Le chant des géants

David Bry

L’Homme sans Nom

Un conteur nous invite à prendre place, à ouvrir nos oreilles sur ce qu’il se passa jadis en l’île d’Oestant. Au coin du feu, le récit se veut épique, tragique, magique. L’île, telle que la rêvent du fond de leur sommeil les trois géants Baile, Fraech et Leborcham, se veut un théâtre où la vie se déroule avec ce que l’on voit sur scène, ce qui se complote dans les coulisses, avec ses premiers rôles majestueux, ses seconds rôles indispensables et des figurants subissant les vœux des puissants.

Vous avez vu cette sublime couverture !!!

Le début de lecture est étrange, comme une vague qui cherche à nous entraîner on ne sait où au large…Résister rimerait avec passer à côté des épopées d’Oestant. Alors, autant plonger et faire confiance à l’auteur pour guider l’immersion !

Quelle sera l’issue des dilemmes de Bran vis-à-vis de son frère, le roi Ianto : jusqu’où cautionner les folies d’un frère, sa soif de pouvoir et sa haine croissante ?

Quels espoirs pourraient encore nourrir l’amour que Bran éprouve pour Sile, la princesse aux yeux gris, quand celle-ci passe de prisonnière à épousée du roi ?

Est-ce shakespearien, racinien… ? Chut, la fantasy se pose, s’installe, se déroule au coin du feu où crépitent des bûches. L’écriture de David Bry a ce pouvoir de convoquer notre écoute. L’invitation était affichée dès le titre. Certes. Toutefois au fil de cette lecture, tantôt la musique nous enveloppe joyeusement au gré des morceaux joués par le seigneur Bran, tantôt mes oreilles ont souffert des bruits des corps qui se fracassent lors des combats, tantôt la brumenuit qui engloutit tout silencieusement oppresse lecteur et protagonistes…

Théâtre de vie donc. L’amour côtoie la haine, la musique répond au silence, les manipulateurs ne sont pas ceux qu’on pense…La guerre est déclarée suite à un malentendu qui tombe fort à propos. Les femmes présentes sont belles, puissantes au combat, habiles dans le courage. Elles ne plient pas devant la mégalomanie. Exit les potiches, ici elles sont stratèges. Qu’il s’agisse d’une mère, d’une reine ou d’une amante, elles forgent et forcent respect et admiration.

Merci David Bry, pour ce récit cathartique et pour cette fin qui n’est pas celle à laquelle les schémas classiques nous préparent. Oublions le mode binaire, avec le bien qui triomphe sur le mal. Car être humain, c’est vivre avec impulsion, passion, contradiction, remord également.

Ce pourrait être un film. Du moins est-ce l’impression qui me reste une fois ma lecture achevée. En tout cas, je les ai rêvés, tous. En refermant ce magnifique ouvrage, je suis étrangement chose. Je songe aux récits perdus et aux chants à venir…Vivement !

Petite mer

Marie Colot et Manuela Ferry

Éditions du Pourquoi Pas

Vous vous rappelez de ce passage dans  Harry Potter à l’école des sorciers (livre ou film), quand il échange au zoo quelques mots avec un python?

Et ce moment merveilleux où il lui rend sa liberté en faisant tout bonnement disparaître la vitre de la cage ?

La grosse baleine et la petite fille…le paradoxe est posé, dès le titre qui associe « petite » à la mer (qui appellerait logiquement la notion d’immensité).

Immensité ?

Plaît-il ? N’y aurait-il pas comme un problème. Le livre s’ouvre sur un aquarium…

C’est l’histoire de l’arnaque totale que les hommes font subir aux animaux quand ils les enferment dans des espaces aux antipodes leur milieu naturel.

L’enfant regarde une baleine qui nage avec son âme en peine.

Les larmes du cétacé se diluent dans l’eau froide de son bassin.

La fillette s’approche, tend l’oreille, écoute les confidences de l’animal.

Quelques secondes d’attention précieuses données avec une simplicité capitale pour l’animal.

La baleine raconte à l’enfant l’océan, la liberté, son chagrin tel une faille sans fond.

L’enfant comprend alors toute l’absurdité cruelle de la captivité. Exit la candeur. Bonjour la stupeur et, il faut bien le dire, l’horreur.

