Mis en avant

Bienvenue chez Clara sur la Lune.

Quand j’étais petite, on me disait tout le temps que j’étais dans la Lune. J’ai un peu grandi (mais pas trop), je suis toujours rêveuse et j’ai envie de partager les émotions que les histoires m’offrent !

Je vous souhaite bien des étoiles dans les yeux avec les livres que vous croiserez ici !

Tant qu’il y aura des livres…

Passion Alice

D’où me vient cette fascination pour Alice ?

Petite je l’ai rencontrée via le dessin animé célébrissime de Walt Disney, et pendant longtemps il m’a déstabilisée. Point de happy end, point d’histoire d’amour, point de complicité avec un compagnon animal…

Déstabilisée, et incroyablement interloquée par l’improbable, le passage du réel au rêve, ce terrier-puits où la gravitation est autre et cette succession de personnages tous plus barrés les uns que les autres. Rien ne laissait présager que cette œuvre occuperait aujourd’hui une place conséquente dans ma bibliothèque.

Quelques années passent et il y a ce jour au lycée : mon professeur de littérature anglaise nous annonce que nous allons étudier un extrait d’Alice in Wonderland de Lewis Carroll. Passé le bref instant d’incrédulité, ensuite ce fut bonheur, puis frustration : un extrait n’est pas le livre.

Le Livre ? Les livres ! Je découvre Alice’s Adventures in Wonderland  ET Through the Looking-Glass, and What Alice Found There. N’étant pas très à l’aise avec l’anglais, je décide de me les procurer en français : c’est le début de ce qui deviendra une collection des versions d’Alice…

Qu’est-ce qui me fascine autant chez Alice maintenant que je suis « grande » ?

Cet univers aboli la frontière entre les mondes, entre les êtres. Tout se conçoit. Rien n’obéit plus à une logique cartésienne…finalement un peu comme dans la vie réelle. Choc de la confrontation entre deux mondes, la fillette raisonne face à une succession de folies. La palette de personnalités présentées illustre à mon sens tous les possibles de rencontres qu’on peut faire, pour le meilleur, pour le pire et il faut le dire, pour le rire !

Les interprétations en images sont abondantes, nourrissant sans fin la créativité des artistes.

J’ai une tendresse particulière pour les représentations d’Arthur Rackham…

J’ai 5 ans quand je déplie le livre Carroussel…

J’ai des étoiles dans les yeux devant la gracile et délicate dentelle de papier de Sébastien G. Orsini, des éditions Lirabelle…

Merci Rebecca Dautremer, Xavière Devos, Clémence Pollet, Francesca Rossi, Stéphane Mourgues et les autres pour vos interprétations personnelles, particulières, étonnantes !

Et puis il y a les petits cousins d’Alice, ces ouvrages qui puisent directement leur inspiration du pays des Merveilles ou de l’envers du miroir. Avec ou sans tasse de thé, pour le plus grand bonheur des yeux, prenons le temps de savourer encore et encore ces tableaux d’images oniriques et fantastiques !

Oui la passion ne se limite pas au ouvrages. Et on m’a même offert un coussin du Cheshire !!!

Monde de folie, de bienveillance, d’apparences trompeuses, de transformation, de jeux de mots, de parodie de conformisme absurde, de nonsense en pagaille, Alice chemine, commente, se questionne avec cette candide fraîcheur de l’enfance, cet univers no limit. Pas de limite dans la créativité que permettent les mots : merci Charles Lutwidge Dodgson alias Lewis Carroll. Quand une grande personne invente des histoires pour les enfants, elle fait sans le savoir un précieux cadeau. Entendez-vous ce qui se murmure « on peut tous inventer ». Car est-il présent plus remarquable que de laisser chacun libre de profiter de sa propre magie intérieure ?

Compte-tenu du nombre d’éditions (et j’ai bien conscience qu’il en manque quelques-unes ici…), je constate avec joie qu’Alice fait écho à beaucoup de monde sans distinction d’âge. En pop-up, versions bilingues, flap-book, avec ou sans tirette…cette sélection non exhaustive est comme autant de portes entrouvertes vers mon labyrinthe intérieur.

J’ai déjà hâte d’y retourner !

Les poissons dorés

Ghislaine Roman et Marjorie Pourchet

Akinomé jeunesse

La fable du jour est écologique, actuelle, bouleversante de réalisme.

Ghislaine Roman nous parle de la vie d’Izumi, le pêcheur de poissons dorés. Rares, ces petits poissons appelés aussi takara sont convoités par les plus riches de l’île. Aussi pour un pêcheur, en trouver c’est l’assurance de gagner beaucoup d’argent. C’est cette appétence pour le profit qui fera basculer le destin d’Izumi.

