Toutou tondu

Delphine Perret

L’Atelier du poisson soluble

C’est un livre au poil.

C’est un livre qui a du chien.

C’est une histoire tout en rimes, qui parle d’un enfant et d’un toutou. Ça commence par leur rencontre dans la rue. Rapidement l’enfant se dit qu’il lui manque quelque-chose de capital à ce toutou : il n’est pas assez poilu. Qu’à cela ne tienne, un petit traitement sur mesure et voilà le toutou couvert de longs poils, qui poussent, poussent, poussent encore. Diantre ça ne s’arrête plus ! Que faire de tous ces poils ?

Le toutou hyper-touffu devient célèbre et l’enfant regrette le temps d’avant. Il cherche des solutions : un vélo, le toutou sur le dos les voilà partis à la rencontre de gens plein de talents…ou pas. Il ne semble pas y avoir de solution. Enfant et toutou rentrent à la maison et se font une raison. Jusqu’à ce passage chez Renée la coiffeuse, dont les talents en coiffure relèvent de la gageure…Quelle aventure !

Au début la couverture ne m’a pas attirée. Mais j’étais franchement piquée, intriguée : y a quoi dans un livre poilu ? J’y ai trouvé une chouette poésie en prose, un vrai plaisir cette lecture : c’est drôle et goutu, ça donne envie d’inventer des histoires ! Le petit format du livre le rend attachant comme un petit animal de compagnie. Delphine Perret nous offre le texte et les dessins. Assonances et allitérations se succèdent de page en page avec un parfait dosage. Côté illustrations les traits sont fins, délicatement efficaces pour un résultat très amusant !

Vouloir changer quelque-chose chez quelqu’un, je suppose qu’on y a tous songé, voire qu’on a déjà essayé. Comme dirait l’expression : « on sait ce qu’on perd, on ne sait pas ce qu’on va trouver ». Et toc la leçon est donnée et comprise. Ceux qu’on aime, c’est bien de les aimer tels qu’ils sont.

Alors messieurs mesdames , vous en dites quoi : avec ou sans poils ?

Même Diabolo l’a adopté !

Ça suffit Mammouth !

Micaela Chirif et Issa Watanabe

Éditions Père Fouettard

Il y a des fois où quoi que l’on demande, on reçoit toujours la même réponse à savoir : NON ! C’est ce qui arrive au jeune garçon de l’histoire : toute demande formulée à son mammouth de compagnie génère la même réponse…NON, point d’exclamation !

C’est un animal de compagnie XXL vaguement rebelle en mode passif d’abord, puis en mode provoc’hyperactive ! Dire « ça suffit mammouth » à un animal aussi gros, hem hem c’est pas une bonne idée…Le mammouth, encoléré, embraye et se met à tout renverser : la salle de bain finit inondée, le salon est un vrai chantier, et que dire des cahiers tout barbouillés !

Pourtant quand son jeune maître tombe de sommeil, le mammouth turbulent devient prévenant et doux comme un agneau…Un album grand format pour une histoire hyper attachante : il ne vous rappelle personne ce mammouth ? Je ne sais pas pour vous mais j’ai déjà rencontré des petits d’hommes que j’aurais pu surnommer « mammouth ».

L’histoire n’est pas là pour délivrer une morale. Avec drôleries, des situations de la vie courantes sont métaphorisées (du moins j’en fais la présomption devant la superbe absence des parents).  C’est sympa d’inverser les rôles des fois. L’enfant se retrouve en posture de grand. Du haut de sa petite taille, il est parfaitement conscient de toutes les sottises commises par son énorme animal de compagnie. Et de la difficulté terrible à le faire obtempérer ou simplement se calmer. Il comprend que cadrer et faire preuve d’autorité n’est pas une tâche aisée. (Mon petit doigt me dit que les enfants adorent ce retournement de situation).

Le texte de Micaela Chirif est court, percutant, rythmé par les NON. Il est enrichi par les illustrations d’Issa Watanabe, véritables petites scènes de la vie courante colorées et attachantes. Le tout est joyeusement provocant. 

Peu importe le degré de bêtise, l’amour est là. C’est peut-être le plus précieux de cette histoire. Grandir, c’est aussi désobéir. Ça ne serait pas drôle de répondre sans ciller à toutes les demandes faites par les grands.