Que faire de la liberté qui consiste à être de l’autre côté de la vitre ?

C’est que l’enfant est bien petite…

« Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin » dit le proverbe. 

Quelle valeur donner à notre liberté quand se niche dans notre mémoire le désarroi de l’animal captif ? Ne devient-pas prisonnier par procuration quand l’empathie arrive dans la partie ?

J’ignore quelle intention se manifeste derrière le fait de maintenir derrière des parois des animaux si loin de leur milieu naturel.

Protection mal placée ? (l’enfer en est pavé…)

Orgueil de tenir sous coupe un animal de grande taille ? (hum…)

Appât du gain ? (c’est certain !)

Marie Colot met avec poésie son grain de sel sur la polémique des animaux sauvages captifs de zoo ou autres lieux de spectacle. Manuela Ferry érafle la vitre, convoque avec couleur les embruns du large, les astres et les grands fonds. Il y a bien un horizon au-delà de la détention.

Voici venue la fin du temps des rires et de la fascination pour les sauts et les numéros des animaux. Une nouvelle ère commence : celle où les enfants prennent la main des grands en leur disant : faisons quelque-chose !

Voici un petit album auquel je souhaite de voguer le plus loin possible ! C’est sur les flots que mère et fille viennent à la rencontre de leur amie. Les enfants, alias les parents de demain…La transmission sur un bateau de l’enfant devenue mère conclue l’ouvrage mais l’histoire, elle, ne finit pas…bien au contraire. Elle continue là où le chant des baleines répond à l’écho des vagues et du vent.

Martin des colibris

Alain Serres et Judith Gueyfier

Rue du Monde

Les couleurs éblouissantes de la couverture ont agi comme un puissant aimant.

Ensuite ce titre, qui a lui seul ouvre les portes du voyage : Martin des colibris !

Le colibri, dont le seul nom suffit à susciter des représentations tropicales merveilleuses. S’agirait-il de l’histoire d’un enfant-oiseau ?

Sensible, observateur, délicat, Martin dénote. Contrairement aux autres enfants, il ne tue pas les oiseaux. Et même il se bat alors qu’on veut le forcer à le faire. Caché dans un chantier naval, un homme s’approche du garçon en engage la conversation : c’est le scientifique René-Primevère Lesson. Martin lui montre les croquis des oiseaux qu’il a réalisé sur le papier transparent qui entourait des fleurs. Ému, René-Primevère lui confie que sa prochaine expédition aura pour objectif de rencontrer les oiseaux de paradis, alias les colibris.

« Je veux les voir tous, et tout savoir. Tu peux me comprendre, toi ? »

Quelques mois plus tard, un passager clandestin est découvert à bord de la Coquille. Martin a pris sa décision et le voyage est bien trop avancé pour faire demi-tour. Quand il n’est pas de corvée de pluche ou de ménage, il dessine avec René-Primevère ou Jules-Louis Le Jeune, le dessinateur officiel de l’expédition. Lorsque le bateau accoste au Brésil, l’excitation de l’enfant est à son comble. Avec René-Primevère, il apprendra à observer, à s’imprégner avant de croquer.

Un ouvrage voyage à travers le temps, la science et le monde : voici ce qui attend le lecteur qui parcourra ces pages. Le foisonnement de couleur de Judith Gueyfier est enivrant, foisonnant, aussi dense qu’une immersion dans la forêt primaire. Science et fiction nous prennent par la main à la rencontre des oiseaux et d’une époque : celle où les inventaires d’espèces faisaient l’objet d’expéditions longues et où des planches naturalistes permettaient d’inventorier la pluralité des espèces végétales et animales.

Alain Serres raconte au présent. Ainsi on s’immerge plus facilement dans les ressentis de Martin, sa passion, son respect sacré des oiseaux et son absolue colère quand il découvre que pour vivre, Elléa imite leur chant pour les tuer. Il paraîtrait que la vente de leurs plumes colorées est très lucrative. Abominable, insupportable ! Ici aussi il y a des enfants pour tuer les oiseaux. Toutefois en tant qu’esclave, a-t-elle le choix ? La fillette le répugne autant qu’elle le fascine. Dans la vie il y a des choix, des imprévus, des ruptures. L’indépendance est à ce prix. Lâchant la main de René-Primevère, Martin choisira de rester au Brésil auprès des colibris. Il y a encore tellement à découvrir. Déjà on pressent qu’il faudra des humains pour protéger les oiseaux de la cupidité qui conduit à les braconner.

