La grande amie

Ylva Karlsson et Eva Lindström

Le Cosmographe

Fascination cétacés…

Caio rêve d’amitié avec une baleine.

Un soir, une baleine apparaît au large: tellement grande, tellement belle, tellement réelle.

Ni une ni deux, l’enfant s’avance à la rencontre de l’animal et lui demande « Tu veux bien être mon amie ? ». Pas de réponse. Est-ce que la baleine a entendu la question ? Progressivement l’enfant s’avance sur la plage, puis progresse sur l’océan à coups de rame. Sans crier gare, la haute mer et ses vagues renversent le frêle équilibre de l’enfant.

Choc, chute, immersion totale vers le monde qui est sous l’eau. Caio coule.

Caio se voit quitter ce monde. C’est sans compter sur l’aide de sa grande amie…pour finalement obtenir la réponse de la baleine à la question posée par l’enfant…Écoutez, elle chante !

L’histoire aurait pu mal finir. Ouf la fillette ne se noiera pas aujourd’hui.

Une petite fille qui rêve d’amitié avec le plus gros mammifère marin : côté contraste c’est réussi ! Tout les sépare : qu’importe. Par amitié Caio dépasse tous les obstacles qui la sépare de l’animal. Je la comprends : l’image de la baleine est fascinante. Et si magnétique qu’elle fait oublier toute prudence. On frôle la catastrophe, la portée dramatique place le lecteur en apnée. La profondeur de l’affection peut être puissante mais elle est peu de chose quand on n’a pas pied.

Merci Ylva Karlsson : cet album est une bouffée d’embruns. Sur la plage, on est pieds dans l’eau face au vent avec Caio. Des teintes pastels emplies de douceur nous transportent dans une ambiance automnale de bord de mer. La grandiosité de l’océan trouve son écho dans la détermination de l’enfant. La poésie visuelle d’Eva Lindström s’accompagne de quelques clins d’œil irrésistibles, comme ce poisson qui semble bouche bée en voyant la fillette couler, ou cette tong abandonnée.

Quand on aime, on peut tout dépasser. Devenir ami avec un géant des mers, c’est un beau happy end. Toutefois, peut-être que quand il s’agit d’un animal marin il semble plus sage de l’aimer de loin…tant qu’on n’a pas appris à nager !

Fadoli

Marie-France Chevron Zerolo et Mathilde Magnan

Éditions courtes et longues

Il n’est pas comme tout le monde.

Il est différent (ouh le gros mot)

Il ne passe pas inaperçu.

Pour certains il serait bête, bêta, fada.

Ceux-là ne savent pas….

Ils ne savent pas regarder au-delà des apparences…

Ils ne comprennent pas l’émerveillement permanent…

Ils ne devinent pas l’authenticité derrière le rire…

Ils passent à côté de la lumière de la lune en plein midi…

En peu de mots on rencontre Fadoli. Peu de mots qui en disent pourtant long. Trois syllabes pour un diminutif magique : en langue provençale Fadoli signifie « touché par les fées ». C’est une jolie étymologie pour désigner l’innocent, le simple d’esprit, celui qui profite sans détour de la magie de la vie.

Et c’est bien de magie dont il s’agit ici. Fadoli et sa chevelure fleurie ne connaissent pas de limites. Un battement d’ailes et Fadoli s’envole la tête à l’envers. Sous terre, en effleurant l’onde ou en taquinant les nuages, l’enfant invente la beauté du monde. Les animaux, réels ou hybrides, sont ses amis. D’une petite allumette il éclaire le monde de sa lumière à lui.

Les illustrations de Mathilde Magnan sont elles aussi « fadoli », riches de contrastes où l’union du noir et blanc amplifie la chaleur des couleurs. Fadoli y apparaît tantôt immense, tantôt petit accompagné d’une myriade d’animaux sauvages, dont on sent qu’ils se sont apprivoisés mutuellement. Et puisque tout est possible, pourquoi pas des cheveux pissenlits, des ailes de papillons dans le dos ou une montagn’oiseau sur laquelle se percher ? C’est une plongée ou une envolée à chaque double-page. Des zèbres volants côtoient les chauve-souris le jour et la nuit et tous de se retrouver dans l’arche de Noé. Le bateau coule : pas grave, un peu de rire et c’est reparti !

Oublions la peur de l’autre, le jugement, la méfiance devant les rires qu’on ne comprend pas. Marie-France Chevron Zerolo signe ce texte « petit mais costaud ». Cette réhabilitation de l’innocence authentique, chacun peut s’interroger : « chez moi, où est-elle passée ?». Je me questionne aussi quant à la bienveillance que l’on manifeste vis-à-vis des simplets que l’on croise…ces éternels enfants. De la réalité de Fadoli à la nôtre, le chemin n’est peut-être pas si loin.

Je voudrais rejoindre Fadoli et ses amis. Cet album, je le qualifie de chef-d’œuvre ! (hé ouais, d’abord : Bravo Marie et Mathilde !)

Fadoli me rappelle que moi aussi je peux entretenir ma propre magie. Pour la rallumer il suffit de gratter une allumette en riant…

C’est toujours bon à savoir !

La Petite Fille qui cueillait des histoires

Soojung Myung

Traduction de Véronique Massenot

L’élan Vert

Chut, ne réfléchissez pas et attrapez la main de la petite fille.

