Le monde imaginaire de Martin

Corinne Boutry et Loren Bes

Éditions Mazurka

Martin aime créer, dessiner, bricoler.

Martin est sensible, doux, contemplateur.

Par conséquent Martin est moqué, déconsidéré, isolé.

Elle est mince la frontière entre réel et imaginaire. Quand son monde inventé se révèle plus accueillant que le réel, la frontière s’épaissit et le chemin du retour s’efface peu à peu. Il faut avouer que ce monde est fascinant, intriguant et si bienveillant. Et puis il y a ce magnifique château qui semble l’attendre. La vie y est si facile : il suffit d’imaginer et tout se crée selon ses désirs. Plus de remous, plus de mesquineries.

Cela aurait pu être parfait mais le monde le plus idéal ne peut l’être sans ceux qui nous aiment. Le cœur de Martin résonne à cet écho du monde réel, faiblement d’abord puis de plus en plus fort. Suffisamment fort pour qu’il se décide à ouvrir la porte entre les deux mondes. Après tout, maintenant il sait qu’il dispose en lui de cette clé précieuse : sa magie créative.

Il est tentant ce monde où l’on se met à l’abri des remarques blessantes. Martin l’incompris fait le dos rond un certain temps. Jusqu’au jour où il trouve que son univers est bien plus rassurant et accueillant que le quotidien. Finis les quolibets, l’exclusion, l’incompréhension. Les autres peuvent être tellement odieux…la tolérance n’est pas une vertu qui coule de source, ça se saurait…

Qui n’a pas rêvé d’un monde meilleur où notre singularité ne serait plus prétexte aux mesquineries, grandes ou petites ? Martin n’a pas eu besoin de suivre le lapin blanc : il a juste ouvert en grand la porte de son imagination !

Le garçon profite timidement, puis avec plus d’assurance de sa création. Jusqu’au jour où il estime que la vie y est meilleure et hop, il coupe pour un temps les ponts avec son quotidien. Ils sont cruels les mots des autres pour que certains aient envie de fuir dans leurs rêves. Il semblerait que les personnalités sensibles et créatives soient de bons réceptacles à méchanceté. Ce qui semble être une bouée devient en réalité une fuite. L’isolement est-il la solution ?

Dans cette fuite, Martin s’apaise. Son monde est à son image. Cependant il reste qu’on n’est pas complètement nous-même si on n’a personne pour nous renvoyer le reflet de qui on est. Car c’est indéniable : on existe à travers le regard des autres. L’humain a besoin d’interactions avec ses pairs, de parler, d’être regardé, estimé, aimé. Ils sont précieux ceux qui voient la lumière en nous et qui apprécient de s’en approcher. Les parents de Martin ont su insuffler suffisamment d’amour dans leurs appels pour ouvrir les yeux de leur fils sur son besoin réel : l’amour de ses parents, l’amitié de ses amis.

Merci Corinne Boutry pour ces mots qui rallument dans l’âme l’étincelle brillante parfois oubliée. Avec les illustrations de Loren Bès, entre paréidolies, ruelles intrigantes et escargots charmants, cet album réchauffe comme une douce soirée au coin de la cheminée.

Quand le petit coup de blues pointe le bout de son nez, j’aime à rejoindre Martin et son monde merveilleux. Il me met en contact avec mon propre monde imaginaire et j’aime ça. J’aime aussi le rejoindre quand la joie est là car la lumière y est encore plus jolie.

Un album pour tous les petits et grands Martin d’un jour, Martin de toujours…

Le brouillard

Kyo Maclear et Kenard Pak

La Pastèque

Une fauvette nommée Fauve observait les humains. Elle en profitait car ils étaient nombreux à venir à Glace-Terre, son île. En observatrice précise et avisée, elle avait répertorié nombre d’humains et était ravie d’en découvrir régulièrement de nouveaux spécimens.

Ses observations auraient pu continuer mais le brouillard en décida autrement. Difficile d’observer quoi que ce soit dans la purée de pois. Le brouillard s’était installé et rien ne semblait pouvoir le dissiper. Jusqu’à ce jour où Fauve distingua dans l’opacité une fillette de rouge vêtue.