Après tout, quelle meilleure façon de tester l’affection de papa et maman qu’en leur en faisant voir de toutes les couleurs ?

Et vous : quel genre de mammouth étiez-vous ?

L’Archet

Hélène Gloria et Pascale Maupou Boutry

Éditions Cipango

Il y a des livres qui vous font de l’œil et on sait sans l’avoir encore ouvert que ça va le faire…

Après l’article sur Chapiteau ( https://clarasurlalune.com/2020/06/08/chapiteau/ ), ne perdons pas le rythme et pour votre plaisir Mesdames et Messieurs mes lecteurs :  une histoire de cirque !

Et un voyage car on part dans la Russie impériale !

Un cirque traditionnel se produit de ville en ville dans la lointaine Russie. C’est le printemps. Tout le monde rêve de jouer devant le tsar mais en attendant cet absolu privilège, il faut écumer la province. La vie est rude et la hiérarchie au sein de la troupe est bien réelle. Le soir de la première représentation du printemps, un élément inattendu vient perturber le spectacle : sorti d’on ne sait où, un musicien masqué joue du violoncelle. Si le public est conquis, la troupe circassienne est déstabilisée. Car du musicien, on ne sait rien : il a tout bonnement disparu. Le phénomène se répète soir après soir lors de différents numéros. A chaque fois la magie se produit, sublimant le numéro en cours. Seule Margarita la dompteuse ne s’offusque pas de ces intermèdes musicaux.

La réputation du cirque gagne en notoriété grâce à ce mystérieux violoncelliste au point que le Tsar souhaite assister en personne au spectacle. Le rêve de la troupe va devenir réalité, les rêves de gloire germent dans les esprits. Le grand soir arrive : la troupe fébrile entre en scène. Lorsque que vient le tour de Margarita et se tigres de Sibérie, le silence se fait. Vraiment ? Les notes montent, enflent, magnifiques. Le Tsar applaudit tandis que Margarita devient tigre : le musicien lui vole son moment de gloire. Etouffant dans son orgueil blessé, elle démasque le musicien. Effrayé, il s’enfuit. Les conséquences seront terribles pour la troupe circassienne et pour Margarita. Le musicien, jamais on ne le revit…jusqu’à ce jour des décennies plus tard…

Ce livre est un enchantement de par les illustrations ! Pascale Maupou Boutry nous transporte dans cette Russie d’avant révolution, raffinée, brillante de clairs-obscurs et si rude. Quant à l’histoire…Hélène Gloria nous emmène tantôt côté piste, tantôt dans les coulisses du cirque. Dans ce milieu éminemment masculin, je lui tire mon chapeau de laisser une jeune femme nous raconter cette histoire dans ce qu’elle a de magique et tragique à la fois. Et puis une femme dompteur (dompteuse ?) de tigres de Sibérie (un de mes animaux préférés) ça ne pouvait que me parler.

Une histoire tout en musique et mystère, et révélatrice de certaines limites émotionnelles. Eh oui on a tous notre côté obscur. Margarita avait envie de son moment de gloire et autant elle tolérait les incursions du musicien dans les numéros des copains, quand ce fut son tour la chanson n’était plus la même. Tolérance au placard, côté obscur en avant ! Parfois les émotions nous débordent, rafales incontrôlables. Anticipation des conséquences : niet. La vie est faite de leçon et si celle-ci est brutale, elle aura participé à la connaissance de soi. Ce point de rupture sera le début d’autre chose pour Margarita. Si la culpabilité lui a tenue compagnie une partie de sa vie, le moment de faire la paix avec cet épisode peu glorieux est enfin venu.

Merci aux éditions Cipango pour ce très bel album ! Avec cette histoire j’ai frissonné, j’ai imaginé le violoncelle faisant taire les cuivres et les murmures du public subjugué. J’ai vécu l’enrichissement des numéros par la musique, retenu mon souffle devant les acrobaties, espéré que jalousie et courroux s’adouciraient : que d’émotions !

Chapiteau

Jean-Léonard de Meuron et Véronique Peccoud

Éditions Courtes et Longues

Mon livre a eu une vie, c’est pourquoi il est rafistolé !

Quel est le personnage emblématique du cirque ? Le Clown sans aucun doute.

