Mis en avant

Bienvenue chez Clara sur la Lune.

Quand j’étais petite, on me disait tout le temps que j’étais dans la Lune. J’ai un peu grandi (mais pas trop), je suis toujours rêveuse et j’ai envie de partager les émotions que les histoires m’offrent !

Je vous souhaite bien des étoiles dans les yeux avec les livres que vous croiserez ici !

Tant qu’il y aura des livres…

Le cheval dans le cerisier

Magdalena et Nicolas Duffaut

Éditions Chocolat jeunesse

A Céret il y a une librairie.

En face de cette librairie il y a un cerisier.

Dans le cerisier il y a un cheval.

Les jours passent, le cheval ne bouge pas.

Les saisons passent, le cheval reste dans l’arbre.

Cela commence à inquiéter les gens, qui cherchent comment le faire descendre.

A côté des grands, Ona observe sans mot dire. Jour après jour, elle salue le cheval avant d’entrer dans la librairie. Ona qui ne parle pas regarde le cheval qui ne descend pas. Jusqu’au jour où elle le rejoint. Au milieu des cerises, Ona lit, assise à côté de l’animal. Avant de redescendre elle lui murmure quelque-chose au creux de l’oreille. Chaque jour ainsi jusqu’à ce matin de fin d’été où, à la stupeur générale, le cheval la suit…

Le temps apprivoise bien des choses…surtout la confiance. Ona est peut-être silencieuse mais elle n’en est pas moins observatrice. Elle observe, jauge, ressent. Là où les grands pensent que ça bougera si on s’agite en bas, l’enfant décide d’aller au plus près du cheval pour avoir une chance de comprendre ce qui le pousse à rester perché.

Chuchoteuse Ona ? Parfois c’est ceux qui parlent le moins qui en font le plus. Pour comprendre, il faut se mettre à la portée de l’autre. Si on le secoue, qu’on lui crie des mots de loin où qu’on le menace de quelque-chose, peu de chance à mon sens que l’autre fasse un pas vers nous. Le cheval regarde vers l’horizon. Attend-il quelqu’un ? Cherche-t-il à voir une chose particulière ? Cela doit lui tenir à cœur pour rester aussi déterminé…Ona propose, suggère et un jour elle trouve : le cheval a un rêve…

Quant à la fillette, il se pourrait qu’elle ait plus à montrer qu’on ne le voit au premier abord…

Magdalena nous offre une histoire au parfum léger de l’été. Chaleur, douceur : on entendrait presque les cigales et l’eau de la fontaine. Nicolas Duffaut nous transporte dans des illustrations apaisantes, entre lumière et ombre bienfaisante. J’y vois une invitation à prendre son temps, à s’écouter, à s’asseoir près d’un cheval, à lire, à rêver au bord de l’eau et en attendant le jour où j’irai découvrir Céret, je vais aller préparer une tarte aux cerises !

La philosophie KOALA

Béatrice Rodriguez

Casterman

Koala est sur son arbre.

Souvent Oiseau est avec lui.

Parfois Caméléon les rejoint.

Ensemble ils parlent…de la vie, de la mort, des autres, de leurs rêves.

Des fois ils ne sont pas d’accord, et ils arrivent quand même à rester ensemble.

Des fois ils se posent des questions et essayent d’y répondre. L’humour n’est pas exclu : Oiseau et Caméléon avec leurs attitudes humanisées doublées d’un bon sens façon « terre à terre » asticotent la réflexion.

D’autre fois ils ont besoin de temps, pour réfléchir ou pour décider de partir.

L’instant présent est omniprésent. Si par moment on s’en détourne par nostalgie du passé, peut-être qu’il faut accueillir ce moment pour mieux ensuite aller de l’avant. Quand l’arbre de Koala tombe, Koala découvre, après un temps de grand chagrin, que la vie est un cycle de disparitions et d’arrivées, de deuil et de naissance. De ce fait, la vie amène à bouger, intérieurement et aussi parfois géographiquement. Vivre c’est aller découvrir de nouveaux horizons, c’est trouver une nouvelle maison, un nouvel arbre (même si on pensait que ça ne serait pas possible).

