement non. Tout redevient calme. Pourtant quelque-chose cloche : le prince a disparu. Les recherches resteront vaines et le temps passant, cette disparition deviendra légende.

Bien des années plus tard pourtant, il se passa une chose étrange. Une jeune danseuse venue déposer sur la rivière une offrande à la déesse des arts, lui posa la question qui préoccupe l’esprit des jeunes filles : « Rivière, belle rivière, en ce jour de fête donne-moi de découvrir le visage de celui qui sera mon prince… ». La réponse ne se fait point attendre. Dans le reflet de l’onde, le prince apparaît. Stupéfaite, la danseuse fait le lien entre la grenouille gracieuse qui l’observe sur la berge et le reflet dans l’eau. La légende était vraie. Dès lors, la jeune fille ne connaît plus le repos. Seul le tourment l’accompagne de ne pas savoir comment venir en aide au prince. Son entourage, inquiet, l’emmène prendre conseil auprès du vieux sage. Avec lui, elle trouvera les clés spirituelles et magiques qui la guideront jusqu’à son prince. Elle le délivrera, le volcan grondera encore une fois et pour fêter l’amour vainqueur, l’île dansera !

C’est un conte de mystères et de frissons que nous transmet Annick Combier. Le voyage dans la tradition balinaise est captivant, ensorcelant. La transe est initiée par les mots, guides bienveillants de l’imagination. Ainsi j’ai passé ma lecture dans les branches d’un banian, avec une brise tiède qui portait à mes oreilles le frémissement de la jungle et la musique du gamelan. Côté images c’est totalement, incroyablement magnifique. Anne Romby nous transporte dans la nuit mystérieuse, intrigante avec des illustrations d’une beauté renversante. Je contemple avec fascination les danseurs, leurs costumes et leurs mouvements gracieux : pour un peu je croirais voir les étoffes onduler !

L’histoire de l’humain transformé en animal nous envoie le message subliminal des apparences sur lesquelles il convient de ne pas s’arrêter. Preuve en est que la grenouille, pour toute insignifiante qu’elle soit à nos yeux, cache en réalité un prince. Et la modeste danseuse dispose d’une lucidité à toute épreuve : le courage peut prendre bien des formes : il n’est pas toujours besoin de cheval, d’épée et de chevalier.

J’aime quand un conte m’explique l’origine des choses : ici c’est une danse qui trouve son origine. La mythologie, omniprésente, nous rappelle que les hommes ne sont rien face aux colères divines. L’humain est petit et il porte l’espoir en lui. Avec cette nouvelle version de la Belle et la Bête, le caractère universel des contes est dévoilé. A chacun de suivre le chemin initiatique…ou pas !

La puissance des mots pour expliquer les maux trouve en moi un écho. Et vous qu’entendez-vous ?

La mémoire envolée

Dorothée Piatek et Marie Desbons

Gecko Jeunesse

Quand les mamies vieillissent, des fois tout se retrouve rangé à l’envers dans leur tête. Ça s’appelle Alzheimer. C’est un nom qui fait peur.

Si on prenait un petit moment pour regarder cette maladie avec des yeux d’enfant ?

Une fillette raconte le nouveau présent de sa grand-mère, avec des idées qui se mélangent, des réponses qui tombent à côté et des préoccupations saugrenues comme d’avoir des papillons dans les cheveux…La fillette pourrait s’en inquiéter ou être effrayée. Que nenni, le regard de l’enfant n’est que bienveillance devant les bizarreries de sa mamie.

Les souvenirs s’égrènent : la petite maison pleine d’amour, les parties de cache-cache, la douceur de grandir. Il y avait la mamie d’avant, il y a la mamie de maintenant. Sont-elles à ce point différentes ? Pour l’enfant, le temps passé ensemble ne fait que consolider l’affection semée il y a des années. Puisque sa grand-mère ne peut plus se souvenir, la petite fille gardera et chérira dans son esprit les moments partagés. A son tour de prendre soin, d’accompagner, de rassurer.

La maladie peut chambouler la vie. Dans le cas d’Alzheimer (ou des démences apparentées), le bouleversement s’accroche surtout à l’entourage, témoin de l’effacement progressif des gens aimés. On peut lutter contre et s’épuiser. Ou bien, à défaut d’accepter, on pourrait accueillir ce qui semble délirant et injuste pour le voir autrement : moins effrayant et presque amusant.  