J’ai un coup de cœur fabuleux pour ce livre qui réussit à nous éveiller à l’extraordinaire richesse du vivant de notre planète. J’ai eu la chance de voir des colibris au cours d’un voyage : nul doute que j’ai ressenti une joie identique à celle de Martin. Mais outre les colibris, il y a tant à regarder et à questionner, comme la fondamentale question de la liberté.

Posons-nous, ouvrons grands les yeux…le merveilleux est autour de nous (comme cette bergeronnette qui danse derrière ma fenêtre) !

Je T’AIME, BLEUE

Barroux

Kaléidoscope

L’était un petit gardien de phare qui faisait naufrage.

L’était une baleine bleue qui passait par là, et qui le sauva.

C’est ainsi que l’amitié est née.

L’était un petit gardien de phare qui voulait revoir son amie.

Ne la trouvant pas il plongea.

Il battit des pieds jusqu’au fond de l’océan pour la découvrir bien malade, le ventre rempli de sacs en plastique…

Pour parler d’un sujet tabou, il était un album tout doux du grand Barroux. Ce n’est pas parce qu’on ne le voit pas que le danger n’est pas là. La pollution se répand sur terre et dans la mer. Elle se propage, entrave, étouffe ou devient nourriture mortifère.

QUE POUVONS-NOUS FAIRE ?

Qu’il s’agisse des baleines ou de tous les autres animaux marins, allons-nous continuer à rester spectateurs – à regarder sans rien faire ? Pour secouer nos consciences, Jonas le tout petit marin sur son petit bateau rouge nous montre qu’il n’y a pas besoin d’être nombreux pour agir. Avec deux bras, on peut déjà faire beaucoup. Le message se veut clair : la contamination des océans par le plastique empoisonne lentement, sûrement, et peut avoir raison du plus gros mammifère vivant !

Le ton simple des mots s’adresse doucement aux enfants mais son écho percutera aux oreilles des plus grands. Quand à la surface tout à l’air paisible, qui sait quelle tempête sourde se trame en dessous ? Cet album s’engage et demande sans ambages au lecteur d’en faire de même.

Si on veut continuer de les admirer, baleines, phoques, tortues, crabes, méduses et goélands méritent notre amitié. Dans notre cœur il y a responsabilité de les protéger, dans nos mains la capacité active de le faire. COMMENT ? Pour cela, il y a à la fin de l’ouvrage quelques conseils tellement simples.

Ne serait-il pas dommage qu’un jour, les seules baleines qui nous puissions voir soient celles des histoires ?

(En parlant d’histoires, cette amitié me rappelle celle de Caio et de sa grande amie : https://clarasurlalune.com/2020/11/04/la-grande-amie/ )

(En parlant de pollution des océans, je tilte sur Les Poissons Dorés : https://clarasurlalune.com/2020/11/15/les-poissons-dores/ )

Heureusement que les albums illustrés sont là !

J’ai rêvé d’un éléphant

Sarah Khoury

Éditions Père Fouettard

C’est un livre pour les enfants, mais pas que.

L’enfant rêve. Elle rêve d’un éléphant qui avait un rêve. Pour le réaliser, il a « seulement besoin d’une paire d’ailes »…

Elle décide de l’aider.

Alors évidemment que dans le monde des rêves, s’ouvre la porte du « tout est possible ». Dumbo avait besoin d’une plume, ici l’enjeu est dans les ailes. Mais quelles ailes choisir ?

Immaculées comme celles de cygnes ?

Couleur de nuit de chauve-souris ?

Tournoyantes comme les samares des érables ?