Pas besoin d’attendre le lycée pour philosopher. Avec la Philosophie Koala, Béatrice Rodriguez réunit petits et moins petits sur un chemin de vie, d’envies. Les illustrations légères comme une brise printanière accompagnent des questions existentielles « Pourquoi le temps c’est précieux ? » ou encore « quelle place donner au regard de l’autre… », et d’autres encore… On suit Koala, Oiseau et Caméléon au fil de cette bande dessinée tout en charme, douceur, nature. Passerelle pour initier les plus jeune à la philosophie, il est probable que les plus grands y trouveront matière à réflexion.

J’étais entrée dans une librairie pour trouver tout à fait autre chose quand Koala et son arbre m’ont fait un clin d’œil. J’ai répondu à leur invitation. J’ai été touchée (et émotionnée) par cette délicieuse simplicité de cheminement. Même après l’avoir refermé, son écho continue de résonner…

À cœur ouvert

Marie-France Zerolo et Élisabeth Benoit-Morelli

Éditions Courtes et Longues

Roman supernova

Entre fantastique et romantique, dramatique et comique, Marie-France Zerolo et Élisabeth Benoit-Morelli nous déposent dans une histoire intergénérationnelle. YAPA d’âge pour être embourbé dans les sentiments, et YAPA d’âge pour ouvrir son cœur (tout dépend avec quel instrument on opère). Nous suivrons le fil de l’histoire avec les yeux de tous les personnages. Quatre mains pour une histoire qui ne mâche pas ces mots : j’ai ri, j’ai retenu mon souffle, j’ai eu peur par moment, je me suis demandé où tout cela conduisait : elles m’ont tenu en haleine jusqu’au bout. Chapeau mesdames pour cette aventure qui ne manque pas de Crôôôa !

Constat sans appel : c’est pas parce qu’on est vieux qu’on devient plus malin en amour. Boris en sait quelque-chose, lui qui se languit de Jeanne, sa voisine du balcon d’en face. Pas de bol : lui qui ne cherchait pas d’entremetteur va en récolter un des plus atypiques : un corbeau. Odilon ainsi nommé par Boris, devient de sa propre initiative le messager du cœur du sénior…et son tourment. Parce qu’il parle Odilon, et il n’a pas son bec dans sa poche. Puisqu’il est doté de ce don rare pour un volatile, il le met à profit et ne se gêne pas pour railler les humains.

Pour corser un peu l’affaire, il y a Chilpéric, le petit neveu de Jeanne (la dame du balcon d’en face), dont la spontanéité n’a d’égale que l’impertinence du corbeau. D’ailleurs si le corbeau agace sincèrement Boris, quand il disparaît ce n’est finalement pas du goût du monsieur. Où cela nous mène-t-il ? Au terrain vague de la ville, où Boris va tenter d’apaiser ses sentiments en retrouvant son irritant corbeau. S’il se doutait de ce qui l’attend…

Dans cette histoire, il faut avoir le cœur bien accroché : pour savoir par quel prodige ou infortune Boris et Chilpéric se retrouvent embarqués dans une caravane flottante, il vous faudra plonger dans le livre. Tout ce que je peux vous dire, c’est que Lunaire, Phil, Asie la presque transparente et Odilon leur réservent quelques révélations. Entre cœur gros, cœur brisé et cœur léger, on suit l’histoire comme dans un grand huit : ça remue, ça secoue et on avance à vue. De quoi sera faite la page suivante ? Pourquoi Boris se retrouve avec un casque de moto rose ? Qu’est-ce qu’il vient faire dans l’affaire John Wayne ? Un roman trépidant où les surprises se succèdent, s’accumulent, se nouent, se dénouent dans un battement d’aile…de corbeau au grand cœur.

Petit conseil : soyez sympa avec les corbeaux…on ne sait jamais !

Une des moralités de cette histoire : s’ouvrir à l’autre peut se faire sans scalpel.

Le dernier mot c’est un électro-encéphalogramme qui l’aura : pourquoi ? De cœur ouvert à cœur battant , croyez-moi  il n’y a qu’un pas!

Pandora

Victoria Turnbull

Les arènes

Une couverture tissu douce à caresser, un renard et un oiseau bleu : il ne m’en fallait pas plus pour repérer  Pandora.

