Romy et Julius

Marine Carteron et Coline Pierré

Le Rouerge

Il y avait Juliette Capulet et Roméo Montaigu.

Dorénavant il y aura Romy de la Boucherie et Julius du Véganisme.

Le décor est planté. Vous connaissez quelque-chose plus aux antipodes que boucherie et véganisme ?

L’histoire, comme la pièce, se déroulera en cinq actes.

C’est (comme par hasard) le théâtre qui rassemble Romy et Julius. Les deux adolescents vivent dans le même village mais vont dans deux collèges différents. Romy est la fille du boucher. Julius, arrivé seulement il y a quelques années partage les convictions animalistes de ses parents. Comme chez Shakespeare, tout semble les opposer. Vraiment ? Pourtant il aura suffi de quelques regards et exercices de théâtre et « alea jacta est ». Voilà Romy la rebelle sensible en lice pour le rôle de Juliette, et Julius le grand timide bien placé pour incarner Roméo.

Dans un village à l’ambiance tourmentée, où les traditionalistes un tantinet réactionnaire s’opposent aux « nouveaux arrivés», les deux amoureux se ménagent une bulle protectrice où rien ne semble pénétrer : ni l’amertume de l’amitié trahie, ni leurs influences parentales respectives dont ils n’ont jamais parlé. L’important est ailleurs. L’important est dans la complicité, dans la douce harmonie de leur jeune amour. Mais une loi inéluctable quand on est une bulle c’est qu’on finit par éclater. Quand ça arrive, ça fait mal…

Dans un village où la communauté végane se fait régulièrement entendre, imaginez les relations avec l’abattoir local et par ricochet, avec la boucherie. Fin octobre arrive, Halloween est dans la lorgnette. Pour marquer les esprits, le groupe animaliste a décidé de défiler, pas pour réclamer des bonbecs à la gélatine de porc vous vous en doutez. Grimés en bouchers ou en animaux morts, les participant arrivent devant la boucherie. Dans le cortège, Julius arbore un costume de mouton. C’est ainsi accoutré qu’il découvre derrière le comptoir de la boucherie…Romy.

Romy a très bien reconnu Julius malgré son masque. C’est une douche froide, une inondation, un tsunami qui semble ravager ses sentiments. Comment se retrouver quand de part et d’autre tant d’a priori les séparent ? Julius qui considère que les bouchers sont des assassins psychopathes d’animaux pourrait-il aimer Romy la fille et la sœur du boucher ? Neuf jours ont passé : quand les tourtereaux se retrouvent, l’heure est à la discussion franche. Il faut briser les préjugés, rencontrer les familles, ouvrir un peu les portes et trouver un terrain d’entente. Concrètement le meilleur moyen de se rencontrer c’est de partager un repas. Et c’est justement ici le nerf de la guerre, le contenu de l’assiette. Greg le frère de Romy y va de quelques provocations…lors du repas Dominical dans la ferme de l’oncle Stéphane, l’éleveur de bétail…Sacré tableau n’est-ce pas ?

Si les familles s’accommodent bon gré mal gré de cette idylle, il n’en est pas de même pour le reste du village. Au collège Romy subit les attaques frontales du fils du directeur de l’abattoir, Richard et sa clique.

Le harcèlement va crescendo tant la haine entre carnivores et végétariens se cristallise dangereusement. Romy encaisse, prend sur elle. Le théâtre et Julius sont plus importants que cette bande de brutes. La rencontre avec la famille du Julius approche, et aussi le moment de se pencher sur l’orientation d’après brevet. Est-ce que son père acceptera de la laisser partir en lycée option théâtre, lui qui s’imagine que sa fille rêve de travailler avec la famille ? Toutes ces préoccupations prennent un tour dramatiquement inattendu quand lors de la fête de l’andouille annuelle, Greg est blessé grièvement lors d’un affrontement entre le groupe animaliste et les pro-abattoir. Quand l’hôpital et un service de réanimation s’en mêlent, la donne n’est plus la même. Pour Romy et Julius, la rupture semble consommée. L’histoire serait-elle donc impossible ? Attendez, nous n’en sommes qu’à l’acte IV…

Continuer à monter Roméo et Juliette relève de la gageure. Pourtant les profs de théâtre ne laissent pas le choix aux jeunes comédiens. La colère sourde gronde, enfle, et pas seulement entre Romy et Julius. Les têtes s’échauffent, les positions se radicalisent, les masques tombent, les faux pas s’enchaînent de tout côté. La métaphore avec Roméo et Juliette est trop criante. Sur scène, la vie et la fiction sont intriquées dans un vilain sac de nœuds d’insultes et de menaces. Au vingt et unième siècle les choses sont-elles condamnées à se passer comme en 1597 ?

La gradation dramatique n’a pas encore atteint son apogée. L’orgueil ça fait faire bien des bêtises, et ce quelque soit le bien fondé des convictions d’origine. Côté animaliste, une initiative malheureuse pourrait bien manquer de leur faire perdre toute crédibilité et dans les rangs, la cohésion se fissure méchamment. Par contre chez les viandards, les rangs se resserrent pour le pire : ça attaque, ça fume, ça flambe même ! Sauf que le feu, ça détruit et pas seulement les murs :  une fois encore, ça se finit à l’hôpital…

Allons respirez, le point final aura bien lieu sur scène, pas dans un service d’urgences. Parce que curieusement, c’est quand des vies ont été menacées que les esprits parviennent à refroidir. Les deux parties parviennent à faire un pas de tolérance l’une envers l’autre. La cause du respect animale n’apparaît plus si aberrante qu’au début aux anciens…Sur scène, le final de la pièce réserve bien des surprises au public ainsi qu’aux acteurs. Comme quoi, parfois les choses ne sont pas écrites à l’avance, et la seule façon de s’en tirer, c’est d’improviser !