Ensemble, éléphant et fillette cherchent, tâtonnent, essayent. Que vont-ils créer ? Il vous faudra le découvrir dans le livre…

La vie c’est ainsi. Parfois on fait la bonne rencontre. Celle qui offre sa confiance, qui met en lumière les pistes possibles et non les « trop gros, trop beau, trop petit, trop grand, trop loin, trop fou, trop dangereux, trop bête, trop ceci, trop cela…». Cet album me murmure au creux de l’oreille cette réponse : « Et pourquoi pas ? ».  Solidarité, entraide, confiance dans un ouvrage qui prend le contrepied du monde rationnel. Le rêve est-il trop grand pour ce grand et lourd animal ?  Merci Sarah Khoury de nous donner à lire et à voir avec une infinie bienveillance que le tout est de s’autoriser un peu de temps pour trouver les bonnes ressources, faire le bon dessin, et apprivoiser ses ailes avant de les déployer complètement !

L’éléphant rêve. La fillette rêve de l’éléphant…De quoi la fillette rêve-t-elle au juste ? Qui cherche ses ailes ? J’espère que son rêve lui laissera, quelque-part, la délicate sensation du battement d’aile d’éléphant. Peut-être sera-t-elle aussi puissante pour la confiance en soi que celle du papillon…

Blanche Corbeau ou l’étoffe des souvenirs

Marion Boulé et Elsa Ohana

Le Genévrier

Morceaux de dentelles, fragments brodés, étoffes bigarrées comme autant de souvenirs d’une vie, une vie si longue que Blanche n’a presque plus de place dans sa mémoire.

L’ouvrage raconte Blanche Corbeau, ses souvenirs et son présent, sa solitude, ses rituels et joies d’antan dans un patchwork noir et blanc rehaussé de battements d’ailes colorées. Quand le temps de l’oubli s’en vient, ne subsiste que le fugace présent. Sous la plume de Marion Boulé, il a le goût des « pâtes de fruits à la groseille et tisane de romarin ». Au fil des pages on rencontre l’aïeule, la mère, la fillette. On remonte les âges, on redécouvre la légèreté et l’insouciance de l’enfance, rire aux lèvres et cheveux au vent.

L’oxymore du titre trouve son écho dans la partie subtile que jouent ombres et lumières. Elsa Ohana grave, imprime l’immobilité et l’envol, la douceur du chat noir et du foyer, la maison personnifiée et les fleurs qui éclosent dans des nids de tignasses d’enfants de sept ans.

Blanche Corbeau pourrait être ma grand-mère (sauf que ma grand-mère n’a connu qu’une guerre, qu’elle avait un petit chien et qu’elle préférait le chocolat aux pâtes de fruits). Elle incarne la grand-mère universelle, témoignant en pudeur de la successivité des époques, comme un trait d’union avec l’Histoire. Loin d’être triste, cet ouvrage est étrangement réconfortant.

La poésie des images et des mots se tissent, variant les motifs et les émotions. Le tout ne peut laisser indifférent. Chacun y entendra un écho bien à soi. Moi j’y trouve une invitation à rechercher les saveurs, odeurs, anecdotes précieuses qui réveillent un coin de sourire (comme le goût de la tarte aux cerises de Montmorency…).

Aux filles du conte

Thomas Scotto et Frédérique Bertrand

Éditions du Pourquoi Pas

Jamais deux sans trois : trois articles en moins d’une semaine qui concernent un ouvrage des Éditions du Pourquoi Pas…

Avant de commencer la lecture de cet article, je vous suggère d’installer en filigrane audible, ainsi que Thomas Scotto nous le suggère, la voix d’Anne Sylvestre avec « Une sorcière comme les autres ». Vous comprendrez…

Se pourrait-il que derrière le rideau de fumée romantique des grands classiques des histoires pour enfants se cachent des situations peu enviables ?

Quid de la représentation de la femme dans les contes ?

En vérité, il fallait la plume de Thomas Scotto pour tirer nos esprits de la torpeur et engager la réhabilitation des héroïnes, ces femmes ordinaires adulées, convoitées, oubliées… Depuis que les contes sont, la femme répond à un certain nombre d’injonctions : beauté, sensibilité, servilité. On les reconnaît à tour de rôle, bien qu’elles ne soient jamais explicitement nommées. Tantôt prisonnière à délivrer d’une tour ou d’un cachot, subissant fuite dans l’ombre ou un trop plein d’exposition, il leur faut souffrir avec le sourire. On le sait depuis l’enfance : la vie de rêve livrée happy-end est à ce prix.

Plaît-il ?

Est-ce enviable ? En vrai, si l’option du choix faisait partie du jeu, choisiraient-elles (choisirions-nous) ce destin ?