Le présent n’effacera pas les chouettes moments d’avant. Avec une émouvante simplicité, Dorothée Piatek nous prend par la main pour aborder les étapes possibles du troisième âge : le deuil, quitter sa maison pour une institution, la perte d’autonomie, l’esprit qui s’évapore en fantaisie. Le programme n’est certes pas super réjouissant. Toutefois avec cet album ce n’est pas déprimant. Avec rondeur, habileté et douceur, les illustrations de Marie Desbons sont réconfortantes comme un après-midi passé à regarder des vieilles photographies. Les couleurs sont caressantes comme le parfum d’antan de complicité de l’enfant et sa mamie.

Cette histoire en touchera plus d’un au cœur. Faute de pouvoir réparer les mémoires qui s’envolent, on peut toujours envoyer de l’amour : promis, ça ne s’oublie pas.

(merci Sophie pour ce cadeau d’il y a quelques années déjà, et clin d’oeil à ma Mémé Simone et sa mémoire cerf-volant)

Yusuke Yonezu

Chez Minedition, on trouve des petits albums à volets tout à fait plaisants comme…

Qui se cache là-dessous ?

Qui se cache là derrière ?

Les p’tits triangles

Connaissiez-vous les livres à volets de Yusuke Yonezu ? Avec des flaps par-ci, et d’autres par-là, on va jouer aux devinettes !

D’abord avec Qui se cache là-dessous : que va-t-on découvrir sous le pain…pas si simple…alors alors ? Et oui un caniche !

Et je parie que vous ne vous attendiez pas à ce qu’un morceau de fromage devienne une girafe !

Et là-dessous, à votre avis : que se cache-t-il ??? Ahhhh je vous laisse un peu cogiter…

On va corser un peu les choses avec Les p’tits triangles. On s’aperçevra que le triangle nourrit plusieurs concepts…et pour deviner à quoi correspondent les triangles, il est recommandé d’avoir l’esprit pointu. Le champ des possibles est vaste. Attention, le lancer d’hypothèses peut donner lieu à des débats passionnés.

Et pour celui-ci…qu’est-ce que vous en dites ?

Qui se cache là-dessous ?  ravira les amoureux des animaux. Patience, hypothèse et enfin la réponse tant attendue se dévoilera.

(réponse en bas)

Tous les éléments font partie du quotidien des petits, ils seront facilement identifiés. Pour en avoir fait à plusieurs reprises l’expérience, je peux vous dire que les enfants sont souvent plus fins que les adultes quand il s’agit de deviner ce que le flap cache.

Pour résister aux séances devinettes des petites mains des bambins, ces livres sont cartonnés. A regarder et regarder encore, pour parler, jouer,supposer et s’assurer de la permanence de la devinette : de beaux échanges en perspective !

Je vous en présente trois ici mais Minedition en a d’autres dans son catalogue…avis aux amateurs !

L’Estrange Malaventure de Mirella

Flore Vesco

L’école des loisirs

Médium +

Le joueur de flûte de Hamelin a intérêt à bien se tenir…et si c’était une joueuse ?

Mirella est porteuse d’eau. A Hamelin quand vous êtes orphelin, c’est double peine : vous devez rembourser votre pain en portant de l’eau pendant dix ans. Quand nous la rencontrons, Mirella a pour mission, en plus d’approvisionner en eau tout un quartier de la ville, de former Pan, un jeune garçon, à cette tâche. Il est petit, chétif mais rapidement, Mirella se prend d’affection pour lui et réciproquement.

Dans la hiérarchie sociale, bien que son rôle soit d’une importance considérable, Mirella est presque tout en bas. Même les mendiants sont au-dessus d’elle. Jour après jour, elle porte de l’eau aux habitants en essayant à tout prix de préserver son intégrité féminine. Être une jeune femme au Moyen-Age ne rime pas avec respect des hommes et contrôle de leurs pulsions .

En dehors de la ville, méprisés et isolés, il y a les lépreux. Ils terrifient la population et ne sont même plus considérés comme vivants. Toutefois ils auront une chance : celle de croiser la route de la porteuse d’eau. Pour Mirella, dès lors qu’on a une tête, des bras et qu’on a soif, on est humain. Cette empathie qui n’est pas du goût de tous pourrait bien révéler quelque utilité.

C’est une saison chaude qui accueille cette histoire. Qui dit chaleur à cette époque dit prolifération des rongeurs. Qui dit beaucoup de rats dit risque de maladie. Ce qui devait arriver arriva : une épidémie de peste se déclare dans la ville. La population se confine et la brigade de porteurs d’eau est chargée de contrôler qui est passé de vie à trépas. Pas de repos pour Mirella, qui s’interroge : qui est cet homme en noir qui semble contrôler les rats ? Et les questions affluent  :

Pourquoi Lottchen, l’alberguière harangue-t-elle Mirella sans répit ?