Merci Marine Carteron et Coline Pierré pour cette visite ôôô combien passionnée de ces deux univers antinomiques. Outre le parcours des adolescents, le message transmis est délicat tant ce qui touche à notre assiette reflète chacun dans son identité profonde. Qui n’a jamais jugé l’autre par rapport à ce qu’il mange ? Aversion ou passion gustative pour l’huile de palme, les abats, les fruits de mer, les oignons, le fromage, le gluten, la viande, les champignons, le sarrasin : la liste est non exhaustive mais pour autant, elle pourrait déchaîner les prises de position, et les préjugés. Pourtant, tant que cela ne dépasse pas notre assiette, en quoi cela pose problème ?

  • « Oh tu ne sais pas ce que tu rates ! »
  • « Moi je ne pourrais pas me passer de fromage… »
  • « Ils sont fous ces végétariens !»
  • « Nan mais sérieux, t’es tombé dans cette mode du sans lactose ? »

Tout est dans le dépassement justement : quand ce qu’il y a (ou pas) dans notre assiette devient sujet à jugement, désapprobation, ce qui a pour vocation de finir dans notre estomac a des chances de générer quelques indigestions relationnelles. Pourtant, est-il possible d’éviter de sombrer dans la radicalisation des positions ?

On ne peut nier l’extrême sensibilités des sujets défendus par les animalistes… Je tire mon chapeau aux écrivaines pour réussir ce qui semble si difficile dans notre société : permettre à toutes les parties de s’écouter et d’entrouvrir la porte du dialogue. Ainsi on découvre un éleveur qui respecte ses animaux même s’il les destine à la consommation, et un apprenti boucher capable de s’offusquer du sort des animaux de cirque.

J’avoue que je n’ai pas vu venir la gradation dramatique. Néanmoins pour travailler dans le milieu médical, je confirme : un mauvais coup à la tête peut entraîner une hémorragie cérébrale et un séjour en réanimation. Ça craint quand une conviction dérape au point d’envoyer autrui à l’hôpital. Y a-t-il une seule cause qui mérite de s’écharper physiquement ? Pour Richard et ses potes incendiaires, la loi se chargera de leur rappeler qu’on ne peut pas faire justice en envoyant des cocktails Molotov.

Je suis contente d’avoir rencontré dans ce roman des protagonistes de la nuance, à savoir tante Céline, Mme Legrand et Mr Williams. Chacun depuis leur présence secondaire parvient à créer des ponts entre les différentes rives, que ça soit lors des repas de famille ou sur scène. L’humour tient sa place également : après tout on côtoie des ados. Il faut bien que ça soit un peu fleuri par moment, voire poilu (je kiffe le clin d’œil à la tyrannie esthétique de l’épilation…qui en prend pour son grade : et toc !).

L’association L214 est citée à plusieurs reprises. Marine Carteron et Coline Pierré n’y vont pas avec le dos de la cuillère pour certaines descriptions. Ayden ne mâche pas ses mots, de même que la petite Allie quand elle dit qu’elle ne veut plus manger de « fromaze ». Et oui, qui songe que la maltraitance animale touche aussi la production de certains fromages… ? On n’a pas fini ; quand on commence à dérouler ce genre de pelote, de découvrir des scandales aux images insoutenables.

Je retiendrai de Romy et Julius quelque-chose dont j’étais déjà intimement convaincue : que c’est dans le dialogue qu’on parvient à se faire un peu comprendre. A être trop tranché, trop entier, on prend le risque de bloquer tout échange et ce faisant, de laisser de la place à la violence. L’attaque et la culpabilisation ne paraissent pas être des stratégies porteuses d’efficacité. Quand une cause est aussi importante que celle de l’animalisme, l’enjeu est si fondamental qu’il faut maintenir le dialogue pour que progressivement, la conscience empathique envers les animaux développe des racines profondes dans les esprits. (clin d’œil à Corine Pelluchon).

C’est un grand coup de chapeau que je tire à ce roman shakespearien. La subtilité et la profondeur sont là via une forme que quasi tout le monde connaît. La puissance vient de l’ancrage dans une réalité que chacun peut s’approprier. Les émotions semblent avoir embarquées pour plusieurs tours de grand-huit : ça choque, ça fait se mettre en apnée (et pas seulement à la piscine), ça attendrit, ça fait trembler, ça réveille en somme !

Les consciences bougent, lentement mais elles progressent. De la scène à la vie, il n’y a qu’un pas. A vous de lire et de jouer !

Les fantômes ne frappent pas à la porte

Eulàlia Canal et Rocio Bonilla

éditions Père Fouettard

Comment ça les fantômes ne frappent pas à la porte ? Père Fouettard qu’est-ce que c’est cette histoire ??

Chut Clara, ouvre le livre et tu comprendras…

C’est l’histoire de deux amis « meilleurs-pour-la-vie » : Ours et Marmotte passent beaucoup de temps ensemble à faire pleiiiiin de choses trop géniales : danser, rigoler, jouer aux fléchettes,  imaginer des trucs…C’est le pied, jusqu’à ce qu’Ours dise à Marmotte que Canard va se joindre à eux.

Là ça ne plaît pas trop à Marmotte que quelqu’un s’immisce dans son duo parfait avec Ours…Qu’à cela ne tienne, un peu d’anticipation, un soupçon de fourberie : Canard l’opportun ne passera pas la porte, foi de Marmotte !