Fauve observa la fillette, la fillette observa Fauve. Tous les deux s’approchèrent, s’apprivoisèrent, apprirent à communiquer. Ils s’interrogèrent sur ce brouillard : est-ce que d’autres qu’eux deux le voyaient ? Comment savoir… L’enfant et Fauve envoyèrent un bateau en papier comme on envoie une bouteille à la mer. Puis ils en envoyèrent un deuxième sur l’eau, puis un troisième, puis dix…et attendirent…longtemps. Une réponse leur parvint, puis deux, puis dix…des réponses flottantes qui petit à petit dissipèrent les brumes pour révéler aux yeux la beauté du monde.

Dans un monde où l’on perd de vue l’essentiel, il est logique que le brouillard s’installe. Ce qui est surprenant c’est l’inertie des autres oiseaux devant ce brouillard. Hormis Fauve, personne n’est choqué, interloqué par l’apparition de ce phénomène. La vie se réorganise sans qu’aucune inquiétude se manifeste. Des clins d’œil chargés d’humour allègent l’ambiance mornement sombre. Bientôt c’est presque comme si cela avait toujours été…peut-être était-ce le cas. On peut vivre autocentré et entretenir son propre brouillard et, pire que tout, ne pas s’en rendre compte. Y a-t-il un moyen de remédier à cela ?

Heureusement que Fauve et la Capuchonnée rouge à lunettes font preuve de bon sens. Puisque qu’eux deux le voient ce brouillard, peut-être que d’autres aussi…Pour le savoir, il faut demander. Comment dépasser les limites de la brume ? Voilà l’oiseau et l’enfant qui trouvent le moyen de créer du lien avec d’autres en envoyant des petits mots via les courants de l’océan.

Et ça marche puisque des réponses arrivent ! Qu’est-ce que cela signifie ?

Que d’autres se sont rendus compte que la vie dans le brouillard n’avait rien de plaisant. Que pouvoir échanger avec autrui c’est précieux quelle que soit la nature de l’être vivant, humain, oiseau, phoque, chat ou bœuf musqué de Norvège.

Le brouillard qui isolait n’est plus une limite.

Curieusement, dès lors que des liens sont recrées par tous ces petits bateaux chargés de réponses, le brouillard commence à se dissiper. Se pourrait-il que l’astuce soit dans la communication ? Cela pose question…

Dès que le soleil darde à nouveau ses rayons sur l’île, c’est l’occasion de regarder, contempler, admirer les petites et grandes beautés que les brumes dissimulaient. Le simple fait d’être ensemble semblent augmenter significativement la valeur des plaisirs simples.

Avec ces volatiles humanisés, comment ne pas sourire ?

Se reconnaître dans ces pages : possible. Cet album questionne notre rapport à notre planète, notre rapport aux animaux et notre rapport aux uns les autres…

Merci Kyo Maclear et Kenard Pak pour ce petit rappel subtil, de ne pas perdre de vue les essentiels de la vie : être ensemble et regarder avec conscience ce qui nous entoure. Ecologique, philosophique, on chemine dans les brumes de nos limites et on entrevoit l’espoir, toujours présent derrière les moments de brouillard : il faut y croire !

La maîtresse ne danse plus

Yves Pinguilly et Zaü

Rue du Monde

La rentrée des classes m’a donné envie de relire cette histoire pour le moins poignante.

Elle pourrait être vraie.

Elle l’a sans doute été.

Ça commence avec l’insouciance, le goûter à la fin de la journée. Légèreté illusoire quand soudain les cloches se mettent à sonner…glas de la sérénité. Bientôt les papas, les frères, les cousins, les fiancés, les voisins, les amis et même le boulanger doivent prendre le train.

C’est la guerre.

Pour les hommes c’est la guerre.

Pour les autres c’est la vie qui doit continuer.

Pour les enfants c’est l’école jour après jour, la maîtresse dans sa robe rose qui fait danser les enfants, les mathématiques. Adèle grandit et va tous les jours à l’école, parce que la vie doit continuer.

Sa mère travaille dur. Adèle est là le jour où le maire vient voir la maîtresse. C’est un vieux monsieur : c’est pour ça qu’il n’a pas été mobilisé. Il a quelque-chose à dire à l’enseignante, quelque-chose que les enfants n’entendront pas. Le lendemain la maîtresse est vêtue de noir. Les enfants se questionnent. L’un d’eux explique aux autres que son fiancé est mort à la guerre. Dans les jours qui suivent, la soustraction des vies se poursuit. Le noir se répand dans les vêtements et les cheveux, les rires s’éteignent, les jours passent, les mois, les années jusqu’à ce jour où les cloches se remettent à sonner : on est le 11 Novembre.