Que sait-elle sur sa naissance pour l’appeler « sorcière » ?

Comment se fait-il qu’elle, Mirella,  puisse inventer des chants quasiment instinctivement ?

Le temps des réponses arrivera. Les secrets seront révélés, l’homme en noir sera démasqué, la fourberie des hommes atteindra son apogée. Le sort des gens de Hamelin dépendra alors de Mirella : est-ce qu’elle les sauvera…ou pas ?

Ce roman faisait partie de ma sélection de vacances. Pour moi qui ne pars que rarement à l’étranger, cette année c’était la fête de partir une semaine au Maroc début Mars. Au début oui, ensuite…. Heureusement, ma première lecture a eu lieu alors que j’avais encore l’esprit léger. Et puis il y a eu l’épidémie Covid et sa soudaine ampleur, le confinement en France, la fermeture des frontières, les liaisons aériennes stoppées, le confinement aussi au Maroc, comme si de la peste au corona, il n’y avait qu’un pas. Dans ma vie, c’était la science-fiction qui devenait réalité. Cerise sur le gâteau : au Maroc l’eau est un enjeu capital car il y en a rarement trop. Le parallèle avec le roman était saisissant, déroutant, dérangeant.

L’estrange malaventure, c’est une histoire où il y a un confinement, la maladie, la peur, la mort.  Se pose la cruciale question de « comment limiter la contagion » de ce mal invisible, avec des soi-disant médecins, qui n’y connaissent rien. Il y a cette ville qui ne survie que grâce aux plus petits, alias les porteurs d’eau et le fossoyeur (et voilà, les petites gens qui font tourner le monde..ça rappelle quelque-chose..). Les ressources sont mises à mal, la famine guette. La fourberie des hommes deviendra tout à tour calomnie, collaboration, manipulation, trahison. Où se loge le vrai danger : chez l’homme en noir et sa brigade au museau pointu ? Chez les hommes versatiles, menteurs et égoïstes ? Chez les lépreux, exclus et humiliés ?  C’est que les crises sont de fabuleux révélateurs des travers humains. Quand on veut jouer au plus malin avec une épidémie, c’est un gros pari…Ce n’est pas l’individualisme, le goût du profit ou les préjugés qui sauveront la population. La solidarité, l’entraide, les ressources ne viendront pas des puissants.

Mirella : sacré petit bout de femme. Elle m’a donné de quoi réfléchir. En filigrane se dessine tout au long de l’histoire une problématique féministe : quid de la protection du corps avec ces hommes qui passent leur temps à guetter le moment où ils pourront s’introduire sous les jupons ? Est-ce qu’être une femme ça doit rimer avec faire attention tout le temps ? Elle n’a pas de bol Mirella : c’est un peu le capitaine Dreyfus d’Hamelin car elle cumule bien des handicaps : elle est une femme dans une société machiste au dernier degré, elle est orpheline, pauvre et elle est rousse. Bim bam badaboum ! C’est trop pas de bol.

Pour son malheur elle est dotée d’empathie. En cherchant à aider ses concitoyens elle a bien failli être le dindon d’Hamelin. Heureusement que le jeune Pan, les lépreux et quelque protection divine étaient là pour lui tendre la perche de la revanche. (Finalement c’est pas si mal l’empathie, du moins ça peut rendre service). Dindon une fois, certainement pas deux : elle n’est pas stupide Mirella aux illusions perdues. Quand il s’agit de jouer de la flûte pour repousser le mal ou pour faire danser les gens, vous pouvez lui faire confiance.

Il faut que je tire un grand coup de chapio à Flore Vesco pour le voyage littéraire dans lequel elle m’a embarquée. Parce que côté vocabulaire, il y a quelques brouettes de lexique à la sauce vieux françois pour épicer le voyage. Les vingt premières pages sont troublantes, et puis c’est comme une infusion. Ça diffuse, ça se dilue et ça imprègne le lecteur (et même ça déteint ! Par exemple, je me surprends à employer l’expression « à grands trottons » très souvent…ah euh bon 😊 ). Gare aux images mentales et sensorielles plus vraies et répugnantes que nature : je ne suis pas encore remise de la description du bourgmestre par exemple !

Vous l’aurez compris, ce roman m’a fait une forte impression. Je suis sortie de ma deuxième lecture avec une imprégnation olfactive, musicale et une terrible envie : celle de mettre ce bouquin entre les mains de mes amis et de leur dire « c’est l’heure de lire ». A défaut d’être injonctive, j’espère avec cet article avoir été un chouilla persuasive.