Pandora vit dans un monde qui évoque aussi bien une décharge que la planète de Wall-e. Des amoncellements d’objets hétéroclites jonchent le sol. Au milieu de tout ça, Pandora vit en solitaire. Les journées s’écoulent à rafistoler ce qui peut l’être. Un jour un oiseau bleu tombe du ciel. Il est sonné, blessé et vivant. Comment répare-t-on un être vivant ? Pandora ne sait pas donc elle décide de le veiller.

Petit à petit l’oiseau se rétablit. Tant et si bien qu’un jour il s’envole et Pandora ne le voit pas revenir. La solitude retrouvée a un arrière-goût insupportable : Pandora seule à nouveau et désespérée s’abîme dans le sommeil. Le passage de l’oiseau a pourtant laissé des traces, des traces qui se révèlent progressivement, lentement et avec détermination.

Quelle surprise aura Pandora quand elle sera prête à ouvrir les yeux ?

L’histoire de Pandora c’est une métaphore de la résilience. C’est un album aux notes d’espoir, de patience. C’est l’acceptation d’une situation, puis la vague de désespoir qui parfois déferle quand la déception génère un écho sans fin.

Comment Pandora est-elle arrivée dans ce monde en ruine ? On ne sait pas.

Pourquoi répare-t-elle ce qui est brisé ?  Pour donner un sens à sa vie, peut-être…

S’accommode-t-elle de cette vie isolée ? Peut-être que oui, peut-être que ce n’est pas si simple de répondre à cette question. Ce que je remarque c’est qu’elle ne se détourne pas de l’oiseau (en plus un oiseau bleu, c’est un signe d’espoir il me semble…). Sa compagnie lui procure de la joie et cela crée une rupture dans son quotidien solitaire. Les journées ne se passent plus en réparations mais en soins. Quand l’oiseau peut de nouveau voler, Pandora se réjouit de le voir revenir auprès d’elle. Aussi la détresse est à la mesure inverse de la joie nouvellement découverte : privée de compagnie, Pandora sombre. Pandora a mal, si mal que c’est dans l’oubli du sommeil qu’elle se réfugie…

Parfois dormir, se terrer, ça participe à atténuer la douleur. En réalité seul le temps qui passe permet aux émotions de s’apaiser. Pandora n’y croit plus donc à quoi bon rester debout ? Un temps de sommeil, une hibernation, se donner du temps…et quand le moment sera venu d’ouvrir les yeux, Pandora et son regard apaisé pourront voir ce qu’il y a de beau dans ce nouveau présent.

Même quand on est dans le brouillard intérieur le plus total, le monde continue d’avancer. Nous sommes des êtres d’émotions et ces dernières ne vivent pas au même rythme que les saisons. Parfois elles passent rapidement, et d’autres fois elles s’éternisent dans nos esprits. En revanche dehors le rythme est constant, immuable. Dans le cas des petites graines laissées par l’oiseau, le temps botanique leur permet de pointer, croitre, se développer, s’étendre, allant jusqu’à redessiner les environs.

N’y aurait-t-il pas là un petit gros clin d’œil écologique? (je dis ça, je dis rien)

Quand Pandora est prête, elle découvre une nouvelle déco sur son monde précédemment ruiné. Quant à son ami, il se pourrait qu’il n’ait pas eu l’intention de partir définitivement… Quand elles sont nourries d’amitié, les graines les plus petites peuvent changer le monde et la vie.

Victoria Turnbull nous offre une histoire porteuse d’espoir, de « rien n’est figé même si ça en a l’air ». Le texte concis accompagne des illustrations foisonnantes, opulentes, merveilleusement lumineuses. Même si le terrain est chargé, encombré de choses brisées, rien ne peut empêcher la vie d’y revenir.

Il semblerait qu’on gagne toujours à faire preuve de délicatesse avec ceux qui en ont besoin. Alors je vais assaisonner cet article d’un « tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir » doublé d’un « petit à petit l’oiseau fait son nid ». Cet album murmure un message subliminal, telle une petite graine qui nous rappelle qu’il y a toujours quelque-chose vers la lumière.