A la suite d’une tempête le pêcheur découvre une crique où les takara évoluent en nombre, paisiblement entre les algues blondes. Régulièrement il vient pêcher ici de quoi gagner sa vie. Désireux de transmettre un peu de son expérience à son fils, il l’emmène plonger dans la crique. Ensemble ils observent les poissons, les algues, la vie sous-marine paisible dans son équilibre.

La chance soudaine d’Izumi a tôt fait d’exciter les convoitises. Poussés par la jalousie, les autres pêcheurs le suivent, puis ayant localisé la crique de l’abondance, ils s’y rendent en masse pour pêcher jusqu’à épuisement les bancs de takara.

Cela fit-il leur fortune ?

Qu’est-ce qui se passe quand un met rare devient soudain accessible… ? (Roulement de tambour) : les riches s’en détournent !

Et la pêche miraculeuse : dé-miraculée !

Et les poissons dorés deviennent tellement communs qu’ils sont à peine bons pour nourrir les chats du port…

Bilan de la situation : les poissons dorés ont disparu de la crique, la crique est saccagée de déchets jetés par-dessus bord, extinction de la vie sous-marine…

Pour les autres la vie continue mais pour Izumi, c’est traumatique. La culpabilité envahit son âme et dès lors, sa seule raison ne vivre n’est plus la pêche mais la nécessité impérieuse de réparer ce désastre. Par où commencer pour refaire de cette crique le paradis d’antan ?

Patiemment, années après années, Izumi et Okito s’appliquent à nettoyer les fonds des ordures qui s’y étaient accumulées. Arrive un jour le temps de ramener la vie végétale, celle qui conditionnera le retour des poissons. Il leur faudra patienter bien des lunes pour que les algues blondes prolifèrent à nouveau. L’enjeu pour Izumi est quasi vital : ses tourments trouveront-ils un apaisement ?

Les illustrations de Marjorie Pourchet sont d’une finesse dépaysante, et intemporelle et font écho aux estampes japonaises traditionnelles. Les yeux se posent sur les 1001 détails et nuances qui parsèment les pages où le ciel et l’océan confondent leur bleus. Elles accompagnent à merveille ce texte habilement engagé de Ghislaine Roman.

Elles sont multiples les destructions résultant de la folie des hommes. Cette histoire donne matière à réfléchir aux conséquences d’un certain nombre de fléaux causés directement par l’activité humaine : la surpêche, la surconsommation, la pollution des océans, la destruction des écosystèmes marins, la destruction d’espèces animales…tout ça à cause de la course au profit.

Alors certes l’espoir est permis. Ghislaine Roman laisse entrevoir les possibilités de réparation. Mais à quel prix ? Il a fallu fort peu de temps pour que la crique providentielle soit détruite. Et il faudra toute une vie et des efforts de chaque jour à Izumi et Okito pour « la réparer ». Voilà de quoi nous faire réfléchir sur ce qui se trame à l’échelle planétaire. Que ferons-nous, humains, si nous détruisons les ressources sans nous soucier de demain ?

Cet album a piqué au vif mon âme écolo. Moi qui adore l’océan, impossible de refermer cet ouvrage sans réfléchir à ma propre façon de consommer. J’imagine sans peine que tout lecteur se confrontera à ses questions : où se niche mon propre gaspillage ? Comment agir pour préserver cette planète nourricière ? Si l’espoir est permis, il demande un minimum d’anticipation pour ne pas tout gâcher. Les idées tournent, les petites actions vont continuer, se multiplier, se consolider.

Au travail !

Pour ceux qui aiment bricoler, à la fin de l’album vous trouverez des tutos d’activités pour fabriquer de jolis poissons et quelques feuilles pour origami !

Si vous avez envie d’entendre le début de l’histoire, je vous invite à cliquer sur ce lien :

O’contraire

Didier Decoin et Alexandra Huard

Robert Laffont

L’élevage O’hara retient son souffle. Cette nuit leur fleuron, la jument O’galo met au monde un poulain. L’éleveur n’est pas déçu : l’animal est magnifique, et prometteur. Monsieur O’hara entrevoit déjà la fortune que le futur cheval pourra lui rapporter avec les courses. Quelle aubaine ! En attendant il sera le cadeau d’anniversaire de sa petite Sarah.