Comme il se dit au Maroc : Inch Allah !

Petite fleur sauvage

Larissa Theule et Sara Palacios

Kimane éditions

Lily-Rose est une enfant réservée, timide, peu à l’aise en société. Grâce à sa discrétion, elle arrive à se fondre dans le décor, tel un caméléon. Auprès de la plante verte, contre le papier peint ou sur un tapis, elle est passée maître dans l’art de se faire oublier.

Ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est se poser dehors au milieu des fleurs. Elle admire les couleurs du monde végétal, observe les insectes. Inlassablement leurs va et vient suscitent son admiration, et que dire de l’habileté de l’araignée. L’immobilité respectueuse de Lily-Rose la rend accessible aux insectes les plus timides : leur confiance est un cadeau merveilleux !

Le jour où Mamie Violette fête ses 100 ans, c’est encore une fois l’occasion pour Lily-Rose de mettre en pratique ses talents de dissimulation. Heureusement qu’il y a des buissons où se réfugier. Peu à l’aise dans les grandes assemblées, Lily-Rose est spectatrice de la fête et de la joie des invités. Pourtant il va se passer quelque-chose qui va lui faire baisser sa garde de camouflage. Une libellule volette et se pose sur le gâteau de Mamie Violette. Oubliant sa prudence, l’enfant applaudit et devient le point de mire de l’assemblée. Elle qui travaillait intensément le fait de ne pas se faire remarquer, on peut dire que c’est raté. Son monde semble s’écrouler quand une alliée inattendue la rejoint : la libellule se pose sur sa main.

Quand j’étais petite, on disait de moi que j’étais sauvage, ou extrêmement timide. Je redoutais les repas de famille car à plusieurs reprises, j’ai eu droit aux recommandations d’usage : « tu ne feras pas ta sauvage hein : ». Aussi c’est un soulagement de rencontrer Lily-Rose, dans le genre « euh mais comment se fait-il que ce livre raconte ma vie ? ». Le processus d’identification fonctionne parfaitement sauf que me concernant, c’était plutôt les escargots, les chats ou les papillons qui captaient mon attention.

Lily-Rose est une enfant introvertie. Elle ne trouve pas sa place quand il y a du monde. Elle a mis en place une stratégie pour se rendre invisible et éviter de subir de plein fouet la difficulté à prendre une posture en société. Jusque-là ça a marché. Comme elle a développé ses dons d’observatrice, même en présence de beaucoup de gens elle repère LA libellule qui s’est invitée. Dans une société qui valorise l’extraversion, je trouve réconfortant de rencontrer une fillette qui assume son goût pour les ambiances calmes, propices à l’observation des fleurs et du vivant. Je suis ravie que la libellule soit venue se poser sur sa main. Sûrement qu’il y a un peu de communication animale derrière tout ça…

Pour oublier les gens qui se rapprochent d’elle pour mieux regarder, pour ne pas céder à la panique qui monte qui monte, Lily-Rose se concentre sur la demoiselle. Elle l’observe intensément. En même temps, elle ressent la fraîcheur de la brise, ses oreilles capte la musique des cigales et miracle, le calme intérieur revient. Après la stratégie caméléon, la stratégie auto-apaisement (et un peu auto-hypnose…hi hi…magique). Sa voix sort claire et nette quand elle énonce le nom scientifique de son amie. Exit le masque : on peut être discrète sans être dénuée d’assurance. Plutôt que d’acquiescer au qualificatif « timide », Lily-Rose préfère se dire « fleur sauvage », libre, forte et portée par le vent !   

Personne ne fait remarquer frontalement que Lily-Rose est timide. L’adjectif arrive non pas comme un reproche, mais comme une reconnaissance. Surprise : sa prise de parole dévoile un peu les ressources de cette si discrète enfant. Je note l’attendrissement palpable de la grand-mère et l’admiration de l’assemblée. Nul doute  qu’elle aura encore bien des occasions de surprendre son entourage…

Larissa Theule nous permet de rencontrer une enfant portée par l’amour de la nature et qui préserve sa bulle. Les illustrations de Sara Palacios, avec leurs couleurs vives et fraîches, sont comme une promenade dans jardin florissant et animé par les petites bêtes. Lily-Rose, l’enfant au prénom doublement fleuri, peut y cultiver son authenticité.

Après la rencontre avec cet album printanier, je goûterai différemment la promenade d’une coccinelle sur ma main ou le volètement des papillons au soleil. Je prendrai un peu de mon temps présent pour observer la danse des fleurs sauvages, en particulier celle de mes préférées : la knautie et le bleuet 😊

Pour tous les timides, réservés, complexés, anxieux et autres sauvages…alias petites graines prometteuses.