Gwen

L’aventure incroyable d’une petite souris courageuse

Max Kaplan et Lev Kaplan

Minedition

Elle n’est pas toujours drôle la vie de souris, en particulier quand le vent d’automne souffle en rafales glacées. Gwen la petite souris grelotte de tout son petit être. Elle cherche un abri, un lieu où se réchauffer. La douce lumière de la maisonnette à côté du phare l’attire. C’est contre la porte que le gardien la découvre. L’homme a bon cœur : il lui ouvre sa porte.

Gwen et Yann s’habituent l’un à l’autre. La souris apprend les nœuds marins, le fonctionnement du phare. Elle accompagne le vieil homme un jour de tempête tout en haut de la tour pour une réparation importante. Mais les éléments déchaînés ont emporté avec eux un peu de la santé du gardien. Gwen veille sur son ami cloué au lit par une forte fièvre, si forte que dans son sommeil, il n’entend pas l’appel de détresse d’un bateau.

Le vent souffle en tempête. Pour éviter le naufrage il faudrait que le phare soit allumé. Mais Yann est dans les limbes du sommeil. Malade, il n’entend rien. Gwen se démène alors, comprenant que si elle ne fait rien, il n’y aura pas de lendemain pour l’équipage. Quelques nœuds plus loin, et voilà une échelle pour l’aider à monter seule jusqu’en haut du phare. Un trou dans les marches : quelques nœuds à nouveau et la voici de l’autre côté. Gwen actionne le levier : rien ne se passe. Le temps presse ! Un chiffon coince le mécanisme. Gwen s’active, met ses dernières forces dans le dépannage et enfin la lumière jaillit. Le bateau est sauvé !

A cœur vaillant rien d’impossible, même quand on est une souris. Celle-ci est un savant mélange de Bernard et Bianca doublé de Jack et Gus de Cendrillon. Courage, habileté, adaptabilité, intelligence : elle assure la petite Gwen !

Yann est l’archétype du brave gars. La rudesse de son métier n’a pas effacé l’empathie dans son cœur. Une souris : y a-t-il plus insignifiant ? D’aucun l’aurait laissé à son triste sort. Pas lui, et sa générosité invite à dépasser les apparences. Gwen rompt sa solitude. Petite souris généreuse, de SDF elle devient sauveuse de bateau. En humanisant la souris, l’auteur métaphorise les relations sous l’angle du « pas de préjugés ». L’amitié s’installe, aussi solidement qu’un nœud marin bien réalisé.

Est-ce que le mérite s’évalue en fonction de la taille ? Parfois, c’est bien de pouvoir compter sur un plus petit que soi. Gwen a le sens de l’initiative et tente le tout pour le tout. La situation commençait à sentir sérieusement le roussi donc plutôt que d’être spectatrice d’un drame, Gwen s’est mise en action. Un peu d’adrénaline, beaucoup de sang-froid, c’était là l’occasion de mettre en pratique ses connaissances, et de prouver qu’un petit être peu faire la différence.

Vous avez vu ces illustrations ? On s’y croirait ! Personnellement j’ai pris les rafales de vent dans la figure et j’ai été dépassée à l’idée de devoir monter en haut de la tour du phare. Dans un réalisme magnifique, tantôt rude, tantôt chaleureux, Lev Kaplan illustre remarquablement cette histoire d’amitié et de courage. L’histoire de Max Kaplan est comme une petite graine à planter dans les esprits de ceux qui manquent de confiance en eux. Même quand on se sent petit comme Gwen on a, au plus profond de nous, des ressources insoupçonnées. A chacun de s’autoriser à les exprimer…

Les jardins Divari

Caroline Hurtut et Loren Bes

Rêves bleus, éditions d’Orbestier

Dans le jardin de Monsieur Divari poussent toutes sortes d’instruments de musique. Vocation depuis sa lointaine jeunesse, au fil des années Monsieur Divari a acquis une réputation exceptionnelle : les virtuoses viennent de partout lui acheter des contrebasses, des clarinettes, des grosses caisses et bien d’autres instruments encore pour leurs sonorités incroyables. Mais les années passent et avec elles, le poids de l’âge se fait sentir. Or pour gérer un jardin tel que le sien, il faut le dynamisme des jeunes années. Monsieur Divari se sent fatigué, aussi il publie un avis : il recherche quelqu’un pour prendre sa suite auprès de son précieux jardin.