Un beau jour de printemps le haras ouvre ses portes au public et aux journalistes. C’est le moment de présenter l’incroyable poulain. Seulement il y a un gros problème : ce dernier galope à l’envers. Croupe devant et tête derrière, il trace avec fulgurance. Mais qu’importe : les moqueries fusent. Sa performance ne dilue pas la honte que Monsieur O’hara ressent. Ivre de colère, l’éleveur déclare le poulain bon pour la boucherie et ce dès le lendemain. Sarah épouvantée promet à son poulain, baptisé O’contraire, de le protéger.

Sauf que le lendemain, la journée ne se déroule pas comme prévu. Les voleurs de chevaux envahissent le haras pendant l’absence des parents de Sarah. Les coups de fouets claquent, les cravaches cinglent les flancs des chevaux qui sont forcés de monter dans les camions. Tous sauf O’contraire. Le poulain avance à l’envers et dégomme quelques voleurs. Les chevaux prisonniers le voyant faire s’y mettent et bientôt c’est la débandade chez les bandits. Le haras est sauvé et ouf, Monsieur O’hara pose enfin un regard bienveillant sur le petit cheval…

Le concept de l’animal utilitaire n’est pas nouveau. Un éleveur raisonne rentabilité. Un animal sur lequel il a investi des années de nourriture et de soins doit le moment venu, rembourser ses dettes. S’il ne s’en avère pas capable, la loi du business interdit tout sentimentalisme. Au moins en vendant l’animal à la boucherie l’éleveur récupère trois sous…Cela vous choque ?

Pour avoir traîné mes guêtres dans un centre équestre pendant plusieurs années, je peux vous dire que ces pratiques sont réelles et non circonscrites au milieu des courses. Toutefois une nuance dans mon propos : gare à la généralisation. Il n’est pas question de mettre tous les éleveurs dans le même sac. Certains aiment leurs animaux. Mais ces pratiques existent (pour preuve, les boucheries chevalines), ne nous leurrons pas. Détestable quand on est sensible à la cause animale, n’est-ce pas ?

Je perçois dans cette histoire une métaphore du deuil de l’enfant « parfait » ; probablement que les mêmes attentes se logent inconsciemment dans l’esprit d’un éleveur attend d’animal, a fortiori quand il est aussi fascinant que le cheval. Sarah explique à O’contraire qu’elle aussi est confrontée aux attentes de son entourage, auxquelles elle répond parfois de travers. La vie c’est ainsi : on est comme on naît, pas comme les autres voudraient qu’on soit. C’est ce qui fait notre unicité.

Le retournement de situation devient clin d’œil aux imprévus de la vie. Les chemins tout tracés n’existent pas (vous pouvez demander au Vilain Petit Canard ou à Cendrillon). Ce qui apparaissait comme une faiblesse peut soudain dévoiler une ressource. O’contraire, le petit cheval moqué devient le sauveur du haras. Didier Decoin nous offre une histoire où l’on comprend qu’il peut être pertinent de ne pas tous marcher de la même façon. Loin de nous les moules pré-fabriqués, les carcans, les sentiers battus ! Cela fera assurément tilter ceux qui se trouvent « pas assez ceci » ou « trop cela ».

Côté illustration, Alexandre Huard nous entraîne dans les plaines irlandaises, où les verts tendres côtoient le bleu du ciel et de la mer. Les grands espaces contrastent avec l’intimité des boxes. C’est lumineux, caressant comme la brise printanière qui fait voler les rubans du chapeau de Sarah. La complicité entre l’enfant et l’animal réveille chez moi l’envie d’une promenade avec la plus noble conquête de l’homme. A moins que ça ne soit l’envie de jouer avec un chaton…

Voilà un album au dénouement heureux, après une double progression dramatique. Texte et dessins s’unissent pour devenir un livre O’combien réconfortant. Il encouragera sûrement chacun à accueillir avec davantage d’indulgence les petits défauts de nos proches, voire les nôtres. Tolérance, courage et indulgence : O’bonheur !

Le jour où je suis mort, et les suivants

Sandrine Beau

Alice tertio

Deux heures.

Je l’ai lu en deux heures.

Je n’ai pas pu décrocher.

Malgré la gradation dramatique, oppressante, criminelle.

Car il s’agit bien de crime : sujet peu abordé en littérature, Sandrine Beau lève le voile d’un tabou : le viol des jeunes garçons.  

Lenny, Saphir et Biscotte prenne la parole à tour de rôle. Ils racontent leur vie d’avant, parfaite dans ses imperfections : parents débordés, déménagement, petites sœurs envahissantes…mais la sécurité avant tout.

La sécurité quotidienne, celle qui semble tellement normale qu’on n’en a pas conscience tant elle coule de source.

La sécurité qui connaît un avant, mais pas d’après.