Boléro et Musette

Maylis Daufresne et Baptistine Mésange

Magellan et Cie

Il y avait Juliette et Roméo : aujourd’hui je vous présente Musette et Boléro.

Comment accueillir le vide laissé par la disparition d’un être cher ? Boléro et Musette étaient inséparables, à la vie à la m…ou pas.

Quand Musette tombe de l’arbre et qu’elle ne bouge plus, Boléro panique et s’accroche à la silhouette évanescente de Musette : la laisser partir vers le ciel sans lui : certainement pas ! Il l’attrape et l’enferme dans un sac. Puis il s’enferme dans son terrier.

Pourtant un jour il faut en sortir du terrier pour chercher de quoi manger. Boléro sort avec son baluchon : pas question de le laisser ne serait-ce qu’un instant ! Dehors il croise des amis, Java et ses petits, Mazurka la loutre ou Twist le blaireau. Tous, tour à tour, lui tendent avec délicatesse la patte, l’invitent, essayent de l’accueillir avec son chagrin en bandoulière. Boléro est tenté. Quand soudain il panique : Musette va avoir froid, Musette va être mouillée, Musette va être oubliée : vite dans le terrier. Les jours passent, l’hiver passe, le printemps revient et avec lui, l’envie de profiter avec ses amis. Mais l’insouciance peine à revenir : un peu de légèreté et sitôt Boléro ressent une grande culpabilité. Un jour pourtant, Boléro trouvera comment accorder ses émotions.

La vie est une danse, comme nous le suggère Maylis Daufresne. Certains quittent la piste du bal précocement. Faire cavalier seul semble alors impossible. En tout cas Boléro s’y refuse. Déni et colère : le deuil s’amorce. Puisque la solitude est trop dure à accepter, Boléro s’accroche à son passé :  les souvenirs des jours heureux et le chagrin qui l’étreint sont ses compagnons. Difficile de s’en détourner sans culpabiliser : si je ris, est-ce que ça veut dire que j’oublie ? Pas facile de démêler les émotions dans la phase de négociation puis de dépression.

Comme elle est précieuse la bienveillance des amis. Ils ont compris que le temps était le seul allié de leur ami. Ils sont présents sans brusquer. A quoi servirait de précipiter ? Ainsi, Boléro s’autorise à les rejoindre petit à petit. Personne ne lui tient rigueur de ses doutes, de ses peurs.

Le deuil se décline en plusieurs phases, l’ultime étant l’acceptation. En acceptant d’ouvrir le baluchon, Boléro s’autorise un retour au présent. Un présent qui ne veut pas dire oublier. Un présent ne signifie pas trahir l’amour ou le souvenir. En laissant Musette partir, Boléro admet qu’il peut vivre sans elle. Il retrouve une certaine forme de confiance en lui.  Il veut profiter de ce que la vie et ses amis peuvent lui offrir.

Avec sa délicatesse, Baptistine Mésange pose en image cycle des saisons et étapes du deuil. A hauteur d’enfant, je ne doute pas que ses illustrations tout en apaisement feront leur chemin jusqu’au cœur des plus grands.

Il m’a été difficile d’écrire sur cet album tant il ouvre grand la porte de mes émotions. Que dis-je la porte : les fenêtres, voire les vannes entières si je le laisse faire ! Écrire en pleurant : inédit, et révélateur : c’est que moi aussi j’ai mes baluchons…

Aujourd’hui j’ai mes étoiles : je sais qu’elles sont là, je souris quand elles passent dans mon esprit. Et j’ai envie très de danser avec mes amis : chapelloise, scottish ou mazurka ?

Au creux de la noisette

Muriel Mingau et Carmen Segovia

Milan jeunesse

Un matin Paul se lève et trouve sa mère mourante. L’enfant se révolte devant la résignation de sa maman face à l’inévitable. Il se dit que des remèdes remettront sûrement sa mère sur pied, et le voilà parti pour le village. En chemin le hasard lui fait croiser la Mort en personne. Elle se dirigeait vers sa maison pour « faire son travail » …(vous aurez saisi le sous-entendu).

Tout à son chagrin et sa révolte, Paul l’attaque : il brise la faux et frappe la Mort jusqu’à la faire devenir toute petite, si petite qu’il peut la tenir dans son poing fermé. Que faire d’elle maintenant ? Une coquille de noisette vide par terre lui apporte la solution : il enferme la Mort dedans. Puis il jette la noisette dans l’océan. Il cache les restes de la faux près de sa maison, et rentre auprès de sa mère « comme si de rien était ».