Vous avez vu cette incroyable couverture en pleine page !!!

Même mon chat est sous le charme !

La jupe de l’enfant tourne, tourne et nous entraîne dans un voyage à la rencontre des histoires. La poésie accompagne chaque rencontre sur les différents continents. Soojung Myung nous offre un ravissement visuel tout en mouvement et légèreté comme le ferait le tissu d’une jupe tourbillonnante. Une double page abrite deux contes : les reconnaitrez-vous ?

Au gré de 1001 détails, tel un « Cherche et Trouve », on croise des détails, des clins d’œil, des indices qui nous mettent sur le chemin de moult histoires. Quelle ne fut pas ma joie de rencontrer à quelques pages d’intervalle Alice et Vanna. Et la fillette dans tout ça : parmi les détails, saurez-vous retrouver notre jeune guide ?

De la coccinelle à la fleur précieuse, de la demoiselle joyeuse à la cane voyageuse, de page en page les paysages permettent au lecteur émerveillé d’accrocher des étoiles dans les yeux. C’est chouette de voir que partout sur terre, il y a des histoires pour jalonner le chemin. Et comme par hasard, la plupart des personnages croisés sont…des héroïnes qui portent une jupe !

Peut-être que les histoires qu’on aime nous habillent aussi sûrement qu’un vêtement…

Peut-être que les histoires de notre enfance nous accompagnent partout qu’on aille pour éveiller la magie en toute chose…

Peut-être que les histoires sont des révélateurs des beautés du monde…

Alors en route : à cheval, sur le dos d’un ours ou via la voie 9 ¾, laissez le foisonnement coloré de Soojung Myung donner le rythme de cette danse. Voilà un livre « qui fait du bien ». La formule est simple et efficace. Je ne sais plus quel âge j’ai au moment où j’écris. Cet album est une passerelle entre la poésie des mots, la richesse des contes célèbres et celles des illustrations. En outre il rend hommage à la féminité dans les contes, ce qui n’est pas pour me déplaire !

Les textes sont courts, dialogués : peu de mots pour créer subtil écho à l’imagination. Bravo Véronique Massenot ! Si le chemin sinueux sur la route de la traduction vous intéresse, je vous invite à aller lire ce que la traductrice elle-même en dit sur son blog : http://correspondances.hautetfort.com/

(Maintenant il faudrait que nous parviennent les contes « qui nous manquent » en français…youpiiiii encore des histoires à découvrir !)

Le mot de la fin dit ceci : aie confiance en toi fillette ou dame qui a gardé son âme d’enfant :  soit inspirée par Heidi, Mulan, Hermione ou Mafalda. Si elles sont incroyablement merveilleuses, sans doute aucun tu l’es toi aussi !

Le voyage d’Od

Susanna Isern et Ana Sender

Père Fouettard

Une illustration mise à dessein sur la page Instagram de l’éditeur et BOUM ! (bien joué Père Fouettard ! )

Le Voyage d’Od est un voyage pour le lecteur. Vous êtes prêt : on embarque pour le nord rude et magnifique de la Mongolie à la rencontre des Doukha.

L’hiver rude éprouve la communauté : Naran est très souffrant et rien ne parvient à le guérir. Od est prête à tout pour sauver son petit frère, même à entreprendre un long et périlleux voyage pour trouver l’astragale guérisseuse. C’est le chaman qui l’a dit : c’est le seul remède possible.

Od et son renne se mettent en route. Leur chemin croise celui d’un renard affamé : la fillette, sensible à la détresse de l’animal blessé partage avec lui un peu de sa nourriture.

Le lendemain c’est un aigle qu’Od secoure : par reconnaissance, le rapace place son destin entre les mains de l’enfant. Le voyage peut continuer mais les dangers guettent : une ourse en colère, le déchaînement de l’hiver, le doute qui envahit l’esprit : arrivera-t-elle à trouver cette fleur guérisseuse et à rentrer à temps ?

Le voyage d’Od, c’est le récit d’un parcours initiatique. L’enfant laisse une part de son insouciance derrière elle et fait ses premiers pas sur le chemin des responsabilités. Le moteur de cette démarche : la peur de perdre un être cher. Intéressant n’est-ce pas, que cette émotion au demeurant peur agréable se fasse révélateur de potentialités.

L’enfant s’organise mais le parcours est juché d’imprévus. Dans la nature, ils prennent la forme de rencontres avec des animaux sauvages vulnérables, et dangereux. Od ne détourne pas les yeux de leur souffrance, malgré la crainte qu’ils lui inspirent au début. Cette empathie lui vaudra de l’aide dans des moments où elle n’aurait pu s’en sortir elle seule. Comme quoi à plusieurs on est plus forts !

Ça me plaît de retrouver le chamanisme dans cet album. Dans nos sociétés occidentales où la connexion à la nature est trop souvent bafouée, ça rallume l’idée qu’une guérison puisse dépendre…d’une plante.