Les prétendants au poste sont nombreux, la file d’attente est impressionnante devant les grilles, jusqu’à cette épouvantable averse. Curieusement l’eau de pluie a réduit à peau de chagrin certaines vocations…(ça me rappelle la tempête au début de Mary Poppins…). Restent quelques candidats, tous plus qualifiés les uns que les autres. Les visites du jardin s’enchaînent, les arguments égocentrés sont avancés, les flatteries aussi : Monsieur Divari commence à désespérer. Toutefois, il reste une dernière personne à interroger. Serait-ce le bon ? Ludwig, un long jeune homme visite le jardin sans mot dire. Avec des gestes empreints de délicatesse, il prend contact avec les instruments, du bout des doigts et sourire aux lèvres. Il est sourd : et alors ? C’est lui que Monsieur Divari choisit…

L’idée d’un jardin musical me plaît beaucoup ! De la même manière qu’il n’y a pas deux légumes pareils, on ne trouvera pas deux instruments rigoureusement identiques. A chacun son identité, sa sonorité, sa personnalité : les meilleurs placés pour en parler seraient les facteurs et luthiers. Elle est intéressante la comparaison de ces métiers avec celle de jardinier. Dans un jardin, il faut du temps pour faire pousser quelque-chose, fruits, légumes ou fleurs. Ça ne s’improvise pas, cela demande du temps, du savoir-faire et…de l’amour.

On peut être un bon technicien dans un domaine. On peut être le meilleur, être celui qui a eu les notes les plus hautes, celui qui a eu les félicitations du jury, mention hyper maxi honorable. On peut être un cador en théorie, qu’est-ce qui se passe quand les qualités requises sont simplicité et modestie ? Ludwig est sourd. On pourrait croire qu’il part avec un handicap (voilà le gros mot est lâché) de taille. Vraiment ? Parce qu’il est sourd il ne pourrait pas prendre soin d’un jardin d’instruments ? Celui qui répondrait oui, je lui dirais qu’il fait preuve de préjugés. Que la situation soit originale, peut-être. Ludwig irradie de passion. Les instruments le mettent en transe. Il n’entend pas la musique : il la ressent. Par le toucher, le souffle, les vibrations, il éprouve la nature profonde de la matière qui devient son.

Subtilité et délicatesse pour un texte accordé par Caroline Hurtut. L’auteure devient avocate de la différence. Elle offre un poste prestigieux à un jeune homme modeste. Le parfait successeur pour Monsieur Divari est celui qui vit avec empathie. L’hyper-qualification ne rentre pas en ligne de compte. On peut faire les choses bien quand on les a étudiées longtemps mais il semblerait qu’en y ajoutant du cœur, le résultat soit meilleur. Avec ses illustrations poétiques, ondulantes et sinueuses, feuillues et pétillantes, où la fleur de trompette côtoie le pistil métronome, Loren Bes nous invite dans un jardin merveilleux où le parfum des notes enivre celui qui lui prête l’oreille. Ravissement pour les yeux, on plonge dans l’exploration des mille et uns détails de cette ambiance musicalo-végétale. Sûr qu’il est un peu Ludwig des pinceaux !

(Un Ludwig, musicien célèbre et sourd, ça ne vous rappelle personne par hasard ? )

La prochaine fois que je flânerai dans un jardin, soyez sûrs que je tendrai l’oreille pour en capter les vibrations et la musique…magique !

Salammbô et Aimé

Un air de liberté

Gaëlle Callac et Carole Gourrat

Le buveur d’encre

C’est une île incroyable, tropicale, musicale.

Sur cette île vivent la princesse Salammbô et Aimé, son rossignol adoré. Une passion pour la musique les unit. Depuis le palais posé sur les hauteurs d’une montagne, les journées se déroulent au fil des notes qui s’envolent, s’échappent, et gagnent la forêt. La musique profite à quiconque lui prête attention et cela participe au bonheur de la faune et de la flore. Tout aurait pu rester ainsi si Aimé n’avait commencé à ressentir une mélancolie de plus en plus importante. L’oiseau prisonnier de ses barreaux dépérit. Salammbô, toute à son affection et son souhait de garder son oiseau chéri en sécurité, reste sourde et aveugle à la détresse de son ami. Le jour où le vent ouvre la porte de la cage, Aimé n’hésite pas, et voilà l’oiseau envolé.