Dans un ouvrage qui tient de l’écrin, papier-velours relié de fil rouge, le manifeste poético-féministe est né de la plume…d’un homme.

Exit la poudre aux yeux et l’hypocrisie. Allons filles des contes, contre vous de la tyrannie, réveillez-vous. Crachez vos pommes, coupez vos cheveux, effondrez vos tours, oubliez vos princes et vos bourreaux. En vérité, c’est bel et bien un engagement dans la rébellion.

Encore une fois, dans un parallèle avec l’actualité, je m’interroge :  sous le prisme d’une réalité que certains pays pratiquent, en confinant filles et femmes à la maison avec pour seul espace de liberté, une petite cour ou un balcon…filles des contes, êtes-vous si loin de moi ? La frontière est mince du papier à la réalité.

Aux filles du conte s’ouvre sur une peur bleue, alias une fillette crayonnée par Frédérique Bertrand, dont le contour déborde comme s’il peinait à se contenir dans un carcan devenu soudain trop étroit. Les corps se réveillent, les écorces craquent, la mue démarre, la métamorphose s’affirme. Le rouge arrive. Il repousse les petits pois dissimulés sous les matelas. Il offre la passion de vivre dont il faut saisir le mouvement, l’effondrement, la tempête peut-être, l’envol sûrement !

Toutefois, un murmure, une petite question, un infime doute pointe le bout de sa truffe. Que fait-on des représentations clichées de ces messieurs, toujours chevauchant au vent sur un grand cheval blanc ? Ont-ils choisi les combats épiques, les sauvetages de princesse en détresse, les mariages arrangés, les royaumes à « royaumer » ?

Si on donnait la parole aux Fils du conte, oseraient-ils parler, et remettre en cause leurs destins tout tracés ?

Affaire à suivre…

La lionne, le vieil homme et la petite fille

Nathalie et Yves-Marie Clément, Madeleine Pereira

Éditions du Pourquoi Pas

Tout est dans le titre, ou presque. Un roman, deux auteurs, et le regard de trois personnages sur la guerre qui se répand en Syrie.

Il y avait la vie d’avant pour Maya, Hamid et celle encore d’avant pour Labiwa.

Labiwa est une lionne. Arrachée à la savane elle doit dorénavant subir la captivité du zoo, la curiosité oppressante des visiteurs, leurs regards condescendants et l’absurdité d’une cage bétonnée. Quand la guerre arrive jusqu’à elle, la fatalité de son destin devient insupportable à lire…Qui se soucie d’un zoo quand les bombes pleuvent et que les routes sont des champs de mines ?

Fort peu de monde en réalité, sauf pour venir faire provision de quelques précieux litres d’eau de la citerne. C’est bien ce qui a conduit Hamid à braver le danger de l’extérieur. Un peu d’eau, ce breuvage indispensable à tout être vivant et dont les animaux sont privés. Au milieu des carcasses, Hamid croisera Labiwa et il ne détournera pas le regard.

Pour moi, quelques larmes à la lecture de l’eau qu’Hamid donne à la lionne : la simplicité de ce geste n’a d’égal que la grandeur d’âme qu’elle recouvre. Oh que cela m’a émue…Quand le chaos règne, quand l’humanité semble en totale déroute, pourquoi continuer à vivre ? Hamid est vieux, malade et sa famille a fui la guerre. Le malheur de la lionne et l’injustice de sa situation sont parvenus jusqu’à lui. Humain, animal, tout à la même enseigne sous un ciel de guerre. Vraiment ? Vraiment, est-ce que la captivité n’est pas déjà l’infortune suprême ?

Maya échoue auprès de Labiwa après un accident. En voulant aider sa mère, en sortant malgré l’interdiction, en espérant ramener un peu d’eau, c’est arrivé. Une mine a explosé. Maya se réveille à l’hôpital, dont on la laisse partir seule malgré son amnésie. Commence l’errance dans la ville en guerre, à la recherche de soi-même et où le seul point d’ancrage devient la lionne survivante.

S’émouvoir du sort des animaux en général en dit long du respect que l’on porte au Vivant. Probablement que je retiendrai de cet ouvrage que la solidarité peut prendre bien des formes. Point n’est besoin d’exclure des considérations les animaux sous un fallacieux prétexte de suprématie humaine. (oups, voilà que je m’enflamme…le sujet m’est cher, ceci explique sans doute cela).