(Pour ceux que cela intéresserait, j’ai trouvé cet article sur les bienfaits réels de l’astragale https://doctonat.com/astragale-bienfaits-posologie/ )

Susanna Isern nous offre un texte simple et profond qui parlera au cœur de ceux qui aiment les animaux. Le message en filigrane uni respect et protection des espèces, important à l’heure où les renards sont considérés comme nuisibles et où certains militent pour l’abattage des ours… Ana Sender éclaire ce texte par ses illustrations, véritables graines d’espoir et bouffées de grand air !

L’album s’achève sur une double page didactique à propos des Doukha, histoire de poursuivre le voyage.

Cet album me rappelle par certains points ce billet sur l’album La Petite Renarde que j’ai écrit il y a quelques mois… https://clarasurlalune.com/2020/01/29/la-petite-renarde/

Ils ont en message commun que l’humain, s’il ne respecte pas le vivant qui l’entoure, voit ses chances de guérison réduites à peau de chagrin. Alors un peu d’écoute, d’observation, de considération : bon voyage avec Od !

Au Bon Moment Au Bon Endroit

Cent ans de photos qui racontent le monde

Philippe Godard

Saltimbanque éditions

Ces temps-ci dans l’actualité on entend beaucoup parler de ceux qui se sont trouvés au mauvais endroit au mauvais moment.

Les débats s’ensuivent, se succèdent, se démultiplient dans le pays.

Il faut parler aux enfants, éveiller les consciences, apprendre à prendre du recul, de la hauteur…

Des mots importants sont entendus : « caricature », « manipulation », « censure », « propagande », « apparence »…

Du plus loin que je me souvienne, c’est au collège en quatrième ou en troisième que j’ai entendu parler de manipulation, caricature…C’était pendant le cours sur le siècle des Lumières, puis lors de celui sur la Révolution…et ces mots ont accompagnés ma vie depuis.

Me replonger dans cet ouvrage était donc logique, alors que je me questionnais sur les supports qui permettent l’émergence de l’esprit critique. Par le biais de trente-cinq photos célèbres, Philippe Godard nous invite à voyager au fil du 20e siècle. Sur la page de gauche, un court texte replace dans son contexte la photo qui occupe largement la page de droite.

Des temps forts immortalisés sur pellicule y figurent et balayent des thèmes divers et variés :

  • Guerres
  • Politique
  • Mœurs
  • Figures féminines emblématiques
  • Sciences
  • Sports
  • Conquête spatiale
  • Écologie
  • Mode
  • Racisme
  • Et d’autres encore…

L’ouvrage commence en 1918 et la dernière photo est datée de 2011.

Incontournables pour certaines, Philippe Godard nous explique ces clichés célèbres. Certains sont là pour témoigner, d’autres sont sûrement des mises en scènes. Pour certaines, elles ont un écho dérangeant avec les sujets qui martèlent l’actualité de ces dernières années. Les choses n’auraient-elles pas évoluées ? Ou bien l’Histoire serait-elle un perpétuel recommencement ?

Comment en quelques années la photo a-t-elle pu servir des causes politiques ou culturelles ? Comme tout outil de communication, elle peut donner à voir autre chose que le réel. Comme cette photo célèbre de baiser romantique…Romantique : vraiment ?

J’ai été stupéfaite de redécouvrir la photo de ce petit garçon juif du ghetto de Varsovie : où avais-je bien pu la voir récemment ? La réponse est dans le livre Rose Blanche de Roberto Innocenti, sur lequel j’ai écrit un billet début Août dernier… (https://clarasurlalune.com/2020/08/13/rose-blanche/ )

On se remémore Woodstock, on sourit à Marilyn Monroe et sa robe blanche ! Certaines photos sont incontournables, comme celle des tours du World Trade Center ce tragiquement inoubliable 11 Septembre 2001.

Dans cet ouvrage, les personnages célèbres y côtoient des anonymes célèbres. Comme quoi, il n’y a pas que les grands noms qui ont fait l’Histoire !

Du portrait de Joséphine Baker ou Che Gevara, de la Shoah à la bombe atomique, de la victoire de Muhammad Ali au premier pas de Neil Armstrong sur la Lune, du cœur de Yann Arthus-Bertrand au 11 Septembre 2001, ce livre est à la fois un documentaire sur le passé et un éclairage sur le présent.

Des photos pour fixer, se rappeler, s’étonner, s’offusquer…

Des photos pour ne surtout pas oublier ce qui fut grand, ce qui fut beau, ce qui fut abject, ce qui fut injuste…

Des photos pour garder l’image de ce qui ne sera peut-être plus bientôt…

Est-ce que de temps en temps un petit coup d’œil en arrière permettrait de comprendre le présent ? La question est vaste. Je n’y répondrai pas. Toutefois il est probable que je fasse preuve de davantage de circonspection devant les photos de baisers. Alors que je me laisserai gagner sans réserve par la beauté des photos de notre planète tant qu’elle aura des merveilles à nous montrer et que les photographes sauront immortaliser.

Romy et Julius

Marine Carteron et Coline Pierré

Le Rouerge

Il y avait Juliette Capulet et Roméo Montaigu.

Dorénavant il y aura Romy de la Boucherie et Julius du Véganisme.

Le décor est planté. Vous connaissez quelque-chose plus aux antipodes que boucherie et véganisme ?

L’histoire, comme la pièce, se déroulera en cinq actes.