Reste Salammbô, seule, désespérée. Alors qu’Aimé reprend goût à la vie, c’est Salammbô qui se languit. Finie la musique. Les alentours du palais s’imprègnent eux aussi de tristesse. Quand Aimé revient pour partager ses découvertes avec sa princesse, il ne reconnaît plus les lieux autrefois si gais. D’un chant puissant, il signale sa présence. Une joie débordante accueille son retour. Salammbô a compris : la cage dorée n’est plus. De beaux jours avec une harmonie nouvelle s’annoncent : en avant la musique, notes et arpèges, sérénades et cantates, passion et émotions !

Aimer est-ce que c’est mettre l’autre en cage ? Je crois qu’on a un bel exemple de réponse avec cette histoire. Ceci dit, loin de moi l’idée de jeter une pierre complète à Salammbô. Elle a sauvé l’oiseau quand il était blessé et vulnérable. Aimé soigné, elle a choisi la cage pour le garder en sécurité, pensant avec naïveté que l’oiseau s’en contenterait. Elle n’avait pas envisagé que quand on a deux ailes, on a envie de s’en servir pour explorer le monde. Un peu comme les enfants qui jour après jour repoussent leurs horizons. Enfants, amis ou amoureux-ses, on ne peut garder personne enfermé, toute magnifique la cage soit-elle. Laisser de la liberté, ça n’est pas forcément perdre l’autre. Aimé revient, car il l’aime sa princesse. Parfois une petite pause ça fait du bien. En retissant leur lien, leur attachement s’en trouve magnifié, renforcé et propice à une créativité réinventée.

Quel bel hommage à la musique ce livre ! La musique apaise, fait rêver, dynamise, donne envie de chanter et danser aussi. Ici la musique dispense ses bienfaits à la nature, en plus de procurer énormément de plaisir à Salammbô et Aimé. J’aime l’idée de la végétation qui profite et vie grâce à la musique. Le son ce sont des ondes. J’assume ce raisonnement peut-être un peu simpliste qui consiste à dire que la musique faite avec amour en transmet un peu aux oreilles de ceux qui l’écoutent.

Carole Gournat nous transporte dans un Olympe mi-indien, mi-grec, paradis musical aux multiples visages. Musique divine, comme des papillons légers les notes s’envolent des instruments pour enchanter ce qui ont la chance de pouvoir les écouter. Gaëlle Callac rend un hommage poétique aux musiques et à la liberté créative que cet art permet. La liberté de partager, ensemble, ouvre alors un chemin de possibles : avec la musique tout est possible, pourvu qu’on s’autorise à dépasser nos propres cages et barreaux.

Le taxi d’Imani

(Après l’attente…le bonheur !)

Thierry Lenain et Olivier Balez

Albin Michel Jeunesse

Imani vit au Gabon, son pays d’adoption. Elle exerce le métier de conductrice de taxi, avec une voiture pas toute jeune qu’elle a réparée toute seule. Elle a appris avec son papa mécanicien, qui est resté au pays, tout comme son amoureux. Sur son taxi elle a inscrit « Après l’attente…le bonheur ! », parce que son papa la disait souvent cette phrase.

Jour après jour, Imani conduit les gens vers toutes sortes de destinations. Il y a les touristes et les habitués : Madame Siby à l’aéroport, les enfants à l’école ou au marché pour que Monsieur Ella puisse acheter de quoi préparer un poulet nyembe. Conduire au Gabon c’est un sport : les routes son pleines de trous, il faut être en concentration maximale à chaque instant pour éviter les accidents. Certaines courses sont plus dures que d’autres mais Imani est philosophe « Celui qui désire la pluie doit aussi accepter le boue » : c’est encore une phrase de son papa.