L’insouciance ne dure pas. Paul s’aperçoit rapidement que le monde ne tourne plus rond. Impossible de se nourrir : les œufs ne cassent plus, les légumes restent en terre, les paysans n’arrivent plus à faucher et que dire des pêcheurs qui rentrent bredouillent au port. Les gens s’interrogent : où est passée la mort ? Paul comprend et penaud, raconte toute l’histoire à sa mère. Consternée, elle lui explique qu’en supprimant la mort, il a aussi condamnée la vie car l’existence de l’une dépend de l’autre. Paul part donc à la recherche de la noisette pour réparer son erreur. Mais comment la retrouver dans l’immensité de l’océan ? Avec l’aide des animaux de l’océan, il la retrouve coincée sur la plage où il l’avait jetée. Paul la libère de sa prison coquille, et attend le cœur gros qu’elle prenne sa mère, ainsi que prévu. La leçon est amère, et comprise. Pour cette raison, la Mort accorde un sursis : elle ne prendra pas la maman de Paul aujourd’hui.

La vie est ainsi : elle marche main dans la main avec sa stricte opposée : celle avec qui tout s’arrête. Tout s’arrête : vraiment ? Tout continue en réalité, tout est cycle, tout est lié.

Cet album m’a été présenté il y a quelques années par mon amie Stéphanie : je l’en remercie !!!

Je le trouve percutant, pertinent pour dépasser l’aspect stricto-émotionnel lié à la mort. Certes elle fait peur, essentiellement par anticipation : on a peur de se retrouver seul, peur de l’inconnu, peur de souffrir, peur de l’absence. Avec son regard adulte, la mère aborde avec sagesse l’autre facette de la mort. Car l’aperçu d’une vie figée n’est guère engageant.

En ouvrant la discussion, on se place sur une dimension Méta : on prend de la hauteur et on se questionne soi-même. En la regardant en face cette mort, on commence à comprendre. Tout n’est pas noir ou blanc. L’idée s’apprivoise. Toutefois il va de soi que je fais la part des choses entre l’idée de la mort et les implications émotionnelles : ces dernières, je le sais, ne peuvent faire l’objet de prédictions, prédications ou injonctions. Si on peut accepter l’idée du rôle de la mort dans la vie, on peut aussi concevoir le pack émotionnel qui va avec (ou pas mais là, c’est entre soi et soi).

Cet album a le mérite d’ouvrir le débat. Le point de vue change, le regard s’ouvre. Sur un sujet aussi délicat que celui-là, la métaphore du conte est la bienvenue. Avec l’identification à Paul, le lecteur est plus à même de comprendre qu’il n’y a pas d’alternative : seul le retour de la Mort permettra le retour de la vie.

Comme dans les contes il n’est point d’erreur qui ne puisse être réparée, Paul s’attelle, se met en quatre pour un retour à la normale (même si ça signifie qu’il doit affronter sa plus grande peur).

Comme dans les contes tout est possible, la Mort, magnanime devant l’humilité de l’enfant, lui laissera finalement sa maman pour longtemps.

Merci Muriel Mingau et Carmen Segovia pour cet album où la gravité du sujet devient discussion philosophique : qu’est-ce que la vie ?

Gipsy

Marie-France Chevron et Mathilde Magnan

Éditions Courtes et Longues

Un jour de printemps, un petit garçon trouve une pie. Elle était tombée de son nid.

Manu (le petit garçon) a pris un peu de temps, puis sans l’effrayer, il l’a prise dans sa main. Malgré son aile blessée, la confiance était accordée. Restait un prénom à lui trouver : ce sera Gipsy !

Gipsy est recueillie, soignée, rassurée par sa nouvelle famille nomade. Avec eux elle voyage et nous entraîne dans son sillage. Une pie domestique : ce n’est pas banal ! Gipsy ne laisse pas indifférent les gens croisés sur la route. Les animaux sont moins accueillants : un territoire c’est sacré. Gipsy s’en fiche. Elle vit au présent avec le ciel pour elle.

S’il fait beau elle vole haut. S’il fait froid, elle reste au chaud dans la roulotte. Si elle fatigue, elle se laisse porter. Entre les quatre humains, les deux juments et le chien, Gipsy a une famille. Elle y trouve même quelque-chose qui brille plus que l’or, son plus beau trésor :

Que c’est beau l’amour de ce petit humain pour sa pie ! Respect, confiance et liberté : voilà qui fait un bon résumé. Manu ne cherche pas à garder sa pie en cage. Tout comme sa famille cultive sa liberté avec une vie nomade, Gipsy profite de la sienne pour découvrir de nouveaux lieux, tout en ayant la sécurité de trouver à manger dans la main de la petite Luna.