Est-ce un album ou un documentaire ? Les deux, vous répondrai-je !

Je m’interroge souvent : comment parler de la guerre aux enfants ? Comment leur expliquer que dans notre Histoire il y a ces parenthèses d’enfer ? Sans être frontal, Yves Pinguilly passe par les yeux d’Adèle pour en parler. L’enfant raconte les étapes, les cloches, le départ, les vêtements noirs de la maîtresse, les vêtements noirs de son amie Yvonne. Zaü aux illustrations montre ce que l’enfant ne voit pas : les uniformes, les larmes de la maîtresse, les tranchées et les blessés.

Sans focaliser dessus, Yves Pinguilly évoque la vie dans les campagnes et la mission des femmes qui doivent assurer, pour leur survie, les travaux des champs. Ces femmes qui ne peuvent combattre sur le front et qui pourtant se dépasseront pendant ces quatre terribles années. C’est important aussi, il faut le dire, l’écrire, pour que cette étape de l’émancipation des femmes ne soit pas oubliée.

La terreur n’est pas dans la cour de l’école ni dans les champs. L’effroi est dans l’absence qui devient définitive, dans le chagrin insondable des camarades et de la maîtresse, cette maîtresse qui a choisit la dignité au pathos. Cette maîtresse choisit ses élèves et l’instruction pour que la vie se maintienne et finisse par gagner. Depuis ma place de lectrice, c’est dans mes yeux que les larmes montent en même temps que ma gorge se serre. Encore une fois le factuel de l’écriture laisse au lecteur la possibilité d’ajuster son curseur de compréhension à son niveau de connaissance. L’enfant y suit Adèle et son témoignage, l’adulte découvre une tranche d’un quotidien bouleversé : réalisme, sobriété et émotion. Cette maîtresse aurait pu être mon arrière arrière-grand-mère, ou la vôtre.

Merci Yves Pinguilly et Zaü pour cet album fort en pudeur et contraste, tel un témoignage qui donne envie d’allumer une bougie…pour se souvenir de ne pas oublier ce jadis, ces souffles retenus pendant quatre ans, ces larmes versées, ces courageux dont il reste les noms écrit en dorés sur les monuments.  

Je n’irai pas

Séverine Vidal et Cécile Vangout

Éditions Frimousse

La rentrée scolaire après les vacances d’été est une étape importante. On change de classe, on retrouve un rythme, les camarades. Pour certains c’est un plaisir, un soulagement, et pour d’autres c’est un moment un peu plus difficile, voire carrément angoissant.

Le compte à rebours est enclenché et pour même si tout est prêt – des jolis vêtements – le matériel dans le cartable – cela ne suffit pas diluer toutes les appréhensions. Il faut dire que cette préparation implique de ranger au placard l’insouciance, la légèreté, les grasses matinées et les sandales ! Par contre même si on laisse des choses derrière, on en retrouve d’autres comme les amis notamment.

A J moins 1, le petit stress suit le chemin de la petite bête : il monte, il monte…Et O surprise, voilà qu’on appelle Maman pour partager les craintes. Maman ? Ce n’est donc pas une enfant que l’on suit ? Page après page, l’identité se dévoile. La rentrée n’est pas que celle des enfants ou de leurs parents…Il y a quelqu’un d’autre qui doit renoncer à la légèreté, aux grasses-mats…il y a aussi les enseignants !

Tadam et voilà la surprise de Séverine Vidal : se placer du côté de la maîtresse, qui elle aussi doit cohabiter avec le petit stress d’avant la rentrée et le fameux « je ne veux pas y aller ». Parce que la vie c’est chouette quand on se laisse aller, quand on oublie le réveil, quand on fait ce que l’on veut. Mais est-ce que ça aurait la même saveur si on vivait en permanence ainsi ? La maîtresse le sait bien, que le petit stress ne durera pas et qu’elle aura plaisir à retrouver ses élèves et ses collègues. Le trait à la fois léger et expressif, Cécile Vangout conduit cette maîtresse sur le compte à rebours de la rentrée avec humour et tendresse !