Qui dit clown dit drôleries, pitreries et….nez rouge of course ! Sauf que dans ce cirque, le clown se réveille un matin sans son nez rouge. Son fils nous raconte comment soudainement tout le monde s’agite : où peut-il être ? Mais impossible de le retrouver. Le spectacle commence, le clown s’approche de la piste sans son nez et, c’est un bide.

Qu’y a-t-il de pire pour un clown que de ne pas faire rire le public ? Impossible de poursuivre sans son nez : le clown décide de partir pour le « retrouver ».

Voilà le cirque orphelin de son clown. Bien que chacun s’essaye à le remplacer, personne n’y parvient. Le désespoir envahit le moral des artistes. Hommes et animaux pleurent : Alice et ses larmes inondantes ont de la concurrence. Le cirque est débordant de spleen. L’hiver arrive et entre les bottes et les patins, rien n’y fait : sans clown le cirque ne semble plus bon à rien. Trop de larmes, trop d’eau : le cirque est submergé et le naufrage guette. Où est-il le clown ? Quand rentre-t-il ?

Il l’a cherché aux quatre coins du monde son nez rouge, en vain. Son dernier courrier annonce à sa famille une terrible nouvelle : il ne rentrera pas. Choqués, atterrés, les circassiens veulent tout arrêter. Le chagrin est tel que le bébé de la troupe est oublié dehors.

Si la vérité sort de la bouche des enfants, peut-être que l’espoir vient de ce qu’ils peuvent voir. Le rire de Bébé résonne soudain dans le silence. Avec ses yeux d’enfant, il a reconnu dans le soleil rougeoyant le nez de son père, ce nez de clown qui leur a tant manqué. Son rire est contagieux et bientôt, tout le monde est contaminé. Le moral ayant un peu remonté, un dernier spectacle sera donné : c’est un triomphe ! (il se murmure que depuis le ciel, le papa-clown veille…).

Il y a plusieurs phases quand on se découvre atteint d’une maladie grave : la stupeur, le départ en soins, et parfois la triste réalité qu’on ne reviendra pas. Pour les proches, il y a l’angoisse, puis le deuil : deux phases terribles pendant lesquelles la vie semble perdre toute saveur et toute couleur. Pour ne pas couler on peut trouver des parades : mettre des bottes, des patins, monter dans un bateau : quelle sera la prochaine étape avant de sombrer ? Comment retrouver un peu d’apaisement ? Pleurer sa douleur de perdre un être aimé, cela a un temps mais ne peut durer éternellement.

Le rire de bébé c’est la bouffée d’espoir, c’est la vie qui s’impose.

Le rire de bébé c’est l’étincelle qu’on a tous en soi qui soudain se remet à briller.

Le rire de Bébé c’est l’instant présent, la vie telle qu’elle est maintenant.

Le rire de Bébé c’est voir la lumière à travers les nuages.

Le cirque campe la vie dans ce qu’elle peut offrir de plus chaleureux : la famille, les amis, les projets. Il y a aussi les épreuves, les drames. Dans ce microcosme, on voit comme la perte d’un repère peut mettre tout le monde à la dérive. Il est donc bien question d’adaptation. Puisque les choses changent, il paraît nécessaire de ne pas rester focaliser sur le passé. La vie peut se réinventer !

J’applaudis Jean-Léonard de Meuron, Véronique Peccoud et les Editions Courtes et Longues pour ce spectacle. (ça tombe drôlement bien pour un album qui s’intitule Chapiteau !) Entre les volets, les flaps, les animations et les pop-ups, on en prend plein les yeux et on s’amuse à chaque page.

De quoi inviter à exercer son regard d’enfant sur le monde…

…et se rappeler que ceux qu’on aime ne sont jamais très loin.

Korokoro

Émilie Vast

Éditions Autrement

Korokoro est un leporello, un livre accordéon comme je les aime : délicat, avec une histoire qui chemine, se déplie, où l’on avance, se met en boule, progresse et s’envole même !

Émilie Vast nous laisse y mettre les mots qu’on veut puisqu’elle a choisi de ne pas en mettre. Et hop, à nous de créer l’histoire :

-choisirons-nous un ton plutôt dramatique : Korokoro se cache, se protège, échappe à l’oiseau : ouuuf !