Monde du sport, proches de la famille, les prédateurs sont ces « monsieur-tout-le-monde », biens sous tout rapport. Bon père de famille, gars sympa(s), entraîneur de sport, boute-en-train, incarnation de la bienveillance, les prédateurs ont ce point commun d’être officiellement au-dessus de tout soupçon. Telles des araignées, ils digèrent la vie de leurs victimes lentement, avec une perversion parfaitement maîtrisée.

L’écriture exclue le pathos. Noir sur blanc, les mots imprimés déchirent mes yeux de lectrice quand bien même je savais que j’allais les lire. Le silence qui emprisonne les garçons est terrifiant. Le danger et la méfiance touchent désormais tous les aspects de la vie : l’intégrité du corps est brisée, les relations aux autres sont déréglées, les actions que l’on contrôle en permanence pour ne pas sombrer. Des années à vivre ainsi. Adolescence brisée. Épuisement, dégoût de soi, traumatisme, pensées suicidaires ou meurtrières, addictions : tels sont les quotidiens de Lenny, Saphir, Biscotte. Telle a été la vie d’Esteban, avant qu’il n’ose parler.

Esteban, le champion de judo, la terreur des tatamis qui voit son pseudo-équilibre de vie se retourner quand son fils approche des onze ans. Onze ans, l’âge que lui-même avait quand…(…vous avez compris…). Électrochoc, dépôt de plainte, procès : l’adulte ouvre la porte obscure de son enfance dans le bureau d’une psychologue. Ce premier pas le conduira jusqu’au tribunal, puis dans les collèges, les lycées pour témoigner.

Pourquoi continuer d’en parler ? Pourquoi ne pas tourner définitivement la page ? Parce que c’est juste impossible. Alors tant qu’à cohabiter avec des fantômes, autant prévenir que ça peut arriver. Et si son chemin croise celui de victimes, peut-être oseront-ils enfin parler à quelqu’un.

En filigrane, Sandrine Beau glisse quelques remarques pour élargir le débat : homophobie, la mini-jupe de la discorde. Parce que le viol est une abomination et que jupe ou pantalon ne sont pas des arguments pour justifier le passage à l’acte des violeurs. On médiatise davantage le viol qui touche les filles. Trop souvent on oubliait les garçons, jusqu’à ce roman.

Sans nous épargner, Sandrine Beau a choisi de donner la parole à quatre personnages. Quatre parcours, quatre façons de dire, quatre histoires pour comprendre qu’il n’y a pas qu’un mode opératoire pour en arriver là…

Ma lecture achevée, les larmes sont montées. Pour les p’tits gars du bouquin. Pour mes deux amies et leurs confidences douloureuses au lycée, puis à la fac. Pour ces jours où je me suis pris en pleine poire que la pédophilie était proche de moi. Pour le sentiment de honte glacée qui accompagnait mes amies. Bon sang, elles étaient victimes et c’est elles qui avaient honte ! Monde à l’envers, enfer sur Terre. C’est néanmoins (à mon humble avis), une lecture nécessaire.

(pensées pour Vanessa Springora, Sarah Abitbol, Flavie Flament)

Peut-être que cela en dérangera certains.

Sûrement que cela choquera.

Et peut-être que cela révoltera suffisamment pour que tombe le tabou, le silence, le déni.

Place à l’écoute, aux mots qui se délient, qui délivrent.

Au milieu du monde devenu noir, place à un peu d’espoir.

J’ai aimé ce que Mélimelodelivres en pense : https://www.melimelodelivres.fr/2020/10/le-jour-ou-je-suis-mort-et-les-suivants.html

La vieille dame qui rapetissait

Raphaël Baud

Éditions Chocolat jeunesse

En voilà un titre.

Qu’est-ce qui lui arrive à la vieille dame : est-elle malade ?

Le médecin constate le phénomène. C’est une fatalité, Madame rapetissera, il ne lui reste plus que trois jours.

Voilà.

Fin de la consultation.

Fin…Fin .. ???

Alors c’est tout et ça finira comme ça ? Que va devenir Gorgonzola, le compagnon félin de tous les jours ? Le plus gros tourment de la vieille dame c’est ce qu’il adviendra de son chat. Il lui faut agir vite : elle rétrécie à vue d’œil.

Il faut qu’elle le confie à sa sœur. Ni une ni deux, Madame attrape Gorgonzola : direction la gare. Le train l’emmènera-t-elle jusque chez sa sœur ? Que nenni, dans les trains les chats sont interdits. Un guichetier blasé la dirige vers un car, sans dire avec certitude s’il l’emmènera à destination. Il faut faire vite, les centimètres continuent de s’envoler. C’est une véritable course contre la montre. Enfin Gorgonzola et sa maîtresse se mettent en route mais le voyage s’arrête à dix kilomètres de l’endroit souhaité. Plus d’autre choix, il faut poursuivre à pied. Pauvre dame qui fait maintenant la taille de son chat : plus elle marche, plus elle rapetisse. Ils vont devoir passer la nuit blottis l’un contre l’autre.