La reprise après les vacances, ce moment où on renonce à l’oisiveté et où l’on est content de retrouver le quotidien…parce que les vacances n’auraient pas le même goût si on les vivait en permanence. Il faut le plein pour apprécier le vide. Et finalement qu’on soit petit ou grand la rentrée ça rime avec émotion !

Au fait, quels jolis habits avez-vous prévu pour le jour J ?

Salix au bord de l’eau

Isabelle Grand et Bianca Spatariu

Le Cosmographe éditions

Vous connaissez la collection Flore du Cosmographe ?

Ce sont des petits albums où une plante est mise à l’honneur dans une petite histoire illustrée, et à la fin de l’album on découvre quelques informations didactiques et créatives. La couverture avec son hublot nous invite à ouvrir le livre : aujourd’hui je vous présente Salix au bord de l’eau…mon préféré !

Salix le saule blanc est l’objet de bien des attentions. Ardéus le héron rêve aux moments où il pourra passer du temps posé dans ses branches délicates. Pollux le castor le lorgne avec des idées très gourmandes, ce qui ne plaît pas à son compagnon ailé. Ardéus apostrophe Pollux, lui reprochant l’état du saule l’an passé, le castor l’ayant généreusement mis à contribution pour construire son nid.

Avec une pointe de taquinerie, Pollux explique à Ardéus que la Nature fonctionne avec la participation de chacun. Et parfois l’intérêt d’un acte peut échapper à la compréhension d’autrui…qui saura pourtant en profiter le moment venu. Le désaccord est de courte durée. Pas facile de se comprendre quand nos intérêts semblent opposés. Ce qui rassemble Ardéus et Pollux les éloigne également. Un peu de dialogue, d’explications et le différend est dilué dans le courant de l’onde.

Par ce petit livre, on aborde les échanges permanents que les animaux et les végétaux entretiennent. L’écosystème de l’étang fonctionne grâce à l’équilibre obtenu avec la participation de chaque composant de son environnement. La notion de régulation a son importance : le castor en « ralentissant » la croissance du saule lui a permis de se fortifier à la saison suivante. Ainsi, il devient un abri solide pour le héron.

Donc : à chacun son rôle et son importance !

Merci Isabelle Grand de nous entraîner dans cette balade instructive et poétique comme le bruissement des branches dans la brise. Les illustrations très « fables » de Bianca Spatariu captent le regard et invitent à la curiosité contemplative (qu’ils sont choux ces animaux humanisés).

A la fin de l’ouvrage, outre les informations scientifiques, vous choisirez si vous avez envie de bouturer un saule ou de tresser ses rameaux : à vous les promenades !

La petite sirène à l’huile

Émilie Chazerand et Aurélie Guillerey

Éditions Sarbacane

Les vacances, c’est pas toujours tip top tralala banana…

Les parents d’Ulysse s’offrent un merveilleux voyage pendant celles de Pâques. Aussi la chair de leur chair doit passer les siennes aux bons soins de Tonton-Bigleux et Tatie-Prout, l’oncle et la tante méga gagas de Denis leur chat. Voilà le décor est planté !

Pour les repas, c’est la symphonie des boîtes de conserve qui se produit midi et soir. Visiblement, celui qui kiffe le plus c’est le chat. Ulysse trouve le temps long…Il regarde les minutes s’égrainer…Quand soudain (ben oui, il faut bien qu’il se passe quelque-chose), l’improbable se produisit : dans sa boîte de sardines il découvrit….une SIRÈNE !

La demoiselle n’a pas la langue dans sa boîte (oui, vous avez déjà vu une sirène avec des poches ?) mais elle a le mérite de rompre la monotonie du garçonnet. Hop un verre d’eau et voilà Ulysse avec une sirène de compagnie. Oui et la demoiselle s’ennuie dans son verre. Le temps d’élaborer un plan pour la relâcher : et pauvre Ulysse : le plan tombe à l’eau (ou à l’huile…à vous de choisir !). Denis semble bien satisfait dans son coin, n’en déplaise à ses babines…Alors le chat, elle était gouteuse la sirène à l’huile ?

Pauvre Ulysse. Allez, qui sait ce que la prochaine boîte de conserve te réserve ?