– choisirons-nous plutôt une histoire en randonnée : Korokoro rencontre des fourmis : hop il se met en boule ; Korokoro reprend sa marche, il rencontre un héron : hop il se met en boule ; Korokoro reprend sa marche, il rencontre un hibou : hop il se met en boule…etc

Nous suivons pas à pas un hérisson, semble-t-il… Où va-t-il ? Son chemin est ponctué de rencontres : fourmis travailleuses, poissons curieux, têtards frétillants, lapin interrogateur, hibou endormi, oiseau hardi et d’autres encore. A chaque rencontre, à chaque mise en boule, le hérisson voit ses piquants se parer d’éléments végétaux, tels des bijoux souvenirs bien utiles pour se camoufler. Il y a ce moment où le hérisson s’envole, attraper par un oiseau : tout de même il est bien léger ce hérisson pour être emmené si facilement… Est-ce que c’est vraiment un hérisson ?

La liberté des albums sans parole est quand même fabuleuse : le lecteur peut ajouter sa patte créative à celle initiée par l’auteure, devenant un peu auteur à son tour.

Notre petit héros, avec son déguisement va réussir à rejoindre son ami après un chemin ponctué de péripéties. Le camouflage a réussi : il s’avère qu’il était indispensable. Parfois il faut se cacher pour atteindre son but. Parfois il faut se la jouer discrète quand sa vie en dépend. A force de persévérance et prudence on y arrive…des fois (oh oh, ça me fait penser aux migrants tout ça…).

Notre petit ami progresse à quatre pattes. Il avance, il s’arrête, il avance à nouveau, il regarde autour de lui. Une autre image me vient : celle de l’apprentissage de la vie : on rampe avant de marcher, on accumule des choses qu’on laisse en route pour devenir soi et rejoindre l’autre.

Une petite recherche avant d’écrire cet article pour savoir ce qu’est « Korokoro » : j’ai trouvé une province au Mali et une forme de lutte africaine dansée…ah oui…?

Il y avait la chenille qui devient papillon, maintenant il y a le hérisson qui devient souris. Merci Émilie Vast pour cet accordéon nature, tout doux, et pour le jour où l’on considérera avec un œil attendri les bogues de châtaigne en se demandant qui est caché dessous.

Même Diabolo se demande ce qu’il y a là-dessous…

Prunelle de mes yeux

Elisabeth Brami et Karine Daisay

L’atelier du poisson soluble

C’est un livre qui peut déranger, heurter, bouleverser.

La couverture a attiré mon œil : je l’ai trouvée magnifique. Il n’y avait pas de résumé sur la quatrième de couverture, aussi pour en connaître le contenu j’ai dû…le lire.

Prunelle de mes yeux, c’est le récit d’un enfant. Au début c’est une tranche d’enfance insouciante, légère, heureuse, faite de jeux, de voiture à pédales, de sourires, d’amour incommensurable en barre. L’enfant raconte cette complicité absolue : les promenades dans la nature, les collections de coquilles d’escargots et le rire de sa maman qui lui dit tout le temps « tu es la prunelle de mes yeux ». Le bonheur absolu connaît un premier accro. Car Œdipe doit rester dans le champ du lointain : quand un monsieur occupe soudainement les pensées de maman, ça déplaît à l’enfant qui se sent mis au second plan. Grandir c’est dur : pourquoi faut-il que les choses changent ?

L’équilibre du bonheur est à nouveau bousculé quand le monsieur part et que le ventre de la mère commence à grossir. En prime il faut aller à l’école : que de séparations ! La femme réalise à ses dépends que l’amour est parfois aussi solide qu’une queue de lézard. Est-ce qu’on peut guérir d’un cœur brisé ? Il y a ce ventre qui grossit. Il y a la colère de l’enfant qui grossit. L’enfant ne comprend pas que l’amour exclusif de sa maman se soit enfui. L’enfant expérimente la frustration, la colère, la tristesse en un amas émotionnel destructeur.