C’est (comme par hasard) le théâtre qui rassemble Romy et Julius. Les deux adolescents vivent dans le même village mais vont dans deux collèges différents. Romy est la fille du boucher. Julius, arrivé seulement il y a quelques années partage les convictions animalistes de ses parents. Comme chez Shakespeare, tout semble les opposer. Vraiment ? Pourtant il aura suffi de quelques regards et exercices de théâtre et « alea jacta est ». Voilà Romy la rebelle sensible en lice pour le rôle de Juliette, et Julius le grand timide bien placé pour incarner Roméo.

Dans un village à l’ambiance tourmentée, où les traditionalistes un tantinet réactionnaire s’opposent aux « nouveaux arrivés», les deux amoureux se ménagent une bulle protectrice où rien ne semble pénétrer : ni l’amertume de l’amitié trahie, ni leurs influences parentales respectives dont ils n’ont jamais parlé. L’important est ailleurs. L’important est dans la complicité, dans la douce harmonie de leur jeune amour. Mais une loi inéluctable quand on est une bulle c’est qu’on finit par éclater. Quand ça arrive, ça fait mal…

Dans un village où la communauté végane se fait régulièrement entendre, imaginez les relations avec l’abattoir local et par ricochet, avec la boucherie. Fin octobre arrive, Halloween est dans la lorgnette. Pour marquer les esprits, le groupe animaliste a décidé de défiler, pas pour réclamer des bonbecs à la gélatine de porc vous vous en doutez. Grimés en bouchers ou en animaux morts, les participant arrivent devant la boucherie. Dans le cortège, Julius arbore un costume de mouton. C’est ainsi accoutré qu’il découvre derrière le comptoir de la boucherie…Romy.

Romy a très bien reconnu Julius malgré son masque. C’est une douche froide, une inondation, un tsunami qui semble ravager ses sentiments. Comment se retrouver quand de part et d’autre tant d’a priori les séparent ? Julius qui considère que les bouchers sont des assassins psychopathes d’animaux pourrait-il aimer Romy la fille et la sœur du boucher ? Neuf jours ont passé : quand les tourtereaux se retrouvent, l’heure est à la discussion franche. Il faut briser les préjugés, rencontrer les familles, ouvrir un peu les portes et trouver un terrain d’entente. Concrètement le meilleur moyen de se rencontrer c’est de partager un repas. Et c’est justement ici le nerf de la guerre, le contenu de l’assiette. Greg le frère de Romy y va de quelques provocations…lors du repas Dominical dans la ferme de l’oncle Stéphane, l’éleveur de bétail…Sacré tableau n’est-ce pas ?

Si les familles s’accommodent bon gré mal gré de cette idylle, il n’en est pas de même pour le reste du village. Au collège Romy subit les attaques frontales du fils du directeur de l’abattoir, Richard et sa clique.

Le harcèlement va crescendo tant la haine entre carnivores et végétariens se cristallise dangereusement. Romy encaisse, prend sur elle. Le théâtre et Julius sont plus importants que cette bande de brutes. La rencontre avec la famille du Julius approche, et aussi le moment de se pencher sur l’orientation d’après brevet. Est-ce que son père acceptera de la laisser partir en lycée option théâtre, lui qui s’imagine que sa fille rêve de travailler avec la famille ? Toutes ces préoccupations prennent un tour dramatiquement inattendu quand lors de la fête de l’andouille annuelle, Greg est blessé grièvement lors d’un affrontement entre le groupe animaliste et les pro-abattoir. Quand l’hôpital et un service de réanimation s’en mêlent, la donne n’est plus la même. Pour Romy et Julius, la rupture semble consommée. L’histoire serait-elle donc impossible ? Attendez, nous n’en sommes qu’à l’acte IV…

Continuer à monter Roméo et Juliette relève de la gageure. Pourtant les profs de théâtre ne laissent pas le choix aux jeunes comédiens. La colère sourde gronde, enfle, et pas seulement entre Romy et Julius. Les têtes s’échauffent, les positions se radicalisent, les masques tombent, les faux pas s’enchaînent de tout côté. La métaphore avec Roméo et Juliette est trop criante. Sur scène, la vie et la fiction sont intriquées dans un vilain sac de nœuds d’insultes et de menaces. Au vingt et unième siècle les choses sont-elles condamnées à se passer comme en 1597 ?

La gradation dramatique n’a pas encore atteint son apogée. L’orgueil ça fait faire bien des bêtises, et ce quelque soit le bien fondé des convictions d’origine. Côté animaliste, une initiative malheureuse pourrait bien manquer de leur faire perdre toute crédibilité et dans les rangs, la cohésion se fissure méchamment. Par contre chez les viandards, les rangs se resserrent pour le pire : ça attaque, ça fume, ça flambe même ! Sauf que le feu, ça détruit et pas seulement les murs :  une fois encore, ça se finit à l’hôpital…

Allons respirez, le point final aura bien lieu sur scène, pas dans un service d’urgences. Parce que curieusement, c’est quand des vies ont été menacées que les esprits parviennent à refroidir. Les deux parties parviennent à faire un pas de tolérance l’une envers l’autre. La cause du respect animale n’apparaît plus si aberrante qu’au début aux anciens…Sur scène, le final de la pièce réserve bien des surprises au public ainsi qu’aux acteurs. Comme quoi, parfois les choses ne sont pas écrites à l’avance, et la seule façon de s’en tirer, c’est d’improviser !