C’est encore un déferlement de sentiments qui m’a traversée tout au long du roman. Impossible ne pas songer à l’actualité, ni de relier le désespoir d’Hamid et Maya à celui qui est relayé en permanence par les médias. La guerre semble être un catalyseur de survie mais tout le monde ne paye pas le même tribut. Il y a ceux qui fuient, ceux qui restent, ceux qui comprennent, ceux qui insultent. Il y a ceux qui partent à la guerre, comme le père de Maya. Il y a ceux qui soignent jour et nuit les blessés. Il y a ceux qui en profitent pour mettre en place des trafics peu scrupuleux. Et il y a ceux qui n’oublient pas les animaux à leur funeste sort.

L’insupportable flotte. L’indicible rôde. Au milieu du chaos, un peu d’espoir s’accroche. Plus fort que tout, il repousse la fatalité. Nourrir une lionne devient un acte de résistance contre l’inhumanité. Merci Nathalie et Yves-Marie Clément, d’avoir puisé l’inspiration dans le sauvetage des animaux du zoo d’Alep par l’ONG « Four Paws ». La réalité a précédé la fiction, et la fiction permettra peut-être de ne pas oublier. Pour accompagner le texte, Madeleine Pereira suggère le terrible quotidien par une lorgnette qui ouvre chaque prise de parole de Maya, Hamid et Labiwa. Il lui revient de nous offrir le scénario dessiné de la presque fin, où la poussière des gravats ne saurait être plus forte que le parfum des figues du jardin…

Les amoureux de Houri-Kouri

Nathalie et Yves-Marie Clément

Éditions du Pourquoi Pas

Il y a Nourh, l’Ancêtre. Et Dhib, son compagnon.

Il y a Aya la jeune archéologue, Oscar le mossi accompagné par Étalon sa chèvre, et Kim qui deviendra Medhi pour un temps.

Entre les deux premiers et les trois autres, il y a un pont temporel de 300 000 ans.

Le berceau de l’humanité rassemble ces destins que rien ne prédestinait à se croiser.

Nathalie et Yves-Marie Clément tissent les destins de protagonistes qui ne semblent pas devoir se rencontrer. Pourtant sans le savoir, tous convergent vers Houri-Kouri. Chacun nous raconte leurs espoirs, leurs doutes, leur solitude. Dans le berceau de nos origines, l’humanité se révèle pour le meilleur et sous l’angle du pire. Quand au 21e siècle les hommes se méfient, se déchirent, cherchent comment survivre à la cruauté de leurs frères, il est troublant de lire la rencontre de Nour et Dhib. Si l’Homo sapiens est fruit de croisements inter-espèces humaines, dixit les recherches paléoanthropologiques, que penser de la volonté présente de certains groupes d’en éliminer d’autres ?

Aya est ivoirienne. Elle a obtenu un diplôme en archéologie en France et sous la houlette du professeur Cartier, la voici en route pour Houri-Kouri en plein cœur du Mali. Des traces de vie datées du paléolithique ont été repérées. Il se pourrait que la découverte soit majeure. En attendant l’arrivée du professeur, Aya doit se rendre sur place pour rejoindre une équipe du Museum d’Histoire Naturelle. Sauf qu’une fois sur place, Aya est seule. Les français sont bloqués à Paris à cause d’un inextricable nœud politico-administratif…et au Mali, c’est la guerre.

Oscar n’est pas tout jeune, mais il est déshonoré et doit quitter son village. Sa mission est de trouver du travail afin de rembourser la tontine. Du Burkina Fasso, il rejoindra le Mali à pied avec pour seule compagnie sa dernière chèvre, qu’il a appelée Étalon. Mais qui à Ségou attend après un vieil homme. Une amère désillusion l’attend : aurait-il quitté son village et changé de pays pour rien ?