Et puis il arrive ce nouveau bébé. Il faut partager maman : l’enfant ne veut pas, ni partager, ni de ce bébé. Comment faire pour que tout soit comme avant ? La jalousie l’étouffe. Il suffirait que le bébé meure, se dit l’enfant. Miracle (ou pas) son vœu est exaucé. Cependant, le calcul morbide n’a produit l’effet escompté et c’est pire qu’avant. Après le deuil périnatal, la jeune femme s’enfonce dans la dépression. Le cœur brisé ne tient plus qu’à un fil. L’enfant relate l’école manquée, le goûter oublié, sa maman fatiguée en permanence jusqu’à ce jour…

Comment annoncer à un enfant que sa mère est partie définitivement ?

Comment dire à un enfant l’indicible ?

Comment expliquer une vie qui bascule, le monde sans dessus dessous avec la disparition du seul parent ?

Je n’ai pas de réponse. Ce livre me bouleverse. Les hypothèses émergent et le déni de l’esprit face au sous-entendu trop lourd : mais, mais, mais quoi mais non ! La douleur a-t-elle trouvé sa délivrance sous un train ? d’une autre manière ?

Au fond que m’importe…le résultat est glaçant, terrifiant.

Lire le sentiment de culpabilité de l’enfant active une empathie bouleversante, douloureuse. L’enfant rêve à ce jour où sa maman reviendra. L’enfant espère le retour des jours heureux, l’enfant rêve d’être pardonné pour ses mauvaises pensées et le lecteur (MOI) a la gorge si serrée qu’il peut à peine respirer. Bonjour la catharsis ! Le déferlement émotionnel est incontournable. Comment imaginer que la vie puisse à ce point virer au cauchemar ? C’est un drame du quotidien dont on pourrait lire la description dans la rubrique « faits divers » d’un hebdomadaire. Après tout, le reste du monde n’aura pas sa vie bouleversée : seulement l’enfant et ses grands-parents.

Je vous avais prévenu : c’est un livre qui peut déranger. Pour autant je n’ai pas pu le lâcher. Pourtant je l’ai acheté. Les illustrations de Karine Daisay accompagnent subtilement le récit dans sa progression dramatique. Le tragique est paradoxalement magnifique. Je connaissais Elisabeth Brami sur un registre plus léger : force est de constater qu’elle assure dans le drame. En prenant le point de vue de l’enfant, sans pathos, elle laisse le lecteur suivre ces tranches de tragédie humaine.

La tragédie grecque n’a qu’à bien se tenir…

Cet album est un générateur d’émotions dans un grand écart éprouvant. La bascule inéluctable se produit sans que rien ne nous y prépare, par surprise pour le meilleur et pour le pire.

On aime ou pas : j’ai fait mon choix.

Cerise Noire

Patricia Reznikov et Laurent Corvaisier

Thomas jeunesse et Amnesty International

C’est une histoire de gens d’ailleurs.

Cerise vit dans une roulotte avec sa famille. Entre ses parents, ses frères et sœurs et sa renarde, l’enfant témoigne de sa vie. A chaque saison son rythme sur le campement où cinq autres familles vivent. Pourquoi – comment sont-ils arrivés là ? Le déracinement est suggéré : la vie n’a pas toujours été ainsi pour les ascendants. Les enfants font des suppositions (pas très gaies il faut avouer) puis ils rêvent à les ailleurs lointains qu’ils verront un jour…quand ils seront grands.

La solidarité est le ciment de Cerise et sa famille. La seule ombre au tableau est la question des enfants : « Est-ce que c’est parce que nous sommes des étrangers que nous n’allons pas à l’école ? ». Cerise a conscience qu’il y a une différence cuisante entre ceux qui vivent en roulotte et ceux qui vivent en maison. Heureusement pour apprendre il y a Asia : sa roulotte est comme une école. La transmission est active, chantée, nécessaire. Être sédentaire n’est pas une fin en soi. Avec sa sagesse d’enfant, Cerise le dit : elle aime sa vie comme elle est.

Dans son campement les enfants jouent ensemble, rêvent à demain, imaginent de nouveaux chemins, construisent des cabanes. Le jour où Peter (le futur amoureux de Cerise) trouve un livre, s’ouvrent les horizons de l’imagination, et les enfants de plonger dans la jungle de Kipling à la rencontre des loups et de Mowgli. Avec eux ils ont joué, ils se sont racontés leurs vies.