Dehors il commence à neiger…Marmotte, très contente du tour qu’elle vient de jouer s’active pour distraire Ours…lequel est inquiet de ne pas voir Canard arriver. Mais…le tour prend un virage inattendu et Marmotte de vivre une des peurs de sa vie :

(et moi un des fous rires de la mienne de vie : non mais vous avez vu ce fantôme !!!)

Total la ruse est un échec : Ours installe Canard au chaud. La soirée d’hiver se déroule au rythme du crépitement des buches dans la cheminée quand l’attention des convives est attirée par un drôle de mouvement derrière la fenêtre…un mouvement de plusieurs silhouettes qui ondulent et dont les yeux brillent dans la nuit : des fantômes ?

Marmotte ne voulait pas partager Ours avec un autre camarade : total de son calcul c’est avec dix autres copains qu’il faudra composer pour le meilleur et pour le rire !

A la fin de cette lecture je m’interroge sur la possessivité dans l’amitié. Qu’est-ce qui pousse Marmotte à être aussi exclusive avec Ours ? Pourquoi se sent-elle menacée par l’idée de la présence d’un autre ami ? Se pourrait-il qu’elle ait peur de ne pas être à la hauteur ? D’être oubliée au profit de l’autre ? D’où peut venir se sentiment terrifiant ? D’un énormissime manque de confiance en soi me murmure mon petit doigt…Car à aucun moment Ours n’a sous-entendu que la présence de Canard impliquait le départ de Marmotte. Donc cette anticipation de « ressenti-affreux-d’exclusion » viendrait bien de Marmotte elle-même.

Comme dans tout moment où le côté obscur prend le pas sur nos actes, Marmotte met en place un plan destiné à lui garantir la non-intrusion de Canard. Le premier acte rate : ce n’est pas grave, elle en remet une couche avec cette histoire de fantômes…Deuxième échec : il va quand même falloir s’accommoder de Canard. Mais la situation lui échappe complètement quand une armada d’ombres fantomatiques se pointent à la fenêtre. Des vrais de vrais fantômes ? Une tentative d’éviction = 10 amis en plus ! Oups, y a eu comme un loupé dans le calcul…mais est-ce un si mauvais résultat ? Peut-être pas…

Quand il y a comme une béance dans la confiance en soi, il y a une illusion qui consiste à croire que c’est à travers l’autre qu’on existe. En réalité le malaise restera tant que la relation entre soi et soi n’aura pas gagné en consistance. Marmotte se réconciliera avec elle-même en trouvant sa place dans le groupe.  Merci Eulàlia Canal, Rocio Bonilla et les éditions du Père Fouettard pour cet album qui donne à rire et à méditer sur la jalousie, l’hypocrisie et les conséquences de nos actes, qui ne seront pas toujours celles qu’on croit. Avec dynamisme et entrain, les illustrations chaleureusement expressives nous entraînent à la rencontre d’animaux humanisés, riches d’émotions et de ressources.

Moralité : l’amitié ne se partage pas, elle se décuple et si en plus il y a un gâteau, c’est drôlement plus chouette !

L’enfant, la taupe, le renard et le cheval

Charlie Mackesy

Les arènes

Il y a des livres qui sont une évidence. Des lettres brillantes, un papier épais et doux : c’est comme un nouveau Petit Prince, ou Snoppy…avec des nouveaux protagonistes ! Il y a un enfant qui se pose beaucoup de questions, une taupe qui raffole des gâteaux, un renard introverti et un cheval qui sait voler mais qui ne le montre pas.

Des questions sont posées, existentielles. Évidemment.

Des réponses sont apportées, pas celles auxquelles on s’attendrait. Forcément !

Chez moi elles font mouche. Sûrement parce qu’elles donnent à entrevoir le revers des choses comme dans ce tête à tête entre la taupe et le renard.

Voilà qui me rappelle la fable du Lion et du Rat !

Loin d’appuyer sur les faiblesses, Charlie Mackesy nous prend la main : cheminons ensemble à la rencontre de notre propre bienveillance. Parce que vivre c’est douter, se questionner, hésiter, avoir peur, se perdre dans des labyrinthes intérieurs, tomber parfois…Pour aller à la rencontre de notre lumière, il faut se donner la permission de ressentir, ressentir vraiment. Demander de l’aide devient preuve de courage, dixit le cheval. Les faiblesses apparentes ne seraient-elles pas la révélation d’une formidable ressource ?

Pleurer : aveu de faiblesse ? Vous avez quatre heures… Ici le petit garçon laisse couler ses larmes après être tombé du dos du cheval. Tomber ça peut faire peur (surtout quand c’est de cheval, j’en sais quelque-chose). On perd le contrôle, impossible d’anticiper et ça fait mal ! On peut donc avoir peur par anticipation…et ne plus bouger de peur de se reprendre un gadin. Que faire ? Rester immobile en espérant ne plus tomber ? Admettre sa peur pour la reconnaître (je sais que tu es là), l’observer pour l’apprivoiser, lentement la relativiser et sûrement éviter qu’elle repointe systématiquement le bout de son nez. C’est mieux que de prendre racine, non ?

Si on peut avoir peur pour soi, on peut aussi avoir peur de décevoir les autres, craindre l’avis de ses amis car nous accordons de la valeur à leur opinion. Peut-être serions-nous moins influençables si on d’abord on s’écoutait ? Pour cela il faudrait se faire un peu plus confiance…qu’en pensez-vous ?