Merci Marine Carteron et Coline Pierré pour cette visite ôôô combien passionnée de ces deux univers antinomiques. Outre le parcours des adolescents, le message transmis est délicat tant ce qui touche à notre assiette reflète chacun dans son identité profonde. Qui n’a jamais jugé l’autre par rapport à ce qu’il mange ? Aversion ou passion gustative pour l’huile de palme, les abats, les fruits de mer, les oignons, le fromage, le gluten, la viande, les champignons, le sarrasin : la liste est non exhaustive mais pour autant, elle pourrait déchaîner les prises de position, et les préjugés. Pourtant, tant que cela ne dépasse pas notre assiette, en quoi cela pose problème ?

  • « Oh tu ne sais pas ce que tu rates ! »
  • « Moi je ne pourrais pas me passer de fromage… »
  • « Ils sont fous ces végétariens !»
  • « Nan mais sérieux, t’es tombé dans cette mode du sans lactose ? »

Tout est dans le dépassement justement : quand ce qu’il y a (ou pas) dans notre assiette devient sujet à jugement, désapprobation, ce qui a pour vocation de finir dans notre estomac a des chances de générer quelques indigestions relationnelles. Pourtant, est-il possible d’éviter de sombrer dans la radicalisation des positions ?

On ne peut nier l’extrême sensibilités des sujets défendus par les animalistes… Je tire mon chapeau aux écrivaines pour réussir ce qui semble si difficile dans notre société : permettre à toutes les parties de s’écouter et d’entrouvrir la porte du dialogue. Ainsi on découvre un éleveur qui respecte ses animaux même s’il les destine à la consommation, et un apprenti boucher capable de s’offusquer du sort des animaux de cirque.

J’avoue que je n’ai pas vu venir la gradation dramatique. Néanmoins pour travailler dans le milieu médical, je confirme : un mauvais coup à la tête peut entraîner une hémorragie cérébrale et un séjour en réanimation. Ça craint quand une conviction dérape au point d’envoyer autrui à l’hôpital. Y a-t-il une seule cause qui mérite de s’écharper physiquement ? Pour Richard et ses potes incendiaires, la loi se chargera de leur rappeler qu’on ne peut pas faire justice en envoyant des cocktails Molotov.

Je suis contente d’avoir rencontré dans ce roman des protagonistes de la nuance, à savoir tante Céline, Mme Legrand et Mr Williams. Chacun depuis leur présence secondaire parvient à créer des ponts entre les différentes rives, que ça soit lors des repas de famille ou sur scène. L’humour tient sa place également : après tout on côtoie des ados. Il faut bien que ça soit un peu fleuri par moment, voire poilu (je kiffe le clin d’œil à la tyrannie esthétique de l’épilation…qui en prend pour son grade : et toc !).

L’association L214 est citée à plusieurs reprises. Marine Carteron et Coline Pierré n’y vont pas avec le dos de la cuillère pour certaines descriptions. Ayden ne mâche pas ses mots, de même que la petite Allie quand elle dit qu’elle ne veut plus manger de « fromaze ». Et oui, qui songe que la maltraitance animale touche aussi la production de certains fromages… ? On n’a pas fini ; quand on commence à dérouler ce genre de pelote, de découvrir des scandales aux images insoutenables.

Je retiendrai de Romy et Julius quelque-chose dont j’étais déjà intimement convaincue : que c’est dans le dialogue qu’on parvient à se faire un peu comprendre. A être trop tranché, trop entier, on prend le risque de bloquer tout échange et ce faisant, de laisser de la place à la violence. L’attaque et la culpabilisation ne paraissent pas être des stratégies porteuses d’efficacité. Quand une cause est aussi importante que celle de l’animalisme, l’enjeu est si fondamental qu’il faut maintenir le dialogue pour que progressivement, la conscience empathique envers les animaux développe des racines profondes dans les esprits. (clin d’œil à Corine Pelluchon).

C’est un grand coup de chapeau que je tire à ce roman shakespearien. La subtilité et la profondeur sont là via une forme que quasi tout le monde connaît. La puissance vient de l’ancrage dans une réalité que chacun peut s’approprier. Les émotions semblent avoir embarquées pour plusieurs tours de grand-huit : ça choque, ça fait se mettre en apnée (et pas seulement à la piscine), ça attendrit, ça fait trembler, ça réveille en somme !

Les consciences bougent, lentement mais elles progressent. De la scène à la vie, il n’y a qu’un pas. A vous de lire et de jouer !

Les fantômes ne frappent pas à la porte

Eulàlia Canal et Rocio Bonilla

éditions Père Fouettard

Comment ça les fantômes ne frappent pas à la porte ? Père Fouettard qu’est-ce que c’est cette histoire ??

Chut Clara, ouvre le livre et tu comprendras…

C’est l’histoire de deux amis « meilleurs-pour-la-vie » : Ours et Marmotte passent beaucoup de temps ensemble à faire pleiiiiin de choses trop géniales : danser, rigoler, jouer aux fléchettes,  imaginer des trucs…C’est le pied, jusqu’à ce qu’Ours dise à Marmotte que Canard va se joindre à eux.