Comme dans Gipsy (dont j’ai parlé il y a quelques jours : https://clarasurlalune.com/2020/05/19/gipsy/ ), je suis positivement touchée par cette ambiance où hommes et animaux vivent ensemble sans se poser de questions. L’animal sauvage a été recueilli, protégé, nourri et est devenu un membre de la famille. Kalinka la renarde accompagne Cerise tout au long du livre…Mowgli vit avec les loups…les barrières entre espèces n’ont plus cours devant tant de respect. La proximité avec la nature est réelle et terrain pour l’imaginaire. Pourquoi est-ce que tant d’hommes ont perdu cela de vue ?

La soif de connaissance est prégnante. Elle galvanise Cerise quand enfin les portes de l’école s’ouvrent. Les connaissances par l’instruction, c’est un ticket pour le futur, pour les projets, et pour l’intégration. Cerise rêve, anticipe ses nouveaux amis tout en profitant des joies du moment présent.

D’emblée Cerise n’a pas accès à l’école. Pourtant elle est une enfant comme les autres. En quoi sa non-différence implique qu’elle ne puisse pas y aller ?

Quand on lit ce livre en France, impossible d’échapper à la question de l’accès à l’éducation : qui n’y a pas droit ? Est-ce que je côtoie des gens qui n’ont pas été à l’école ?  Est-ce que près de moi il y a des enfants qui ne passent pas les portes de cette institution ? Cela ouvre la possibilité d’une discussion avec les plus jeunes sur ce droit qui pourtant n’est pas permis à tous les enfants de la planète.

Au-delà de la question de l’instruction, ce livre interroge sur les droits des enfants dans une dimension plus globale.

Qu’est-ce qui est important pour les enfants ? Avoir une famille protectrice, aimante, jouer, nourrir la soif de connaissance, avoir de quoi manger, cultiver des projets…du simple et de l’essentiel. Avec des mots simples, Patricia Reznikov sème des paroles de tolérance au nom de l’enfance, ce trésor d’innocence et d’espoir. Les illustrations vives et expressives de Laurent Corvaisier nous proposent de considérer avec plus de couleurs et de chaleur les vies différentes. Vous entendez les notes de l’accordéon et le crépitement du jeu de camp ?

Cet album m’a émue, touchée, fait cogiter. Il éclaire différemment une chance que j’ai eue : celle d’aller à l’école. Jamais je ne m’étais posée de question : c’était obligatoire, OK. Pourtant si j’en suis là aujourd’hui, avec mon métier et la possibilité de partager les livres que j’aime, si j’ai appris la tolérance, la non-peur de la différence, probablement que les années passées sur les bancs y sont pour quelque-chose…

Lili-Bouille la grenouille

Cécile Alix et Xavière Devos

L’élan vert

Ah la conquête de l’autre…ou je t’aime moi non plus !

C’est une histoire ouille ouille ouille (autant vous mettre dans le bain des rimes tout de suite).

Une grenouille fort débrouille essaye de se dépatouiller d’un crapaud andouille (dont l’estomac gargouille) qui s’imagine qu’il va pouvoir l’avaler, la croquer, la gober… Lili-Bouille n’est pas d’accord avec ce programme. La grenouille se métamorphose successivement en cornet à pistouille, en ballon sautouille, en algue à chatouille. Peine perdue, Soupalo le crapaud continue ses menaces : il va finir bredouille. Elle l’avait prévenue Lili-Bouille : si on la cherche, on la trouve.

Soupalo tout penaud s’excuse, après avoir eu une sacrée trouille !

La grenouille n’est pas rancunière, et c’est là son moindre atout. Finies les embrouilles : l’histoire se finit bien entre Soupalo et Lili-Bouille ! (paraît même qu’il y aurait un petit bis….chuuuuut !)

Elle rappelle curieusement la chanson des métamorphoses cette histoire : allez hop, petite digression en chant traditionnel comme je les aime 😉

Qu’est-ce qui a fait changer d’avis Soupalo ?

Peut-être qu’il avait déjà une idée qui trotouillait derrière la tête…? En bon crapaud pas malin il aura choisi une stratégie de séduction qui consiste à enquiquiner plutôt que de se dévoiler…c’était plutôt risqué !