En adoptant les humains, Gipsy s’est détournée de la vie avec ses congénères, pies ou autres oiseaux. Elle ne se formalise pas de cette différence. Elle nous raconte en quoi sa vie est belle loin du souci de n’avoir qu’un seul territoire. Libre, elle n’a pas l’obligation de défendre son nid. Partout elle trouve où se poser.

La pie voleuse est devenue voyageuse. En suivant Gipsy, on réalise que le plus important, c’est de vivre au présent. Le bonheur est possible quand on a un endroit où se tenir au chaud, un peu de nourriture et la possibilité d’être soi-même. La confiance est réciproque : dans cette innocente simplicité, il y a un véritable trésor à deviner.

La confiance animale ne se commande pas : elle se développe doucement, progressivement. Sans parole, avec délicatesse, Manu n’a pas détourné les yeux de l’animal vulnérable.

Cela donne sens à ce que disait le Docteur Albert Schweitzer : « L’enfant qui sait se pencher sur l’animal souffrant saura un jour tendre la main à son frère. ».

Double bingo pour cet album : la sympathie pour Gipsy ricoche sur sa famille nomade. Au loin les préjugés ! Juste un zoom sur la simplicité et l’harmonie dans laquelle ces humains vivent avec leurs animaux : la cohabitation prédateurs-proies fonctionne. Comme quoi…entre un oiseau pas très populaire et des nomades soumis à la méfiance collective (même si je veux croire que ça change), l’alchimie prend.

Avec Mathilde Magnan aux illustrations, on s’envole, on plane, on frissonne et on serait presque éclaboussé quand Gipsy se baigne. Peut-être même que Gipsy, si réelle, s’envolera des pages avant de retrouver Manu dans un battement d’ailes ?  Cette touchante authenticité incite à contempler avec un nouveau regard les oiseaux et les gens du voyage. Merci Marie-France Chevron pour cette histoire entre parcours initiatique et philosophie à hauteur de pie. Mine de rien, je me sens invitée à sauter par-dessus certaines barrières pour mieux profiter du vent et des coquelicots dans les champs. A moins que je ne préfère la magie d’un regard prolongé avec un animal…

Allez savoir…

Et vous que choisissez-vous ?

Du bleu au bleu

Katsumi Komagata

Le Cosmographe

L’eau c’est la vie.

La vie animale trouve son origine dans l’eau.

C’est un lieu de vie infini.

Parmi ceux qui voyagent au cours de leur vie aquatique : les saumons ! Nous les suivrons dans le cycle infini de leur vie au cours de cet ouvrage franco-japonais.

Ils naissent dans les hauteurs d’une rivière. Le cours de l’onde les portera jusqu’à l’océan. Le temps de devenir adulte et il sera temps de remonter vers leur rivière d’origine pour perpétuer l’espèce. C’est leur cycle que l’on suit au fil des découpes de papier de ce livre.

A peine a-t-on ouvert le livre qu’on est accueilli par un paysage de vaguelettes. Page après page, nous suivons le trajet des saumons depuis l’œuf. Après l’éclosion, ils croisent les habitants de la rivière : grenouilles, cygnes…L’océan est leur destination. Ici l’environnement sera propice à leur croissance, les algues les dissimuleront., les protègeront et les découpes de papier se succèdent délicatement.

Le jour viendra où il faudra partir et nager toujours tout droit. Il y aura encore des rencontres, et ce but poursuivi inlassablement : toujours tout droit jusqu’à la rivière des origines. Les couleurs des eaux sont changeantes, tantôt profondément rassurantes ou éblouissantes. Un voyage vient de s’achever, un autre peut commencer.

Pour le lecteur, ce voyage est contraste bleuté, tel le paysage marin toujours changeant. On plonge tout entier. Comment résister à l’appel du ciel et des flots ?

Le voyage est aussi tactile : du bout des doigts il faut effleurer, ressentir, profiter de chaque page tournée. A chaque étape son bleu, son papier. La palette de textures est au service du voyage : légère rugosité, bleu strié ou tout en fluidité. Les doigts sont éblouis autant que les yeux.

L’art est au rendez-vous, l’éblouissement est garanti !

Allez Mémé !

Gilles Baum et Amandine Piu

Éditions Amaterra

Croiser un album avec des vélos, chez moi ça ne crée pas d’étincelles (les vélos et moi on est fâché depuis longtemps). Tout de même, le duo Baum-Piu m’ayant déjà conquise avec Palmir, c’était le moment de dépasser tout a-priori.