Là ça ne plaît pas trop à Marmotte que quelqu’un s’immisce dans son duo parfait avec Ours…Qu’à cela ne tienne, un peu d’anticipation, un soupçon de fourberie : Canard l’opportun ne passera pas la porte, foi de Marmotte !

Dehors il commence à neiger…Marmotte, très contente du tour qu’elle vient de jouer s’active pour distraire Ours…lequel est inquiet de ne pas voir Canard arriver. Mais…le tour prend un virage inattendu et Marmotte de vivre une des peurs de sa vie :

(et moi un des fous rires de la mienne de vie : non mais vous avez vu ce fantôme !!!)

Total la ruse est un échec : Ours installe Canard au chaud. La soirée d’hiver se déroule au rythme du crépitement des buches dans la cheminée quand l’attention des convives est attirée par un drôle de mouvement derrière la fenêtre…un mouvement de plusieurs silhouettes qui ondulent et dont les yeux brillent dans la nuit : des fantômes ?

Marmotte ne voulait pas partager Ours avec un autre camarade : total de son calcul c’est avec dix autres copains qu’il faudra composer pour le meilleur et pour le rire !

A la fin de cette lecture je m’interroge sur la possessivité dans l’amitié. Qu’est-ce qui pousse Marmotte à être aussi exclusive avec Ours ? Pourquoi se sent-elle menacée par l’idée de la présence d’un autre ami ? Se pourrait-il qu’elle ait peur de ne pas être à la hauteur ? D’être oubliée au profit de l’autre ? D’où peut venir se sentiment terrifiant ? D’un énormissime manque de confiance en soi me murmure mon petit doigt…Car à aucun moment Ours n’a sous-entendu que la présence de Canard impliquait le départ de Marmotte. Donc cette anticipation de « ressenti-affreux-d’exclusion » viendrait bien de Marmotte elle-même.

Comme dans tout moment où le côté obscur prend le pas sur nos actes, Marmotte met en place un plan destiné à lui garantir la non-intrusion de Canard. Le premier acte rate : ce n’est pas grave, elle en remet une couche avec cette histoire de fantômes…Deuxième échec : il va quand même falloir s’accommoder de Canard. Mais la situation lui échappe complètement quand une armada d’ombres fantomatiques se pointent à la fenêtre. Des vrais de vrais fantômes ? Une tentative d’éviction = 10 amis en plus ! Oups, y a eu comme un loupé dans le calcul…mais est-ce un si mauvais résultat ? Peut-être pas…

Quand il y a comme une béance dans la confiance en soi, il y a une illusion qui consiste à croire que c’est à travers l’autre qu’on existe. En réalité le malaise restera tant que la relation entre soi et soi n’aura pas gagné en consistance. Marmotte se réconciliera avec elle-même en trouvant sa place dans le groupe.  Merci Eulàlia Canal, Rocio Bonilla et les éditions du Père Fouettard pour cet album qui donne à rire et à méditer sur la jalousie, l’hypocrisie et les conséquences de nos actes, qui ne seront pas toujours celles qu’on croit. Avec dynamisme et entrain, les illustrations chaleureusement expressives nous entraînent à la rencontre d’animaux humanisés, riches d’émotions et de ressources.

Moralité : l’amitié ne se partage pas, elle se décuple et si en plus il y a un gâteau, c’est drôlement plus chouette !

L’enfant, la taupe, le renard et le cheval

Charlie Mackesy

Les arènes

Il y a des livres qui sont une évidence. Des lettres brillantes, un papier épais et doux : c’est comme un nouveau Petit Prince, ou Snoppy…avec des nouveaux protagonistes ! Il y a un enfant qui se pose beaucoup de questions, une taupe qui raffole des gâteaux, un renard introverti et un cheval qui sait voler mais qui ne le montre pas.

Des questions sont posées, existentielles. Évidemment.

Des réponses sont apportées, pas celles auxquelles on s’attendrait. Forcément !

Chez moi elles font mouche. Sûrement parce qu’elles donnent à entrevoir le revers des choses comme dans ce tête à tête entre la taupe et le renard.

Voilà qui me rappelle la fable du Lion et du Rat !

Loin d’appuyer sur les faiblesses, Charlie Mackesy nous prend la main : cheminons ensemble à la rencontre de notre propre bienveillance. Parce que vivre c’est douter, se questionner, hésiter, avoir peur, se perdre dans des labyrinthes intérieurs, tomber parfois…Pour aller à la rencontre de notre lumière, il faut se donner la permission de ressentir, ressentir vraiment. Demander de l’aide devient preuve de courage, dixit le cheval. Les faiblesses apparentes ne seraient-elles pas la révélation d’une formidable ressource ?

Pleurer : aveu de faiblesse ? Vous avez quatre heures… Ici le petit garçon laisse couler ses larmes après être tombé du dos du cheval. Tomber ça peut faire peur (surtout quand c’est de cheval, j’en sais quelque-chose). On perd le contrôle, impossible d’anticiper et ça fait mal ! On peut donc avoir peur par anticipation…et ne plus bouger de peur de se reprendre un gadin. Que faire ? Rester immobile en espérant ne plus tomber ? Admettre sa peur pour la reconnaître (je sais que tu es là), l’observer pour l’apprivoiser, lentement la relativiser et sûrement éviter qu’elle repointe systématiquement le bout de son nez. C’est mieux que de prendre racine, non ?