Je suis absolument charmée par la délicatesse graphique que Charlie Mackesy nous propose. Entre sobriété et légèreté, la fable philosophique se dévoile. Parfois des touches colorées viennent enrichir le trait d’encre noire. Un peu d’humour gourmand (sacrée taupe et ses gâteaux !), les saisons défilent, les flocons ou la Lune habillent le ciel nocturne. Le temps météorologique se fait métaphore de la vie : on a tous des tempêtes à affronter. Quand le mauvais temps s’éloigne, il laisse place aux rayons du soleil…

La subtilité du message le rend profondément puissant. La bienveillance s’affirme et se confirme à chaque page. L’amitié y tient une place extraordinaire en nous montrant que « qui est différent » peut s’assembler, se respecter et le plus beau, s’aimer ! Il devient même possible de montrer ses ailes (vous avez saisi le message je suppose).

Youpi il est permis de s’affirmer, de se déployer. Si les doutes nous assaillent, je souhaite à tous d’avoir des amis taupe-renard-cheval à proximité immédiate pour partager promenade, silence et biscuits !

Je conseille et recommande ce livre pour tout le monde. Il saura parler à l’enfant intérieur que l’on porte en soi. En nous enveloppant de son regard doux, rassurant, réconfortant, il allume une chose précieuse : une bougie de confiance en la vie. J’en retiendrai ceci : vivons,hughons, avançons, improvisons !

Sans armure

Cathy Ytak

Talents Hauts

Flaubert a écrit à Georges Sand le 10 Mai 1875 « Il est vrai que je suis doué d’une sensibilité absurde ; ce qui érafle les autres me déchire ». Le jour où cette phrase est venue percuter à mes oreilles fut le point de départ de tant de choses. Et c’est cette phrase qui se rappelle à moi alors que je suis happée par la lecture de Sans Armure.

Cette phrase, Brune aurait pu la faire sienne. Récit à la première personne, Cathy Ytak donne la parole à Yannick, la métisse, l’amoureuse meurtrie, abasourdie, désespérée. Pourquoi ? Parce que parfois les mots sont pires que des couteaux. Quand Brune s’en va en hurlant « Tu comprends rien », Yannick se prend un état de choc en pleine poire, avant d’expérimenter l’angoisse du silence assourdissant d’après engueulade. Ami lecteur ne te méprend point : il ne s’agit pas du récit d’un épanchement émotionnel post scène de ménage. Yannick nous raconte, se raconte, partage, se livre, se confie, sans armure sur l’avant Brune, la vie là-bas dans l’île puis la vie ici, son frère sourd, le racisme, la voix de Brune en point de départ d’une nouvelle page si intense.

Pas de pathos ici, certes des émotions à vif comme on peut les ressentir dans des moments d’intense douleur. Et des souvenirs ! Car ce qui cause chagrin est ce qui a jadis généré du bonheur. L’un ne va pas sans l’autre et malheureusement, quand les curseurs s’inversent brutalement, dire que ça fait mal relève de l’euphémisme. Yannick nous raconte Brune : sa voix, ses paradoxes, sa lumière et ses blessures. Brune qui marche vite dans la rue pour ne pas être vue mais qui aime s’arrêter sous la pluie…

Brune qui révèle la musique merveilleuse des petits pois qu’on écosse.

Brune qui peut partir en vrille totale quand elle ne peut plus faire le tri dans les stimulations visuelles ou auditives qu’elle reçoit.

Brune que Yannick peine à suivre parfois, se méprenant sur la profondeur des abîmes émotionnels dans lesquels elle se débat.

Deux personnages en paradoxe dans un double dialogue, qu’on rencontre dans leur intimité : Brune la blonde aux yeux bleus et Yannick la métisse. Deux femmes que la vie n’a pas épargnées, mais en réalité qui épargne-t-elle ? Notre société fait cible de ceux qui ont des fragilités trop visibles. Hypersensible, HP, Asperger…tant de souffrance, d’intolérance, de prix à payer : pourquoi ?

Quelle est leur faute ? Aucune. Leur fonctionnement est particulier (je me refuse à dire « différent » ou « atypique »). Ces particularités impliquent des ressentis extrêmes : c’est ainsi que le bruit des tronçonneuses provoque un malaise chez Brune là où toi, Ami lecteur, tu aurais peut-être été juste incommodé.

Subtilement, Cathy Ytak évoque des points sensibles au fil de ce roman : racisme et harcèlement, absurdités du système scolaire qui s’illusionne d’efficacité alors qu’il renforce les clivages, place des sourds dans la société…Que de graines laissées sur le chemin !

Il en faut du courage pour vivre.

Il en faut du temps pour se connaître soi-même.

Il en faut de l’empathie pour entrevoir l’autre tel qui est.

Combien sommes-nous à vivre masqués, consciemment ou inconsciemment ? Jusqu’à quel point peut-on s’éloigner de notre zone de confort pour « coller » au moule sociétal ? Ce « Tu comprends rien », qui reflète toute la violence de naviguer en permanence dans un océan d’incompréhension, dit tout. Parfois des points de rupture seulement permettent de laisser tomber l’armure. L’histoire de Brune et Yannick les conduira jusqu’à l’océan breton, auprès duquel on ne peut qu’être dans sa vérité.

C’est à Cathy Ytak que je dois la lecture de La différence invisible de Julie Dachez (merci….) : encore un écho à Flaubert, à Brune, à tout ceux qui portent par nécessité des masques, des carapaces, des armures. Voilà un petit roman « qui déboîte » en somme pour peu qu’on soit un (gros) tantinet empathique. Je vais en porter la résonance quelques jours (ou plus que ça ne m’étonnerait pas). Heureusement il y a de l’espoir : celui de croiser sur son chemin des gens capables de partager sans s’effrayer, d’aimer avec sincérité, d’accueillir sans juger !