Le lendemain matin, après un temps de négociation pour ne pas finir croquée, la vieille dame et Gorgonzola reprennent leur chemin. Quand ils arrivent, l’heure est au soulagement : Mission accomplie. Madame se prépare à disparaître l’esprit en paix puisque le chat est confié à des mains bienveillantes. C’est face à la mer que la vieille dame passe sa dernière soirée. Dernière ?

Moi qui suis une chat-addict, je ne pouvais que fondre pour une histoire où une dame fait tout pour que son chat soit bien après sa disparition. Aucune plainte, aucun larmoiement concernant sa situation à elle. L’important c’est que Gorgonzola soit bien. On comprend bien l’amour qui est placé dans l’animal de compagnie. La notion de responsabilité y apparaît de manière éclatante : le chat dépend entièrement de son maître. Comment imaginer l’abandonner à son sort ? Cette pensée intolérable motive le départ. Avec tendresse, les rôles s’inversent en cours de route et c’est Gorgonzola qui mènera la vieille dame à destination.

On ne passera pas à côté de l’humour un tantinet caustique de l’album. Habiter rue du Progrès et se retrouver prise dans un pseudo-syndrome de « rapetissage » contre lequel la médecine ne peut rien, c’est drôlement pas de chance. Tous ceux auxquels elle s’adresse semblent détachés de tout : le médecin, le type au guichet de la gare, le chauffeur du car. Où est passée l’empathie ?

Était-ce une fatalité cette mystérieuse affection rapetissante ? L’histoire commence dans une grande ville et nous conduit au bord de la mer, là où fleurissent les roses trémières. L’air doit y être magique puisque c’est là que la dame cesse de rétrécir…Faut-il attendre le moment où le corps diminue pour en profiter ? Par ailleurs la vie s’accompagne d’un bagage de surprises, comme cette fin qui n’en est pas une. Le médecin se serait-il trompé dans son pronostic…oh oh…hé bien tant mieux !

Outre l’admirable respect de la dame envers son chat, cette histoire encourage à profiter de la vie avant d’avoir la vision du néant dans la lorgnette. La vie c’est ici et maintenant, et ce n’est pas plus tard qu’il sera temps d’en profiter. Qui sait ce qui nous attend ? On pense avoir le temps et soudain les choses se dérèglent quand on comprend qu’on n’en a plus tant que ça. Les minutes passent trop vite et tout semble moins rapide. Diantre que de paradoxes !

Merci Raphaël Baud pour cette histoire où l’on vogue entre tragique et fantastique. La tendresse du chat qui enveloppe sa maîtresse en dit long sur la réciprocité de l’affection. C’est le moment d’être en accord avec notre présent, de caresser un chat (ou un chien, un cheval, un furet, un doudou, un hérisson…juste attention aux piquants), de prévoir une belle promenade au bord de la mer, un moment avec nos proches…et un tour en bateau : oh oui quelle bonne idée !

La grande amie

Ylva Karlsson et Eva Lindström

Le Cosmographe

Fascination cétacés…

Caio rêve d’amitié avec une baleine.

Un soir, une baleine apparaît au large: tellement grande, tellement belle, tellement réelle.

Ni une ni deux, l’enfant s’avance à la rencontre de l’animal et lui demande « Tu veux bien être mon amie ? ». Pas de réponse. Est-ce que la baleine a entendu la question ? Progressivement l’enfant s’avance sur la plage, puis progresse sur l’océan à coups de rame. Sans crier gare, la haute mer et ses vagues renversent le frêle équilibre de l’enfant.

Choc, chute, immersion totale vers le monde qui est sous l’eau. Caio coule.

Caio se voit quitter ce monde. C’est sans compter sur l’aide de sa grande amie…pour finalement obtenir la réponse de la baleine à la question posée par l’enfant…Écoutez, elle chante !

L’histoire aurait pu mal finir. Ouf la fillette ne se noiera pas aujourd’hui.

Une petite fille qui rêve d’amitié avec le plus gros mammifère marin : côté contraste c’est réussi ! Tout les sépare : qu’importe. Par amitié Caio dépasse tous les obstacles qui la sépare de l’animal. Je la comprends : l’image de la baleine est fascinante. Et si magnétique qu’elle fait oublier toute prudence. On frôle la catastrophe, la portée dramatique place le lecteur en apnée. La profondeur de l’affection peut être puissante mais elle est peu de chose quand on n’a pas pied.