Oh comme ça fait du bien de lire une histoire où l’humour dégouline sur la caricature familiale ! Avant de suinter d’huile, on compatit avec les vacances qui suintent d’ennui et où il faut supporter les manifestations pétaradantes des intestins hyper-productifs de la tante. C’est qu’elle a tout pour faire rêver cette famille, jusqu’à l’addiction aux sitcoms de début d’après-midi. La cerise sur le gâteau serait le fabuleux rituel des repas : c’est d’ailleurs sûrement à cause de ça que la tante est frappée de météorisme constant. On en déduira que pour la sérénité des intestins, ça serait une bonne idée de manger équilibré de temps en temps !

Drôle et cruelle, l’écriture d’Émilie Chazerand manie la plume d’une manière aussi experte que Tatie-Prout l’ouvre-boîte. Le conte y est et surtout, une fin en queue de poisson. Exit la sirène aux longs cheveux et la fin en happy end. Le décalage est assuré et fera peut-être songer le lecteur adulte avec un brin de nostalgie aux moments où il a jadis éprouvé de l’ennui pendant les vacances. Les illustrations d’Aurélie Guillerey servent avec couleurs et malice cette histoire impertinente, un brin écœurante et terriblement poilante.

A mettre dans les mains de toutes les têtes blondes qui, malgré leurs étagères regorgeantes de jouets vous assènent de cette délicieuse ritournelle « je m’ennuie… ».

Le prince Soufi

Selma El Maâdani et Françoise Joire

éditions Marsam

Cette histoire correspond à la 401e nuit des Milles et une Nuits.

Shéhérazade raconte au roi Shahrayar l’histoire de ce prince qui a renoncé à tout le faste de sa vie pour travailler comme maçon dans une humilité et une modestie absolue.

Le calife Haroun Al-Rashid vit luxueusement en Bagdad la splendide. Un de ses fils se démarque en refusant d’apparaître vêtu comme son rang l’exigerait. Irrité par les reproches de ses ministres à l’encontre de son fils, le calife le somme de se justifier, lui faisant valoir le défaut de crédibilité que cela engendre pour celui qui est le Commandeur des Croyants. La réponse ne laissera pas de surprendre le père : il se confronte au départ de son fils, blasé et révolté par cette vie inutilement luxueuse.

A Bassora le fils du calife devient maçon. Il accomplit un travail soigné pour presque rien. Sa vie se déroule dans un dénuement quasi-total. Quand on lui confie un chantier, il demande un dirham et une obole pour tout paiement et du temps pour la prière collective. Il travaille ainsi du lever au coucher du soleil. Son attitude est remarquée par Abu Amir Al Basri, un notable de la ville. Il observe attentivement ce jeune homme étrange qui ne semble vivre que pour travailler et prier.

Un jour le jeune homme tombe gravement malade. Abu Amir Al Basri se rend à son chevet. Sentant la délivrance de la mort imminente, le jeune homme lui demande de remettre au calife de Bagdad, après les rituels d’ensevelissement, ce qui se trouve dans la poche de son froc. Abu Amir Al Basri fera comme il le souhaite. Cette hyacinthe précieuse trouvée dans la poche du froc sera le choc absolu pour Haroun Al-Rashid, qui seulement là, comprendra la sagesse de son enfant disparu.

Le riche calife vit une leçon bien amère. On peut tout posséder matériellement. Mais quand on perd un être cher, on perd tout. On se retrouve dans un dénuement affectif qui dépasse par son abîme tout ce que les biens matériels peuvent remplir. Il aura fallu la mort d’un fils pour ouvrir les yeux du père.

Ce conte questionne notre propre rapport à ce qui est matériel. Dans quelle mesure suis-je attachée aux objets qui m’entourent ? Est-ce que je pourrai vivre dans moins de confort ? Quelle importance est-ce que j’accorde au regard des autres pour justifier ma propre position sociale – celle que j’ai – celle que je souhaite avoir – celle que je pense avoir…

Le conte interpelle aussi la question de l’apparence : dans quelle mesure est-ce que je juge les autres en fonction de ce qu’ils ont comme vêtements, comme chaussures ? Bim, et hop me voilà comme Haroun Al-Rashid, confrontée à certaines croyances limitantes…du moins tant que je n’en ai pas conscience.

Une autre dimension nous attend dans ce conte : un dépaysement merveilleux qui est conduit par les illustrations délicatement persanes de Françoise Joire. Arabesques et écriture arabe participent à poser l’ambiance orientale tantôt somptueuse, tantôt humble. L’album est bilingue : français et arabe se côtoient comme une évidence.