Ou peut-être a-t-il été séduit par l’aplomb de la dame ? Car elle se défend, elle ne se laisse pas impressionner. Elle est sûre d’elle et elle l’ouvre, sa grande bouche de grenouille. Moralité, derrière une demoiselle délicate en apparence peut se cacher un caractère bien trempé.

C’est une histoire sautillante et délirante que nous livre Cécile Alix : un vrai délice à raconter à haute voix (gare à l’embrouille articulatoire !). Vous y ajoutez les illustrations charmantes et sautillantes de Xavière Devos et tadam : voici un conte qui bavouille à souhait. Qu’est-ce que ça me plaît !

J’espère que maintenant vous avez envie de jongler avec les rimes – de faire des jeux d’écriture – de créer des histoires délirantes, embrouillées, extravagantes…et comme Lili-Bouille : terriblement attachante !

Mon ombre

Anne-Claire Lévêque et Sandra Desmazières

L’initiale

Elle nous accompagne depuis toujours.

Elle accompagne toute chose.

Elle ne disparaît jamais complètement, même pas quand le soleil est au zénith.

Elle peut à sa guise grandir ou rétrécir. Elle se fait forme selon ce que les doigts dessinent. Ramper sur le sol ou s’étirer le long des murs : quelle aventure !

Immatérielle, elle ne connaît pas de limites, du moins le pense-t-elle car, raison gardée elle reste liée…aux pieds.  

L’enfant joue avec son ombre. L’ambiance est chaude, calme et propice à l’exploration de cette prolongation de nous. L’enfant peut devenir une géante, le chat devenir félin menaçant. L’air est léger en cette journée d’été. Merveilleux verts en camaïeu pour mieux laisser se glisser la lumière, la végétation luxuriante participe au jeu et devient terrain d’exploration. Comment résister à la quiétude qui se dégage des illustrations ?

L’enfant teste, expérimente, invente, crée, se dépasse (est-ce que ça vous rappelle des souvenirs ?).

Merci Anne-Claire Lévêque et Sandra Desmazières pour partager avec nous cette histoire toute en fraîcheur et amusement de l’enfance. Nul doute qu’après avoir plongé au pays de l’imagination avec cet album, d’aucun se surprendront à jouer avec leur ombre…on parie ?

Petit arbre Little Tree

Katsumi Komagata

One Stroke / Le Cosmographe

Il est des livres avec lesquels il faut prendre le temps, prendre un moment, se poser, ne pas être pressé, et regarder une fois, puis une deuxième, tourner autour, changer d’angle, et laisser son secret se révéler.

Petit arbre est un livre animé, un pop-up doux à caresser car pour Katsumi Komagata, le papier à lui seul raconte une histoire. Le livre est trilingue français-anglais-japonais : plus pratique pour être partagé avec le plus grande nombre !

Page après page, jour après jour, les mois et les saisons défilent et l’on suit la vie d’un petit arbre. La petite pousse au début quasi invisible croit lentement, sûrement, de la terre vers le ciel. Immobile, il voit passer la vie des animaux, des hommes qui se promènent ou qui ont de la peine, les nuages dans le ciel. Vivant, il suit sa propre évolution, sa croissance. Un jour le vert deviendra rouge, l’automne s’impose.

Ancrage, trait d’union entre la terre et le ciel, plus il devient grand et plus son horizon s’élargit, lui qui était si petit. C’était il y a longtemps…Le jour, puis la nuit et un jour c’est fini. Fini ? On s’étonne de son absence. On ne remarque pas encore la graine qui se fraye un chemin…

Qui y a-t-il de plus habituel qu’un arbre dans le paysage ? Si on prend le temps de réfléchir au cycle de sa vie, il se peut qu’on réalise que la vie d’un arbre est faite de courage. Les épreuves se succèdent : d’abord il faut grandir, laisser les oiseaux partir. Toutes les couleurs y passent. D’arbre ou d’humain la vie est la vie. Un jour la place est laissée pour une autre et tout recommence.

On peut y voir la vie d’un arbre. On peut y voir autre chose.

Je contemple un album d’art, subtile, léger, gracile comme la brise qui fait danser les feuilles. J’ai pris un grand plaisir à tourner les pages à l’extérieur : le jeu des ombres dans la lumière du soleil a dévoilé son autre dimension. Ouvrage étonnant, lumineux, porte sur l’instant présent.