Merci Ylva Karlsson : cet album est une bouffée d’embruns. Sur la plage, on est pieds dans l’eau face au vent avec Caio. Des teintes pastels emplies de douceur nous transportent dans une ambiance automnale de bord de mer. La grandiosité de l’océan trouve son écho dans la détermination de l’enfant. La poésie visuelle d’Eva Lindström s’accompagne de quelques clins d’œil irrésistibles, comme ce poisson qui semble bouche bée en voyant la fillette couler, ou cette tong abandonnée.

Quand on aime, on peut tout dépasser. Devenir ami avec un géant des mers, c’est un beau happy end. Toutefois, peut-être que quand il s’agit d’un animal marin il semble plus sage de l’aimer de loin…tant qu’on n’a pas appris à nager !

Fadoli

Marie-France Chevron Zerolo et Mathilde Magnan

Éditions courtes et longues

Il n’est pas comme tout le monde.

Il est différent (ouh le gros mot)

Il ne passe pas inaperçu.

Pour certains il serait bête, bêta, fada.

Ceux-là ne savent pas….

Ils ne savent pas regarder au-delà des apparences…

Ils ne comprennent pas l’émerveillement permanent…

Ils ne devinent pas l’authenticité derrière le rire…

Ils passent à côté de la lumière de la lune en plein midi…

En peu de mots on rencontre Fadoli. Peu de mots qui en disent pourtant long. Trois syllabes pour un diminutif magique : en langue provençale Fadoli signifie « touché par les fées ». C’est une jolie étymologie pour désigner l’innocent, le simple d’esprit, celui qui profite sans détour de la magie de la vie.

Et c’est bien de magie dont il s’agit ici. Fadoli et sa chevelure fleurie ne connaissent pas de limites. Un battement d’ailes et Fadoli s’envole la tête à l’envers. Sous terre, en effleurant l’onde ou en taquinant les nuages, l’enfant invente la beauté du monde. Les animaux, réels ou hybrides, sont ses amis. D’une petite allumette il éclaire le monde de sa lumière à lui.

Les illustrations de Mathilde Magnan sont elles aussi « fadoli », riches de contrastes où l’union du noir et blanc amplifie la chaleur des couleurs. Fadoli y apparaît tantôt immense, tantôt petit accompagné d’une myriade d’animaux sauvages, dont on sent qu’ils se sont apprivoisés mutuellement. Et puisque tout est possible, pourquoi pas des cheveux pissenlits, des ailes de papillons dans le dos ou une montagn’oiseau sur laquelle se percher ? C’est une plongée ou une envolée à chaque double-page. Des zèbres volants côtoient les chauve-souris le jour et la nuit et tous de se retrouver dans l’arche de Noé. Le bateau coule : pas grave, un peu de rire et c’est reparti !

Oublions la peur de l’autre, le jugement, la méfiance devant les rires qu’on ne comprend pas. Marie-France Chevron Zerolo signe ce texte « petit mais costaud ». Cette réhabilitation de l’innocence authentique, chacun peut s’interroger : « chez moi, où est-elle passée ?». Je me questionne aussi quant à la bienveillance que l’on manifeste vis-à-vis des simplets que l’on croise…ces éternels enfants. De la réalité de Fadoli à la nôtre, le chemin n’est peut-être pas si loin.

Je voudrais rejoindre Fadoli et ses amis. Cet album, je le qualifie de chef-d’œuvre ! (hé ouais, d’abord : Bravo Marie et Mathilde !)

Fadoli me rappelle que moi aussi je peux entretenir ma propre magie. Pour la rallumer il suffit de gratter une allumette en riant…

C’est toujours bon à savoir !

La Petite Fille qui cueillait des histoires

Soojung Myung

Traduction de Véronique Massenot

L’élan Vert

Chut, ne réfléchissez pas et attrapez la main de la petite fille.

Vous avez vu cette incroyable couverture en pleine page !!!

Même mon chat est sous le charme !

La jupe de l’enfant tourne, tourne et nous entraîne dans un voyage à la rencontre des histoires. La poésie accompagne chaque rencontre sur les différents continents. Soojung Myung nous offre un ravissement visuel tout en mouvement et légèreté comme le ferait le tissu d’une jupe tourbillonnante. Une double page abrite deux contes : les reconnaitrez-vous ?

Au gré de 1001 détails, tel un « Cherche et Trouve », on croise des détails, des clins d’œil, des indices qui nous mettent sur le chemin de moult histoires. Quelle ne fut pas ma joie de rencontrer à quelques pages d’intervalle Alice et Vanna. Et la fillette dans tout ça : parmi les détails, saurez-vous retrouver notre jeune guide ?