Kim est orpheline. Quand l’orphelinat dans lequel elle a été recueillie ferme, elle se retrouve dans la rue. Cette vie la propulse dans un monde brutal où la survie dépend de la rapidité avec laquelle on vole sa pitance. Évidemment ça ne marche pas à tous les coups et vient le jour où elle se fait chopper : direction le trou. Le jour où elle sort de prison la précipite dans un destin qui n’est pas celui d’une fille. Elle se fait enrôler comme soldat d’Allah et devient Medhi. Entre ceux qui ne savent pas qu’elle est une fille, elle apprend le maniement des armes…dans le but de tuer des ennemis dont elle ne sait rien d’autre que ce qu’on lui faire croire.

Cet ouvrage est intergénérationnel. De Kim-Medhi à Oscar, de l’enfant au vieillard, la rudesse de la vie en Afrique de l’Ouest n’échappera à personne. Sous le soleil écrasant, vivre devient une gageure de chaque instant. Un humain isolé voit sa vulnérabilité décuplée. J’entrevois vaguement, derrière mon regard occidental, les enjeux liés au collectif. Le dilemme apparaît : rester seul et s’étioler à petit feu ou intégrer un groupe quel qu’il soit et parvenir à (sur)vivre ? Puisque chaque protagoniste prend la parole, même derrière l’embrigadement de Kim on comprend pas à pas qu’être ensemble répond à un besoin instinctif, essentiel, vital.

Quand le paléolithique se donne à voir, quand les ancêtres sont respectueusement découvert par Aya, comment ne pas songer à Esméralda et Quasimodo ? De Victor Hugo à Nathalie et Yves-Marie Clément, ce sera probablement le clin d’œil de la fin : l’amour pourrait-il être le plus grand point commun d’hier à aujourd’hui ? Dans le grand défi du vivre ensemble, je n’ai pas de réponse à apporter mais la question mérite d’être posée. Comme de multiples médailles, entre face et revers, Les Amoureux de Houri-Kouri aborde différents thèmes : enrôlement-libre arbitre, savoir-ignorance, vivre-survivre, solidarité-individualisme, cruauté-générosité, masculin-féminin, passé-présent.

Entre science et fiction, comment ne pas être fasciné par le croisement de ces destins ?

D’hier à maintenant, comment faire pour ne pas s’interroger sur notre place dans l’Histoire ?

Les voix d’antan à aujourd’hui se cherchent, les unes tentant d’interpréter le lointain écho de l’évolution de l’humanité via un roman choral instructif, édifiant, passionnant !

Moi, la vie et les Gilbert

Myriam Picard et Fabienne Brunner

Le Grand Jardin

Gilbert c’est le tonton de Yann. Gilbert est clown. Pour Yann, son oncle et son prénom sont pourvoyeurs de joie, de rire, de légèreté, de « prenons la vie du bon côté ».

Yann conçoit donc la vie comme binaire : il y a ce qui est Gilbert, et ce qui ne l’est pas.

Une coupe de cheveux toute fraîche, un repas d’anniversaire au restaurant, lire sous la couette c’est Gilbert voire super Gilbert ! Il est chouette Yann. Il décide de focaliser sur les petits pourvoyeurs du bonheur. Où les trouve-t-il ? Dans le quotidien, dans les moments de partage, dans des moments plus personnels, dans son cœur qui bat lors d’un baiser…

Par contre la voisine ronchonchon de mamie, le râleur du supermarché, le chien d’à côté qui grogne non-stop : pas Gilbert du tout…On ne peut pas rendre rose une météo pluvieuse ou celle qui se lève du pied gauche. Loin de plomber l’ambiance, voilà qui est susceptible de rendre encore plus agréable les petits bonheurs !

Le texte est gai, riche d’une imagination à hauteur d’enfant. Les illustrations expressivement colorées éclairent joyeusement ce quotidien Gilbert.

Décider d’être heureux, c’est un art de vivre qui demande un certain entraînement. Il est tristement facile de se laisser contaminer par la morosité, le spleen ou le négativisme. J’ai très envie de prendre la main que nous tend Myriam Picard, celle qui entraîne sur le chemin des « joies quotidiennes » (merci Mathé Altéry). Vous laisserez-vous tenter par la Gilbert-attitude ?

Alors faites des crêpes, émerveillez-vous du soleil printanier, chantez à tue-tête, lisez sur ou sous la couette, écoutez les oiseaux le matin : je crois qu’en ce moment on a tous besoin de voir du Gilbert dans la vie !