Petit éloge de la lenteur

Bruno Doucey et Zaü

Le Calicot

Ayant un métier trépidant, qui requiert une attention soutenue all day long, en vacances je prends le contrepied total de ce rythme. Je flâne, je visite des endroits en contemplative. Quand je croise des librairies, j’y entre et je navigue entre les ouvrages avec délectation…J’y trouve toujours ce que je ne cherchais pas. Dernièrement mes yeux se sont posés sur le Petit Éloge de la Lenteur.

Espièglement subtils, quelques traits à l’encre posés par Zaü pour achever de me convaincre et nous sommes repartis main dans la main. Je l’ai lu le lendemain, alors que je laissais mon esprit divaguer dans la cité abandonnée de Quirieux…

Hasard ? Je ne crois pas…

Dans un monde qui trépide, trépigne, piaffe, s’agite, accélère tout ce qui peut l’être, un éloge de la lenteur ne peut manquer d’intriguer…Le fait est que la lenteur est avant tout une question de point de vue. Pour avoir plusieurs points de vue, il faut pouvoir se décentrer un moment pour considérer que les choses ne fonctionnent pas toujours selon notre propre référentiel d’humain occidental.

Ainsi ne serait-ce qu’en changeant de pays : est-ce que la lenteur sera la même pour un antillais, pour un papous ou pour un américain de New York ?

A notre échelle, comment conditionnons-nous les enfants par rapport à la gestion du temps ?

  • Dépêche-toi de mettre tes chaussures
  • Dépêche-toi de faire tes devoirs
  • Dépêche-toi d’apprendre à lire
  • Dépêche-toi de monter en voiture
  • Dépêche-toi… Dépêche-toi… Dépêche-toi…Magne…Grouille…Speed…Go go go…Vite vite vite…

Parfois et même le plus souvent, ce fonctionnement a lieu à l’insu de ceux qui le vivent (subissent ?).

Bruno Doucey nous invite à aller plus loin : que vaut le temps quand on pense gestation animale ? Nous, petits d’hommes, commençons à vivre selon le contrat des neuf mois in utero. D’autres espèces ont besoin de plus de temps, d’autres c’est l’inverse. Oui mais j’oubliais que l’homme raisonne essentiellement par rapport à lui-même et en comparaison avec ses semblables. Même entre nous, nous entrons en divergence sur la façon de gérer son temps. Quand un bourreau de travail croise un rêveur sur sa route, comment se rencontrent-ils ?

Nous réagissons en miroir, c’est-à-dire que l’attitude des uns éveille toujours une comparaison quant à notre propre fonctionnement. Soit cette réflexion (du miroir) va trouver en nous une validation car nous nous y reconnaîtrons, soit ça sera l’inverse (et après, à chacun d’y aller de son émotion, simple pique, agacement, impatience, colère, exaspération…que sais-je encore...).

Dans ce monde « spressé », se démultiplient les cours pour se reconnecter à un rythme plus humain, plus lent : cours de relaxation, stages d’ancrage, sessions pour apprendre à respirer, groupes de méditation etc… Tout ça pour tenir le coup jusqu’au prochaines vacances. Car c’est un fait les vacances, ce moment où l’on relâche devient la raison de vivre de la plupart des actifs, enfants y compris (bah vous saviez que école-collège-lycée et études sont des lieux fatigants !). Comment cela est-il possible ?

Pourquoi est-ce que la société accepte à ce point de vivre en zone d’inconfort ? Où seule la carotte des vacances permet tenir le rythme ?

Là encore, Bruno Doucey y va de quelques suggestions pour changer la perception de ce temps de vacances,  que l’on peut s’amuser à suivre, ou les adapter à son goût.

En achevant cette lecture, je me rendis compte que mon regard sur les escargots les auréolait d’une nouvelle admiration. Merci Bruno Doucey d’avoir pris le temps de ralentir. Qui sait, peut-être que d’autres se l’autoriseront.

Ainsi donc, je laisserai chacun se cultiver ses propres idées sur cette idée de lenteur. De mon côté je vais laisser infuser la réflexion engagée en continuant de prendre rendez-vous avec moi-même, souvent, ici et maintenant.  Quelle surprise m’y attend ?

La Lune n’est jamais très loin de moi…

Monsieur Reste-Ici et Madame Part-Ailleurs

Agnès de Lestrade et Magali Dulain

Kilowatt éditions

Monsieur Reste-Ici ne sort plus de chez lui depuis qu’il a failli finir en crêpe sous un éléphant. Pour un clown, c’est balo. Depuis qu’il vit dans la relative protection de sa maison, Monsieur Reste-Ici ne fait rien, ou presque : il « tente » d’apprivoiser sa peur en dessinant. Malheureusement comme vous le savez sûrement, quand on « tente » (=synonyme d’essayer), on a plus de chance d’échouer que d’y arriver.

Donc Monsieur Reste-Ici essaye…essaye…se croyant en sécurité…(raté, essaye encore). Et un jour BIM, Madame Part-Ailleurs traverse son toit et atterrit dans son salon. La dame est vive, spontanée et affamée. Hop le temps d’un repas, d’une nuit réparatrice et la voilà repartie vers d’autres voyages loin d’ici. Elle envoie quotidiennement des cartes postales à Monsieur Reste-Ici qui les lit, ravi de voyager sans quitter son rassurant foyer. (il en oublie même de dessiner des éléphants). Sauf qu’un jour le facteur est malade, et les cartes sont en stand-by à la Poste. Catastrophe pour Monsieur Reste-Ici qui ne peut se résoudre à sortir.