De la coccinelle à la fleur précieuse, de la demoiselle joyeuse à la cane voyageuse, de page en page les paysages permettent au lecteur émerveillé d’accrocher des étoiles dans les yeux. C’est chouette de voir que partout sur terre, il y a des histoires pour jalonner le chemin. Et comme par hasard, la plupart des personnages croisés sont…des héroïnes qui portent une jupe !

Peut-être que les histoires qu’on aime nous habillent aussi sûrement qu’un vêtement…

Peut-être que les histoires de notre enfance nous accompagnent partout qu’on aille pour éveiller la magie en toute chose…

Peut-être que les histoires sont des révélateurs des beautés du monde…

Alors en route : à cheval, sur le dos d’un ours ou via la voie 9 ¾, laissez le foisonnement coloré de Soojung Myung donner le rythme de cette danse. Voilà un livre « qui fait du bien ». La formule est simple et efficace. Je ne sais plus quel âge j’ai au moment où j’écris. Cet album est une passerelle entre la poésie des mots, la richesse des contes célèbres et celles des illustrations. En outre il rend hommage à la féminité dans les contes, ce qui n’est pas pour me déplaire !

Les textes sont courts, dialogués : peu de mots pour créer subtil écho à l’imagination. Bravo Véronique Massenot ! Si le chemin sinueux sur la route de la traduction vous intéresse, je vous invite à aller lire ce que la traductrice elle-même en dit sur son blog : http://correspondances.hautetfort.com/

(Maintenant il faudrait que nous parviennent les contes « qui nous manquent » en français…youpiiiii encore des histoires à découvrir !)

Le mot de la fin dit ceci : aie confiance en toi fillette ou dame qui a gardé son âme d’enfant :  soit inspirée par Heidi, Mulan, Hermione ou Mafalda. Si elles sont incroyablement merveilleuses, sans doute aucun tu l’es toi aussi !

Le voyage d’Od

Susanna Isern et Ana Sender

Père Fouettard

Une illustration mise à dessein sur la page Instagram de l’éditeur et BOUM ! (bien joué Père Fouettard ! )

Le Voyage d’Od est un voyage pour le lecteur. Vous êtes prêt : on embarque pour le nord rude et magnifique de la Mongolie à la rencontre des Doukha.

L’hiver rude éprouve la communauté : Naran est très souffrant et rien ne parvient à le guérir. Od est prête à tout pour sauver son petit frère, même à entreprendre un long et périlleux voyage pour trouver l’astragale guérisseuse. C’est le chaman qui l’a dit : c’est le seul remède possible.

Od et son renne se mettent en route. Leur chemin croise celui d’un renard affamé : la fillette, sensible à la détresse de l’animal blessé partage avec lui un peu de sa nourriture.

Le lendemain c’est un aigle qu’Od secoure : par reconnaissance, le rapace place son destin entre les mains de l’enfant. Le voyage peut continuer mais les dangers guettent : une ourse en colère, le déchaînement de l’hiver, le doute qui envahit l’esprit : arrivera-t-elle à trouver cette fleur guérisseuse et à rentrer à temps ?

Le voyage d’Od, c’est le récit d’un parcours initiatique. L’enfant laisse une part de son insouciance derrière elle et fait ses premiers pas sur le chemin des responsabilités. Le moteur de cette démarche : la peur de perdre un être cher. Intéressant n’est-ce pas, que cette émotion au demeurant peur agréable se fasse révélateur de potentialités.

L’enfant s’organise mais le parcours est juché d’imprévus. Dans la nature, ils prennent la forme de rencontres avec des animaux sauvages vulnérables, et dangereux. Od ne détourne pas les yeux de leur souffrance, malgré la crainte qu’ils lui inspirent au début. Cette empathie lui vaudra de l’aide dans des moments où elle n’aurait pu s’en sortir elle seule. Comme quoi à plusieurs on est plus forts !

Ça me plaît de retrouver le chamanisme dans cet album. Dans nos sociétés occidentales où la connexion à la nature est trop souvent bafouée, ça rallume l’idée qu’une guérison puisse dépendre…d’une plante.

(Pour ceux que cela intéresserait, j’ai trouvé cet article sur les bienfaits réels de l’astragale https://doctonat.com/astragale-bienfaits-posologie/ )

Susanna Isern nous offre un texte simple et profond qui parlera au cœur de ceux qui aiment les animaux. Le message en filigrane uni respect et protection des espèces, important à l’heure où les renards sont considérés comme nuisibles et où certains militent pour l’abattage des ours… Ana Sender éclaire ce texte par ses illustrations, véritables graines d’espoir et bouffées de grand air !