Selma El Maâdani n’a pas choisi de nous transmettre le plus aventureux des contes des Milles et une Nuits. Ici point de rebondissement, de trésor caché, de voleur, d’épreuve ou de princesse en détresse. Le conte crée un doute. L’identification au héros emprunte un chemin inattendu. L’empathie s’éveille plus tard, quand l’étincelle glissée dans l’esprit laisse place à une flamme plus intense. Entre philosophie et initiation au soufisme, cet album pose sa pierre sur le chemin de l’éveil spirituel.

Le prix d’Évelyne

Jo Hoestlandt et Léo Poisson

Éditions du Pourquoi Pas

 1993 : j’arrive dans une nouvelle école après un déménagement estival. A la question d’une remplaçante de mon enseignant aux élèves de ma classe : « Pourquoi vous ne jouez pas avec Claire ? » (la réponse me pique encore les oreilles)  « Elle est pas d’ici. »…

Racisme départemental ?

2010 : Lors de mon année à la Réunion, j’ai eu la chance de croiser la route d’une formidable famille réunionnaise d’origine chinoise. A la question posée fortuitement un jour à la mère de famille par quelqu’un alors que j’étais présente : « vous vous sentez plus réunionnais ou chinois ? » Sonia avait répondu « Je suis française. Avant tout je suis française.« . Cette réponse fut faite avec fermeté et j’ai compris que ce n’était pas la première fois que Sonia répondait ainsi…

 Ça veut dire quoi être français ?

Quel est le rapport avec le livre du jour vous demandez-vous peut-être ?

C’est d’une autre trempe ce qui arriva jadis à Évelyne. Fraîchement élue « meilleure camarade de la classe », elle descendra très rapidement de son piédestal. Être métisse, c’est un argument suffisant pour la dessaisir de ce titre au prétexte qu’elle n’est « même pas d’origine française !», dixit la maîtresse.

Et paf, on est en 1930 et quelque avant la seconde guerre mondiale. Forcément le métissage était alors moins visible qu’aujourd’hui. La jeune Évelyne ne sait pas encore que cette cuisante et humiliante situation marquera à ce point Jo, sa fille. Le Prix d’Évelyne, c’est un millefeuille d’époques et de voix. Ce roman tisse véritablement un lien entre l’enfance de Jo, celle d’Évelyne et le ici-aujourd’hui du lecteur. Jo raconte son enfance, les histoires de sa mère, l’enfance de sa mère.

Jo et Évelyne racontent : l’amour de Stanley le jamaïquain et de Philomène la bretonne, la moquerie facile, la violence du mot « négresse », les biscuits pour oiseaux, la roue qui tourne…

Évelyne se rappelle, Jo écrit : comment la petite négresse est devenue l’amie de tous, comment elle a compris que manger des cerises pendant la classe ce n’était pas une bonne idée…

Jo enfant découvre que dans sa maman, il y a une enfant : elles se rencontrent. Les insultes envers Évelyne : Jo les prend en pleine poire. Il ne faut pas minimiser les ricochets temporels…même des années plus tard leur pouvoir maléfique est toujours actif. C’est comme ça que Jo goutte au même poison émotionnel que sa maman : moqueries, humiliation, racisme…

Jo s’indigne, se révolte, s’encolère de la réaction de cette maîtresse, ne comprend pas la résignation de sa grand-mère qui conseille « ne dis rien, tais-toi ! ».

Jo souffre. Le positif de la situation a été balayé par quelques mots : « même pas d’origine française ». Comment amplifier le positif ? Parce que tout de même, c’est fort ce qu’elle avait réussi à devenir Évelyne : la meilleure camarade de la classe. On en oublierait presque que la validation suprême venait du plus grand nombre de ses camarades. Le constat est sans appel : quand on se fait couper les ailes sur la place publique, rien ne peut les réparer, pas même le temps qui passe. La maîtresse a parlé : le couperet est tombé.

Aujourd’hui on a des films, des livres, des expositions, des témoignages pour parler du racisme. Il y a le gros racisme qui a conduit aux guerres, aux exactions envers autrui sous tel ou tel prétexte.

Il y a le racisme moyen, qui discrimine à l’embauche, à l’entrée de certains lieux.