Il souffre d’un beau traumatisme Monsieur Reste-Ici : phobie de l’extérieur, isolement social, angoisse d’anticipation…En tentant de se protéger, il ne fait que renforcer son appréhension. Se faisant il se coupe du monde. Quelle triste vie !

Le cercle vicieux aurait pu tourner longtemps ainsi : heureusement que le point de rupture est tombé du ciel car il ne risquait pas de le croiser dans la rue. C’est plutôt chouette car ça va être le début de la suite. Un pas après l’autre, Monsieur Reste-Ici va réapprendre à se faire confiance. Le jour où Madame Part-Ailleurs revient le voir (en frappant à la porte cette fois, pas en passant par le toit), il lui montre le clown qui est en lui. Elle rit et c’est le début d’une nouvelle suite car l’amour est de la partie !

Vivre c’est tomber. Vivre des fois c’est échouer. Vivre peut faire très mal.

Qui n’a jamais renoncé à un projet par peur de « je-vais-pas-y-arriver-car-je-me-suis-trompé-dans-le-passé ». Le « j’ai-peur-que-ça-se-reproduise-d’avoir-mal » est normal. Quand le corps a morflé, c’est compliqué. Personne n’aime avoir mal. Et pas nécessairement besoin de se prendre un éléphant sur le coin du bec, il y a des chocs plus subtils et bien douloureux aussi. Cependant pour vivre bien il convient de placer le regard et les ressentis sur ici et maintenant. En restant focalisé sur hier, il y a deux semaines, trois mois, cinq ans, ça déconnecte assurément du présent. Que dire sinon que je suis conquise par cette histoire. Dans le genre métaphore de la vie, y a pas à dire c’est réussi !

Est-ce que vivre c’est tout mettre entre parenthèse pour se protéger ?

Avec ses stratégies d’ultra-protection, est-ce qu’il vit encore Monsieur Reste-Ici ?

Parce que vivre certes ça a son côté obscur pourtant il y a un côté lumineux : comment le raviver ?

Merci Agnès de Lestrade d’avoir fait tomber le facteur malade ! Poussé dans ses retranchements, Monsieur Reste-Ici va découvrir qu’il est capable de dépasser les limites de sa peur pour quelque-chose qui ne relève pas d’un besoin élémentaire (quoi que…). Jour après jour, il progresse, repousse les angoisses limitantes et surprise, d’éprouver des joies pures à simplement être dehors. C’est qu’il en a des ressources !

Sa place perdue dans la vie, il la reprend et plus il la reprend, plus il l’aime. Jolie thérapie !

Avec son écriture toute en bienveillance et grain de folie, Agnès de Lestrade nous offre une histoire de résilience. Nul doute que les « confiances en soi » boitillantes des lecteurs sauront recevoir le message plein d’espoir véhiculé par cette histoire.

D’ailleurs comment résister avec les illustrations joyeusement colorées de Magali Dulain ? Pour les plus observateurs, pensez à comparer la page de garde et la troisième de couverture : elle y a semé quelques sympathiques détails…

Un album fort comme ami qui viendrai nous prendre par la main pour nous murmurer : tu vas y arriver !

La Girafe

Véronique Cauchy et Valérie Michel

Le Grand Jardin

Une girafe s’introduit une nuit dans une maison. Au réveil ses occupants, un père et son fils, ont des réactions bien différentes. Du côté du père c’est d’abord le déni, puis de l’embarras : une girafe n’a pas sa place sous l’escalier. En douceur d’abord puis avec une franche colère, le père s’époumone, s’échine, s’arc-boute, s’acharne pour faire sortir la girafe de la maison…en vain !

Page après page, les tentatives échouent sous les yeux de l’enfant. La présence de la girafe interroge l’enfant qui la regarde, l’observe avec amusement et bienveillance.  

Le père excédé va tenter l’ultime solution : pour la girafe c’est raté, pour la maison en revanche c’est gagné. L’animal est dans le jardin : le problème s’est déplacé. Pendant ce temps la maison part en fumée.

Le père est découragé.

L’enfant peut enfin essayer.

Parfois des choses déplaisantes arrivent. Des choses qu’on aimerait voir partir, disparaître, s’effacer. Pour accélérer un retour à la normale on dépense des quantités d’énergie. Or l’histoire nous le montre bien : ça ne sert à rien, hormis de se compliquer fabuleusement la vie. Ce père qui se laisse happer par un acharnement extrême va perdre beaucoup à cause de son obstination à vouloir changer ce qui ne peut l’être. Apprendre à lâcher-prise ne va pas de soi. Pourtant y a-t-il une autre option ?  

La vie est une succession d’évènements. Certains changements sont accueillis à bras grands ouverts, aussi l’adaptation qu’ils suscitent passe facilement. Et puis il y a les autres évènements, tragiques ou juste incommodants. Dans tous les cas, cela rime avec remaniements. Avec simplicité, Véronique Cauchy campe une situation sacrément cocasse. Vous vous imaginez avec une girafe sous l’escalier ? (A côté l’anguille sous roche fait figure de petite joueuse). Le tragicomique enfle graduellement mais à chaque tentative du père, l’autrice place un chauffe-trappe qui laissera ce dernier partiellement déshabillé.

Avec des illustrations qui permettent au regard d’essayer différents points de vue, Valérie Michel donne au regard de l’enfant une présence et une belle intensité. La passivité de la girafe contraste la nervosité du père dont on ne voit que les pas pressés et les doigts serrés. La vérité sort de la bouche des enfants paraît-il…Cette histoire rend grâce à leur capacité d’adaptation. Ici le père n’a pas le beau rôle et j’avoue, je suis séduite par le fait que la sagesse vienne de l’enfant.