Bim : gagné !

Aller chez Mémé, c’est pas l’éclate. Mémé a des principes de son temps, c’est-à-dire d’un autre temps pour sa petite fille : se déchausser avant d’entrer, manger de tout même si c’est pas bon, faire le ménage tous les jours. Le jour où un bon petit déjeuner vitaminé attend l’enfant, ça sent l’anguille sous le gazon. C’est le jour où il faut apprendre à faire du…vélo !

Sur le coup ça semble sympa, jusqu’à ce que Mémé retire les roulettes. Buche sur gamelle, l’apprentissage rime avec bosse sur le front. La rébellion monte et sort dans un hurlement :

L’émotion est là, écho d’un autre temps…pourtant Mémé ne cède pas. L’enfant remonte, et s’élance, et pédale, et y arrive, et entend sa grand-mère l’applaudir ! Il est l’heure de rentrer. L’enfant, reconnaissante, s’interroge : pourquoi le vélo ? Se pourrait-il que sa Mémé n’ait pas eu cette chance elle-même… ? Une chose est sûre, il n’est jamais trop tard pour apprendre !

On assiste au choc des générations. De prime abord la grand-mère apparaît revêche, intimidante, pas très avenante. L’enfant vit les moments avec sa grand-mère sous contrôle absolu : manger sans faire d’histoire, faire attention à ses affaires et attendre que ça passe.

Apprendre, des fois ça fait mal. L’activité vélo n’est pas un choix mais un devoir. Alors tant qu’il y a les roulettes ça va. L’histoire se corse et devient douloureuse après la disparition de ces dernières, démontées par : Mémé. La facilité ne sera pas de mise aujourd’hui. Avec rigueur, l’adulte impose. L’enfant essaye, tombe, tombe encore puis explose. Soudain, derrière la dame âgée on sent poindre l’enfant qu’elle a été. Qu’est-ce qu’elle projette cette grand-mère dans cette activité ? Pourquoi cette volonté de fer ? Avec son abîme de doutes, l’enfant remonte. La détermination de l’adulte se transmet subtilement à l’enfant : l’alchimie de l’équilibre et du regard au loin s’affirme à chaque coup de pédale. Applaudissements de la grand-mère : où est passée la femme autoritaire ?

Le dépassement de soi ne se fait pas toujours de manière fluide et harmonieuse. L’enfant fait l’expérience d’un apprentissage accéléré avec une pédagogie d’une autre époque. Pourtant, après la colère c’est la satisfaction qu’elle expérimente. Certes ça a fait mal mais le résultat est là avec des portes qu’il laisse entrevoir pour plus tard. La colère laisse place à la reconnaissance. Malgré sa rudesse, la grand-mère a fait un pas vers l’enfant. L’échange de bons procédés ne va pas tarder : l’enfant réfléchit et comprend ce qui a motivé la leçon de bicyclette. Puisque la grand-mère a fait un pas vers elle, l’enfant va faire de même. Avec un jus d’orange, des encouragements et des roulettes, l’enfant offre à sa grand-mère une perspective : celle qu’on peut apprendre à n’importe quel âge !

Quand faire du vélo devient liberté et égalité : vraisemblablement Mémé a eu une enfance marquée par une éducation où les activités étaient différentes selon qu’on est une fille ou un garçon. Discrimination de genre, jamais la grand-mère n’a pris le temps dans sa vie de corriger cette injustice. Néanmoins tapie dans l’ombre des souvenirs, la blessure est là. Elle qui n’a pas eu la possibilité d’apprendre à pédaler donnera, coûte que coûte cette chance à sa petite-fille. Le fond est beau, la forme plus rude. Passera, passera pas ? Pour la fillette qui n’a pas souffert de ce manque, l’instant présent n’est que douleur…physique. Cette douleur-là s’effacera. La grand-mère le sait. Car pédaler c’est toucher du doigt une forme de liberté : celle d’aller plus loin, celle de choisir ses chemins.

Dans cet album, Gilles Baum et Amandine Piu nous offrent le cheminement d’une rencontre et la révélation d’une affection : avec les mots, des suggestions par petites touches ; avec les illustrations, quelques confirmations et tout qui s’éclaire.

Se rencontrer, se connaître, c’est comme apprendre à faire du vélo : ça n’a rien d’évident. Au début on se cherche, on s’interprète à l’envers, on passe à côté, et puis il y a un petit truc qu’on repère, apprivoise, encourage. Les masques tombent, les ailes s’ouvrent, l’horizon n’attend que nous.