Il y a le racisme plus modeste, celui du quotidien, celui dont on dit peu de choses car il se fait dans l’intimité d’une salle de classe, sur un lieu de travail, dans la rue…

Il y a le harcèlement dès lors qu’il y a différence dans l’apparence. On peut être une fille, métisse, chinois, blond, enrobé, boiteux : ça peut suffire à discriminer autrui. La simplicité des mots, le dialogue mère-fille et les réflexions de l’enfant devenue grande donnent d’autant plus d’épaisseur à la trame émotionnelle de ce texte. Au-delà de tout, cette tranche de vie que nous transmet Jo Hoestlandt est une fabuleuse courte-échelle vers le débat que notre propre devise suggère : Liberté Égalité Fraternité. Par habitude on en oublierait presque de réfléchir à ce que recouvre ces trois termes…

Merci Jo Hoestlandt.

Merci Évelyne.

Merci Léo Poisson de mettre en images les parts d’ombre et de lumière dans ce qui les contrastent et les rassemblent.

On ne refera pas l’histoire, mais on peut la garder en mémoire et en profiter pour parler, expliquer, débrouiller, éclaircir, appréhender, toucher du doigt ce que vivre libre et ensemble implique.

Dame Labise

Pef et Élisabeth Piquet

Éditions Millefeuille

Diabolo, chat lecteur !

Un jeune garçon aux cheveux fraîchement coiffés rencontre dans le parc une dame immensément triste. Une dame qui pleure, c’est un adulte différent pense l’enfant. Aussi ose-t-il engager un échange. Il apprend que la dame a perdu son mari. Oups….l’enfant tente une pirouette pour se tirer de ce mauvais pas conversationnel mais la dame en question insiste pour qu’il reste. Bon gré mal gré, l’enfant reste, et questionne à propos du mari : que faisait-il de son « vivant » ?

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il en faisait des choses : conducteurs de troupeaux de nuages, dresseur d’oiseaux, jardinier planétaire, coiffeur d’arbres, joaillier en gouttes de pluie. Il était doté d’un caractère passionné qui se ressentait terriblement dans ses colères. C’est qu’il était capable de démonter l’océan, de déraciner des arbres et des maisons pour ensuite redevenir le plus caressant des compagnons. Sacré personnage semble-t-il Monsieur le Vent.

Monsieur le Vent qui disparaît : pouvez-vous le croire. En tout cas son épouse se désespère. Comme elle l’aime son mari Madame Labise ou Labrise… » c’est selon (une lettre de différence, quelle importance ? ). Comme il lui manque. Le vent est tombé tout à l’heure, aussi ne sait-elle où le chercher. Le temps du désespoir vient à s’écouler, et quand on est la femme du vent, on ne reste jamais au même endroit trop longtemps. Heureusement il y a eu l’écoute bienveillante d’un enfant.

Je rencontre céans Pef dans un registre différent des essais engagés ou des paraphasies dont nous gratifie son célèbre prince. Ici on donne dans la poésie, dans la métaphore filée, soufflante. C’est léger, pétillant, impressionnant : c’est qu’il en fait des choses le vent ! Pour accompagner ces mots subtils comme le vent d’Avril, Élisabeth Piquet illustre le vent par des planches aériennes, caressantes, frissonnantes. On suit les facéties de ce monsieur évanescent entre le ciel et la terre, dans le désert ou en bord de mer au gré d’arabesques pastel. La douceur gracile des tableaux accueille le regard et nous enveloppe comme la chaleur d’une couverture au milieu de rafales sifflantes. La bulle est accueillante et avec un peu de chance, vous apercevrez le vent qui joue facétieusement dans la courbe d’une vague ou dans les volutes d’un ciel moutonneux.

Je sais les émotions en vent violent, tempétueuses ou tornadantes. Comme tout ouragan, elles ne durent pas : les émotions c’est comme ça. Quand le chagrin se dilue, quand les émotions s’apaisent, c’est le moment de redevenir un peu soi-même. Madame Labise ou Labrise reprend sa forme imperceptible pour les yeux…mais pas pour les cheveux. J’aime supposer en filigrane que toute peine mérite son temps, qu’après les larmes revient le temps de regarder devant, de se remettre en mouvement.

Peut-être que ce texte invite à se poser ?