Le lâcher-prise est le premier pas vers l’acceptation. Quand on n’y peut rien, quand les choses arrivent, quand un retour à la situation d’avant est manifestement impossible, un peu d’adaptabilité, quelques graines de souplesse, un soupçon d’observation…Peut-être que la nouvelle situation finira par devenir vivable voir agréable (je rêve ? Oui peut-être, optimisme quand tu me tiens !).

Accepter les choses comme elles se présentent, les gens comme ils sont : qu’est-ce qu’ils en pensent les enfants – et les plus grands ?

(Tout ceci me rappelle l’album Les Dragons ça n’existe pas, chroniqué il y a quelques mois : https://clarasurlalune.com/2020/03/01/les-dragons-ca-nexiste-pas/ )

Où se cache ma fille?

Iwona Chmielewska

Éditions Format

Un livre, un titre qui annonce la partie de cache-cache en devinettes.

Une maman présente sa fille au gré de représentations étoffées, cotonnées, brodées. Les multiples traits de caractères sont subtilement comparés à une multitude d’animaux. Entre la puissance du coq du lion et du crocodile, la fragilité du chaton ou de l’agneau, la lenteur de la tortue et du paresseux, au fil des pages brodées l’enfant se dévoile.

Puissance animale = énergie vitale !

La poésie se niche dans les délicats assemblages de tissus, entre patchwork imprimés et teintes unies pour mieux laisser le lecteur admirer les différentes facettes de la personnalité de « ma fille ». Il m’est venu à l’esprit que tous les parents pourraient y trouver des traits de leurs enfants. Débordant d’amour, ce livre explore la filiation par le fil de coton, tendre relai du cordon maternel. La mère nourricière nourrit d’amour, d’admiration inconditionnelle son enfant telle qu’elle est. Elle donne à voir ce que sa fille est. Jamais on ne soupçonne ce que la dernière page montrera. Au fond quelle importance ?

Où est l’important ?

On découvre le handicap à la dernière page : aurait-on perçu différemment l’enfant si ce léger détail avait été mentionné au début ?

Définir un humain par ce qu’il n’est pas ou n’a plus : est-ce là l’essentiel ?

Ce livre est merveilleux car il montre le principal sans réduire à un élément la définition d’une personne. Subtil, gracile, délicat et puissant, voilà ce que nous offre Iwona Chmielewska. Car la portée émotionnelle touche au-delà du fait d’être parent, elle ouvre aussi la porte la porte du « qui suis-je ? » : oublions la négation, le « je ne suis pas ceci » et « je n’ai pas cela ». Quelles sont mes ressources ? Quelles sont celles de mon voisin si sévère avec lui-même ?

« Je suis lente comme un escargot…Mmm certes mais au concours du grimper de fenêtre, qui gagnera haut la main ? »

Et puis il y a ces étoffes diverses, dont on nous explique qu’elles proviennent de friperies polonaises. Des tissus chargés d’histoire qui en deviennent une nouvelle…recyclage créatif, riches de tout ce dont ils sont chargés, leur vie continue.

Merci Iwona Chmielewska et les éditions Format pour inviter nos yeux à regarder l’endroit et le revers, avec bienveillance et confiance. Que de beauté : avec un peu d’organza, de feutrine, de coton imprimé, de tissus délavés, quelques fils de couleur…tout devient possible.

Monsieur Leblanc et l’homme en noir

Bernard Villiot et Barbara Brun

Gautier Languereau

Depuis qu’il est veuf, Mr Leblanc vit dans une routine imperturbable. Le lundi c’est thé et vol-au-vent, le mercredi c’est promenade au square. C’est ainsi et pas autrement. Jusqu’à ce jour où un homme de l’ombre s’impose et se met à le suivre pas à pas.

Cet opportun n’est pas du goût de Mr Leblanc, lui qui ne demandait rien.

Qu’il est dérangeant cet homme en noir !

Qu’il est obligeant cet homme en noir quand il ramasse le canotier de Mr Leblanc alors qu’il est emporté par un coup de vent…

C’est avec les petites attentions qu’on peut réviser son jugement. Mr Leblanc s’accoutume à la présence silencieuse et bienveillante de l’homme en noir. Il se plaît à lui raconter sa vie d’antan, celle des jours heureux avec Mme Leblanc. Les souvenirs ne réveillent plus la douleur mais la pétillance de ces moments de bonheur. Avec eux, l’envie de fabriquer des toupies pour les bambins se fait sentir dans les mains. Mr Leblanc bricole, tourne, décore du matin au soir…et se surprend de cette nouvelle joie de vivre.

Au fait, qui est cet homme en noir dans les pas de son voisin Mr Lebrun ?

On dit que le deuil nécessite plusieurs étapes. On rencontre Mr Leblanc alors qu’il navigue dans les eaux troubles de la tristesse. Toute sa vie s’organise autour des moments partagés avec son épouse. Tout en ritualisant sa vie, ces moments le font tourner en rond. Il est coincé un pied dans le présent, un pied dans le passé. La douleur de l’absence ne peut se combler avec un regard qui regarde tout le temps en arrière.

Comment aider Mr Leblanc à s’ancrer ici et maintenant ?

C’est là que l’homme en noir intervient ! On peut choisir de s’isoler. Parfois c’est un temps nécessaire. Mais comment sortir de l’isolement quand on a reconstruit sa vie ainsi ? Le coup de pouce peut venir des autres, encore faut-il l’accepter. On voit bien que Mr Leblanc n’est pas positivement disposé au départ envers l’homme en noir. Il l’agace franchement, voire l’énerve carrément.