Si on peut avoir peur pour soi, on peut aussi avoir peur de décevoir les autres, craindre l’avis de ses amis car nous accordons de la valeur à leur opinion. Peut-être serions-nous moins influençables si on d’abord on s’écoutait ? Pour cela il faudrait se faire un peu plus confiance…qu’en pensez-vous ?

Je suis absolument charmée par la délicatesse graphique que Charlie Mackesy nous propose. Entre sobriété et légèreté, la fable philosophique se dévoile. Parfois des touches colorées viennent enrichir le trait d’encre noire. Un peu d’humour gourmand (sacrée taupe et ses gâteaux !), les saisons défilent, les flocons ou la Lune habillent le ciel nocturne. Le temps météorologique se fait métaphore de la vie : on a tous des tempêtes à affronter. Quand le mauvais temps s’éloigne, il laisse place aux rayons du soleil…

La subtilité du message le rend profondément puissant. La bienveillance s’affirme et se confirme à chaque page. L’amitié y tient une place extraordinaire en nous montrant que « qui est différent » peut s’assembler, se respecter et le plus beau, s’aimer ! Il devient même possible de montrer ses ailes (vous avez saisi le message je suppose).

Youpi il est permis de s’affirmer, de se déployer. Si les doutes nous assaillent, je souhaite à tous d’avoir des amis taupe-renard-cheval à proximité immédiate pour partager promenade, silence et biscuits !

Je conseille et recommande ce livre pour tout le monde. Il saura parler à l’enfant intérieur que l’on porte en soi. En nous enveloppant de son regard doux, rassurant, réconfortant, il allume une chose précieuse : une bougie de confiance en la vie. J’en retiendrai ceci : vivons,hughons, avançons, improvisons !

Sans armure

Cathy Ytak

Talents Hauts

Flaubert a écrit à Georges Sand le 10 Mai 1875 « Il est vrai que je suis doué d’une sensibilité absurde ; ce qui érafle les autres me déchire ». Le jour où cette phrase est venue percuter à mes oreilles fut le point de départ de tant de choses. Et c’est cette phrase qui se rappelle à moi alors que je suis happée par la lecture de Sans Armure.

Cette phrase, Brune aurait pu la faire sienne. Récit à la première personne, Cathy Ytak donne la parole à Yannick, la métisse, l’amoureuse meurtrie, abasourdie, désespérée. Pourquoi ? Parce que parfois les mots sont pires que des couteaux. Quand Brune s’en va en hurlant « Tu comprends rien », Yannick se prend un état de choc en pleine poire, avant d’expérimenter l’angoisse du silence assourdissant d’après engueulade. Ami lecteur ne te méprend point : il ne s’agit pas du récit d’un épanchement émotionnel post scène de ménage. Yannick nous raconte, se raconte, partage, se livre, se confie, sans armure sur l’avant Brune, la vie là-bas dans l’île puis la vie ici, son frère sourd, le racisme, la voix de Brune en point de départ d’une nouvelle page si intense.

Pas de pathos ici, certes des émotions à vif comme on peut les ressentir dans des moments d’intense douleur. Et des souvenirs ! Car ce qui cause chagrin est ce qui a jadis généré du bonheur. L’un ne va pas sans l’autre et malheureusement, quand les curseurs s’inversent brutalement, dire que ça fait mal relève de l’euphémisme. Yannick nous raconte Brune : sa voix, ses paradoxes, sa lumière et ses blessures. Brune qui marche vite dans la rue pour ne pas être vue mais qui aime s’arrêter sous la pluie…

Brune qui révèle la musique merveilleuse des petits pois qu’on écosse.

Brune qui peut partir en vrille totale quand elle ne peut plus faire le tri dans les stimulations visuelles ou auditives qu’elle reçoit.

Brune que Yannick peine à suivre parfois, se méprenant sur la profondeur des abîmes émotionnels dans lesquels elle se débat.

Deux personnages en paradoxe dans un double dialogue, qu’on rencontre dans leur intimité : Brune la blonde aux yeux bleus et Yannick la métisse. Deux femmes que la vie n’a pas épargnées, mais en réalité qui épargne-t-elle ? Notre société fait cible de ceux qui ont des fragilités trop visibles. Hypersensible, HP, Asperger…tant de souffrance, d’intolérance, de prix à payer : pourquoi ?

Quelle est leur faute ? Aucune. Leur fonctionnement est particulier (je me refuse à dire « différent » ou « atypique »). Ces particularités impliquent des ressentis extrêmes : c’est ainsi que le bruit des tronçonneuses provoque un malaise chez Brune là où toi, Ami lecteur, tu aurais peut-être été juste incommodé.

Subtilement, Cathy Ytak évoque des points sensibles au fil de ce roman : racisme et harcèlement, absurdités du système scolaire qui s’illusionne d’efficacité alors qu’il renforce les clivages, place des sourds dans la société…Que de graines laissées sur le chemin !

Il en faut du courage pour vivre.

Il en faut du temps pour se connaître soi-même.

Il en faut de l’empathie pour entrevoir l’autre tel qui est.