Peut-être qu’en cas de chagrin il est important de trouver une oreille disponible pour un temps de partage. Ce qui cause présentement de la peine rime avec souvenirs qui font sourire. Le lecteur fait l’aller-retour entre le parc, l’envolée des mots et la chevelure qui joue dans les mouvements de l’air.

Est-ce un texte pour les enfants ou pour les plus grands ? Face au vent, aux quatre vents ou en suivant la rose des vents, j’espère que chacun pourra suivre le sien.

(Au vent de Saint-Malo et à ma Brise, qui fait jouer mes cheveux régulièrement…)

Diabolo a bien senti qu’il avait un parfum particulier cet album…

Les trois poules de Sonia

Phoebe Wahl

Les éditions des éléphants

La jeune Sonia se voit confier par son papa la responsabilité de trois poussins. Jour après jour la fillette s’en occupe consciencieusement et avec affection. Bien nourris, les poussins laissent place à trois belles poules. Sonia prend son rôle très à cœur.

Une nuit Sonia se réveille : il y a du rififi dans le poulailler. A tâtons elle sort pour aller voir ce qui se passe : c’est le choc quand elle s’aperçoit qu’une de ses poules a disparu, certainement emportée par un renard. Dans les bras de son papa, Sonia laisse son chagrin se déverser.

La colère se substitue au chagrin. Pour ne pas laisser l’enfant nourrir une rancœur contre le renard, le papa explique à Sonia que le renard chasse pour la survie de ses petits. Il a pour objectif de les nourrir, de les protéger, tout comme le père protège l’enfant. L’instinct ne se préoccupe pas des limites de propriétés quand des renardeaux ont faim. Sans effacer la tristesse, le cœur de Sonia fait quelques pas sur le chemin de l’apaisement.

La mort d’un animal peut faire très mal, a fortiori quand elle arrive de manière brutale. La petite Sonia n’avait pas envisagé que ses poules pouvaient être en danger. Elle pensait avoir tout fait pour leur sécurité. Pourtant ça n’a pas été suffisant. Parfois on pense avoir fait le maximum et ça ne suffit pas. C’est comme ça. L’enfant fait la douloureuse expérience du deuil d’un être cher. Dans les phases du deuil il y a le passage par la colère avant l’acceptation. Les leçons de vie nous apprennent qu’il y a des choses qui nous dépassent.

Le père joue ici un rôle de médiateur en accompagnant son enfant, d’abord en respectant ses larmes, puis en lui expliquant que la vie s’organise en proies et prédateurs. C’est une des lois de la Nature. Peut-être qu’indirectement, cette histoire peut permettre de faire un pas vers la compréhension de l’organisation des chaînes alimentaires. Après tout, l’équilibre de la vie dépend complètement de l’équilibre de ces relations. Un maillon en moins et c’est la déroute assurée.

En ritualisant le deuil par une petite cérémonie, la famille de Sonia ré-établit un lien avec la poule disparue. Par cette action, Sonia est active en focalisant ses souvenirs sur les bons moments passés avec sa poule. Le chagrin peut s’exprimer dans un moment donné, un endroit donné. Ce faisant, l’enfant se replace dans son présent, sans tourner en rond sur le passé ou l’évènement traumatique. Le deuil ayant un cadre, un lieu où se recueillir, il débordera moins sur le quotidien.

La vie est une question de points de vue. Mon côté « empathie débordante » avec les animaux a eu un hoquet quand la poule a été emportée par le renard. Et en même temps j’aime beaucoup les renards. Leur persécution actuelle par le monde de la chasse m’est hautement insupportable. J’apprécie qu’un album permette la considération de plusieurs points de vue. Chaque espèce a pour objectif de nourrir ses petits, par conséquent la mort d’un animal permet à l’autre de vivre. Les humains ne font pas exception. La vie continuant, chemin faisant, le temps se chargera de cicatriser les douleurs en accompagnant le regard ici et maintenant vers ceux qui restent, et ceux qui arrivent.

Le texte se fond tantôt dans les couleurs vives de l’ambiance chaleureuse de la maison, tantôt à l’extérieur avec la forêt majestueuse. Si on peut être dérouté par l’apparente dureté du thème, on conviendra que quel que soit l’âge, les occasions d’ouvrir ses représentations à d’autres points de vue sont toutes bonnes à accueillir. Merci Phoebe Wahl de nous rappeler que nous sommes un maillon de la vie au milieu d’autres maillons, tous interdépendants les uns des autres.