Et bim, un petit coup de colère salvatrice. Parce que dans le deuil il y a aussi la colère et c’est un fait, il faut qu’elle s’exprime. De quel droit cette ombre se permet-elle de venir le déranger, lui qui n’a rien demandé ? (Je ne sais pas vous, mais moi j’y vois un certain Peter Pan…vous savez, celui qui a gardé son âme d’enfant…!)

La peine ressentie est à la mesure de la joie qui imprégnait les moments heureux. C’est certes un pas immense quand on atteint ce moment où les souvenirs peuvent être évoqués sans se charger d’un poids d’émotion douloureuse. L’homme en noir distrait Mr Leblanc de ses souvenirs à petites touches, juste ce qu’il faut. En acceptant de partager un peu de son quotidien, Mr Leblanc rompt son cercle de regrets sans fin et revient au présent.

L’accordéon de nouveau se fait entendre et les toupies de tourner à nouveau !

J’ai un grand plaisir à retrouver la plume poétique de Bernard Villiot. Elle transcende à petits pas le chagrin pour ramener de la lumière sur les souvenirs. Pour que ce qui rimait avec joie puisse garder le même écho qu’avant. C’est doux, beau comme un rayon de soleil en automne. Les illustrations de Barbara Brun servent à merveille cette histoire en l’auréolant d’une chaleur subtile : celle que l’on peut trouver dans les petites choses du quotidien : une promenade au bord de la mer, la lumière d’un atelier, la présence réconfortante d’un chat, la joie de croiser le regard d’un ami…

Cet album fera mouche dans le cœur de tout ceux qui ont connu un jour le retour à la vie après des jours de nuit. Peut-être les enfants s’amuseront de cet homme en noir, bienveillant et propre à chacun… Car si chacun peut avoir son propre homme en noir, ça veut dire qu’il y a de l’espoir !

Le Messager du Clair de Lune

Jean-Marie Robillard et Marie Desbons

Le buveur d’encre

Sastrawane Mandia est poète. Les longues années de vie lui ont aussi enseigné la sagesse.

Chaque premier jour de la saison des pluies son maître le Grand Rajah Cokorda Soukawati attend une histoire, une histoire inédite née de l’esprit du sage pour le souverain. Le premier jour de la saison des pluies c’est aujourd’hui. Ce matin, Sastrawane Mandia offre un présent insolite au lieu de l’histoire habituelle : un carnet relié de pages blanches. Sentant la colère monter au nez de son maître, le vieux poète entreprend de lui raconter l’histoire de ce carnet, dont les pages sont en réalité les feuilles de l’arbre né d’une pierre bleue de lune.

Jean-Marie Robillard nous offre un conte onirico-philosophique dont la sagesse trouve son écho dans le plaisir que nous avons à découvrir, comme le Rajah, des histoires. Sauf que nous lecteur expert ou débutant, quand nous ouvrons un livre nous sommes quasiment certain d’y découvrir quelque-chose. Ce dû que Cokorda Soukawati attend impatiemment est nourri par le plaisir qu’il éprouve à écouter des histoires. On prend facilement ce genre d’habitude. Et en cela on peut aisément le comprendre, n’est-ce pas…les accros aux histoires qui lisent cet article !

Le plaisir de l’écoute justifie-t-il une exigence permanente ?

Sastrawane Mandia ressent le poids des années où il a respiré l’air de cette terre. Il sent que l’âge est là et la nuit définitive se rapproche : que pourrait-il laisser d’autre à son maître qui aime tant les histoires que la clé pour en découvrir toujours de nouvelles ?

Les émotions sont une question de points de vue. Le Rajah commence par s’encolérer devant l’audace du poète. Quand Sastrawane Mandia lui raconte l’histoire de ce carnet, il s’apaise, nouvellement conscient de la magie qui peut habiter des pages blanches. Après tout, ces feuilles sont nées de l’arbre d’une nuit. De ses racines nées de la perle de l’oiseau de nuit, il puise la force de s’élancer vers le ciel et d’accueillir en ses feuilles des sensations, des parfums, des ressentis, des souvenirs, des saveurs. Trait d’union entre le concret et le divin, il raconte Jangkrit le criquet et la brise fraîche du matin, ou comment une déesse à fait venir à elle un cerf-volant papillon dont elle était amoureuse…

L’imagination ne rime pas limite mais avec infini. Cette histoire me rappelle les 1001 nuits avec Shéhérazade et son sultan de mari qui vivait le jour dans l’attente permanente de son histoire du soir. L’histoire dans l’histoire est présente céans mais le conteur remplace la belle sultane. Le constat est le même : quand on goûte au plaisir des histoires, on devient accro. (Les mots seraient-ils une drogue ?). Le Rajah Cokorda Soukawati est comme le roi Shahryar : sensible au pouvoir des histoires, charmé par les mots et leur pouvoir imaginatif.

Quel cadeau plus magique peut-on faire que de donner à voir à chacun son potentiel créatif ? Sastrawane Mandia l’offre au Rajah, Jean-Marie Robillard l’offre au lecteur. La portée des mots est sublimée par les illustrations somptueuses de Marie Desbons. De page en page, tout est foisonnant, chaleureux, dépaysant à souhait, comme une main tendue vers la porte des rêves. Précieux et magique de bout en bout, cet album permet une immersion dans un incroyable et extraordinaire voyage.

Nous pouvons tous être Sastrawane Mandia : pour cela il nous faut un beau carnet, du temps et un cœur, des yeux, une oreille attentive aux merveilles du monde. Chut, vous entendez le vent qui porte à notre oreille un message de la part des histoires : « nous sommes là… ».