Combien sommes-nous à vivre masqués, consciemment ou inconsciemment ? Jusqu’à quel point peut-on s’éloigner de notre zone de confort pour « coller » au moule sociétal ? Ce « Tu comprends rien », qui reflète toute la violence de naviguer en permanence dans un océan d’incompréhension, dit tout. Parfois des points de rupture seulement permettent de laisser tomber l’armure. L’histoire de Brune et Yannick les conduira jusqu’à l’océan breton, auprès duquel on ne peut qu’être dans sa vérité.

C’est à Cathy Ytak que je dois la lecture de La différence invisible de Julie Dachez (merci….) : encore un écho à Flaubert, à Brune, à tout ceux qui portent par nécessité des masques, des carapaces, des armures. Voilà un petit roman « qui déboîte » en somme pour peu qu’on soit un (gros) tantinet empathique. Je vais en porter la résonance quelques jours (ou plus que ça ne m’étonnerait pas). Heureusement il y a de l’espoir : celui de croiser sur son chemin des gens capables de partager sans s’effrayer, d’aimer avec sincérité, d’accueillir sans juger !

Petit éloge de la lenteur

Bruno Doucey et Zaü

Le Calicot

Ayant un métier trépidant, qui requiert une attention soutenue all day long, en vacances je prends le contrepied total de ce rythme. Je flâne, je visite des endroits en contemplative. Quand je croise des librairies, j’y entre et je navigue entre les ouvrages avec délectation…J’y trouve toujours ce que je ne cherchais pas. Dernièrement mes yeux se sont posés sur le Petit Éloge de la Lenteur.

Espièglement subtils, quelques traits à l’encre posés par Zaü pour achever de me convaincre et nous sommes repartis main dans la main. Je l’ai lu le lendemain, alors que je laissais mon esprit divaguer dans la cité abandonnée de Quirieux…

Hasard ? Je ne crois pas…

Dans un monde qui trépide, trépigne, piaffe, s’agite, accélère tout ce qui peut l’être, un éloge de la lenteur ne peut manquer d’intriguer…Le fait est que la lenteur est avant tout une question de point de vue. Pour avoir plusieurs points de vue, il faut pouvoir se décentrer un moment pour considérer que les choses ne fonctionnent pas toujours selon notre propre référentiel d’humain occidental.

Ainsi ne serait-ce qu’en changeant de pays : est-ce que la lenteur sera la même pour un antillais, pour un papous ou pour un américain de New York ?

A notre échelle, comment conditionnons-nous les enfants par rapport à la gestion du temps ?

  • Dépêche-toi de mettre tes chaussures
  • Dépêche-toi de faire tes devoirs
  • Dépêche-toi d’apprendre à lire
  • Dépêche-toi de monter en voiture
  • Dépêche-toi… Dépêche-toi… Dépêche-toi…Magne…Grouille…Speed…Go go go…Vite vite vite…

Parfois et même le plus souvent, ce fonctionnement a lieu à l’insu de ceux qui le vivent (subissent ?).

Bruno Doucey nous invite à aller plus loin : que vaut le temps quand on pense gestation animale ? Nous, petits d’hommes, commençons à vivre selon le contrat des neuf mois in utero. D’autres espèces ont besoin de plus de temps, d’autres c’est l’inverse. Oui mais j’oubliais que l’homme raisonne essentiellement par rapport à lui-même et en comparaison avec ses semblables. Même entre nous, nous entrons en divergence sur la façon de gérer son temps. Quand un bourreau de travail croise un rêveur sur sa route, comment se rencontrent-ils ?

Nous réagissons en miroir, c’est-à-dire que l’attitude des uns éveille toujours une comparaison quant à notre propre fonctionnement. Soit cette réflexion (du miroir) va trouver en nous une validation car nous nous y reconnaîtrons, soit ça sera l’inverse (et après, à chacun d’y aller de son émotion, simple pique, agacement, impatience, colère, exaspération…que sais-je encore...).

Dans ce monde « spressé », se démultiplient les cours pour se reconnecter à un rythme plus humain, plus lent : cours de relaxation, stages d’ancrage, sessions pour apprendre à respirer, groupes de méditation etc… Tout ça pour tenir le coup jusqu’au prochaines vacances. Car c’est un fait les vacances, ce moment où l’on relâche devient la raison de vivre de la plupart des actifs, enfants y compris (bah vous saviez que école-collège-lycée et études sont des lieux fatigants !). Comment cela est-il possible ?

Pourquoi est-ce que la société accepte à ce point de vivre en zone d’inconfort ? Où seule la carotte des vacances permet tenir le rythme ?

Là encore, Bruno Doucey y va de quelques suggestions pour changer la perception de ce temps de vacances,  que l’on peut s’amuser à suivre, ou les adapter à son goût.

En achevant cette lecture, je me rendis compte que mon regard sur les escargots les auréolait d’une nouvelle admiration. Merci Bruno Doucey d’avoir pris le temps de ralentir. Qui sait, peut-être que d’autres se l’autoriseront.

Ainsi donc, je laisserai chacun se cultiver ses propres idées sur cette idée de lenteur. De mon côté je vais laisser infuser la réflexion engagée en continuant de prendre rendez-vous avec moi-même, souvent, ici et maintenant.  Quelle surprise m’y attend ?

La Lune n’est jamais très loin de moi…