L’album s’achève sur une double page didactique à propos des Doukha, histoire de poursuivre le voyage.

Cet album me rappelle par certains points ce billet sur l’album La Petite Renarde que j’ai écrit il y a quelques mois… https://clarasurlalune.com/2020/01/29/la-petite-renarde/

Ils ont en message commun que l’humain, s’il ne respecte pas le vivant qui l’entoure, voit ses chances de guérison réduites à peau de chagrin. Alors un peu d’écoute, d’observation, de considération : bon voyage avec Od !

Au Bon Moment Au Bon Endroit

Cent ans de photos qui racontent le monde

Philippe Godard

Saltimbanque éditions

Ces temps-ci dans l’actualité on entend beaucoup parler de ceux qui se sont trouvés au mauvais endroit au mauvais moment.

Les débats s’ensuivent, se succèdent, se démultiplient dans le pays.

Il faut parler aux enfants, éveiller les consciences, apprendre à prendre du recul, de la hauteur…

Des mots importants sont entendus : « caricature », « manipulation », « censure », « propagande », « apparence »…

Du plus loin que je me souvienne, c’est au collège en quatrième ou en troisième que j’ai entendu parler de manipulation, caricature…C’était pendant le cours sur le siècle des Lumières, puis lors de celui sur la Révolution…et ces mots ont accompagnés ma vie depuis.

Me replonger dans cet ouvrage était donc logique, alors que je me questionnais sur les supports qui permettent l’émergence de l’esprit critique. Par le biais de trente-cinq photos célèbres, Philippe Godard nous invite à voyager au fil du 20e siècle. Sur la page de gauche, un court texte replace dans son contexte la photo qui occupe largement la page de droite.

Des temps forts immortalisés sur pellicule y figurent et balayent des thèmes divers et variés :

  • Guerres
  • Politique
  • Mœurs
  • Figures féminines emblématiques
  • Sciences
  • Sports
  • Conquête spatiale
  • Écologie
  • Mode
  • Racisme
  • Et d’autres encore…

L’ouvrage commence en 1918 et la dernière photo est datée de 2011.

Incontournables pour certaines, Philippe Godard nous explique ces clichés célèbres. Certains sont là pour témoigner, d’autres sont sûrement des mises en scènes. Pour certaines, elles ont un écho dérangeant avec les sujets qui martèlent l’actualité de ces dernières années. Les choses n’auraient-elles pas évoluées ? Ou bien l’Histoire serait-elle un perpétuel recommencement ?

Comment en quelques années la photo a-t-elle pu servir des causes politiques ou culturelles ? Comme tout outil de communication, elle peut donner à voir autre chose que le réel. Comme cette photo célèbre de baiser romantique…Romantique : vraiment ?

J’ai été stupéfaite de redécouvrir la photo de ce petit garçon juif du ghetto de Varsovie : où avais-je bien pu la voir récemment ? La réponse est dans le livre Rose Blanche de Roberto Innocenti, sur lequel j’ai écrit un billet début Août dernier… (https://clarasurlalune.com/2020/08/13/rose-blanche/ )

On se remémore Woodstock, on sourit à Marilyn Monroe et sa robe blanche ! Certaines photos sont incontournables, comme celle des tours du World Trade Center ce tragiquement inoubliable 11 Septembre 2001.

Dans cet ouvrage, les personnages célèbres y côtoient des anonymes célèbres. Comme quoi, il n’y a pas que les grands noms qui ont fait l’Histoire !

Du portrait de Joséphine Baker ou Che Gevara, de la Shoah à la bombe atomique, de la victoire de Muhammad Ali au premier pas de Neil Armstrong sur la Lune, du cœur de Yann Arthus-Bertrand au 11 Septembre 2001, ce livre est à la fois un documentaire sur le passé et un éclairage sur le présent.

Des photos pour fixer, se rappeler, s’étonner, s’offusquer…

Des photos pour ne surtout pas oublier ce qui fut grand, ce qui fut beau, ce qui fut abject, ce qui fut injuste…

Des photos pour garder l’image de ce qui ne sera peut-être plus bientôt…

Est-ce que de temps en temps un petit coup d’œil en arrière permettrait de comprendre le présent ? La question est vaste. Je n’y répondrai pas. Toutefois il est probable que je fasse preuve de davantage de circonspection devant les photos de baisers. Alors que je me laisserai gagner sans réserve par la beauté des photos de notre planète tant qu’elle aura des merveilles à nous montrer et que les photographes sauront immortaliser.