Aujourd’hui Imany est impatiente de voir la fin de journée arriver. Ce soir elle va au concert d’Oko Doffi, le chanteur de soukous ! Pas question d’être en retard. C’est sans compter sur cette voiture retournée sur le chemin, et sur le type qui fait de grands signes à son taxi…Mais au fait cet homme, ça ne serait pas son chanteur adoré ? Des fois la vie réserve des surprises : celle-ci va changer la vie d’Imani…

Partir pour choisir sa vie. Imani est une jeune femme qui, en fuyant son pays d’origine fait un choix audacieux. Elle quitte famille et amoureux pour arriver à Libreville chez une amie. (Si c’est pas hyper courageux…)Elle a peu d’argent en poche. C’est une situation pour le moins précaire. Elle a conscience que pour arriver à une vie meilleure, il ne va pas falloir ménager ses heures de travail.  Sa façon de garder le moral c’est via la phrase de son père, et la petite chanson qu’elle a inventée pour l’accompagner. Chanter pour se donner du courage, chanter pour arroser les graines d’espoir, chanter ça la porte, Imani. Et les enfants chantent avec elle !

Voyage culinaire, ambiance vivante, fourmillante coloré : Thierry Lenain et Olivier Balez nous embarquent dans une Afrique sensorielle. Ça groove dans le concert, ça secoue sur la route, ça sent le poisson et le manioc au marché. Les couleurs explosent, chaudes pour accompagner le dynamisme d’une journée en taxi. La vie s’écrit au présent tant que le futur est lointain. Car songer au futur, c’est avoir conscience que les projets tant désirés ne peuvent pas encore se réaliser. Toujours Imani se rappelle : « Après l’attente…le bonheur !). Peut-être que tant qu’il y a de l’espoir, tout reste possible…

Imani, la femme qui conduit un taxi…Imani qui exerce un métier d’homme, sans ciller, toujours avec le sourire, sans oublier qui elle est…Imani dont la chanson fredonnée en mode automatique après le concert fou d’Oko Doffi va attirer l’attention de celui-ci. Pour le meilleur évidemment. C’est toujours bon à prendre les coups de pouce du destin.

Cet album est une bouffée d’optimisme. A toute épreuve, en cas de cou de coup de mou je pense qu’Imani serait ravie qu’on fredonne sa chanson.

Bambou le panda roux

Valérie Frances et Krystal Camprubi

Le héron d’argent

Un panda roux, c’est adorable.

Un panda roux avec des ailes, c’est incroyable !

Bambou est un panda formidable car il est doté de deux majestueuses ailes. Il se frotte le nez et hop elles apparaissent. Ce don incroyable, il s’en sert pour venir en aide à ses amis. Aujourd’hui c’est le petit tigre qui a besoin d’aide : il a perdu son doudou. Bambou déploie ses ailes et se lance à la recherche de la peluche perdue dans l’immensité Himalayenne.  En prenant de la hauteur, il finit par localiser le jouet oublié. Ce soir Tigrou pourra s’endormir tout apaisé.

C’est une histoire charmante et tout en douceur. Quelle générosité chez ce panda roux ! Point de prétention, je soupçonne même chez lui un grand besoin de reconnaissance. Après tout il est différent. Il a des ailes : ça n’est pas classique, pour ne pas dire inhabituel. Bambou lui-même a été un peu dérouté de se découvrir cette particularité. Voler pour voler c’est bien gentil mais en fait ça ne mène nulle part. Donc tant qu’à avoir un don du ciel exceptionnel, autant en faire quelque-chose d’utile pour les autres (et un peu pour soi).

En aidant les autres, Bambou trouve sa place. Cela lui donne un but et l’accompagne dans l’acceptation de sa différence. Car oui, il est différent des autres pandas, et il est différent des autres animaux qui n’ont pas l’option « ailes ». Sa différence est son don, ce qui le rend unique, précieux.  Il aurait pu ne pas s’en servir, ignorer cette particularité. Au contraire : il l’assume. Ainsi il prend confiance en lui.

Valérie Frances nous offre une histoire en poésie, un voyage au pays de l’enfance pour tous les petits loups qui douterait de la force de leurs ailes. Un peu d’humanisation des animaux, ça fonctionne toujours. En quelques mots, elle permet la rencontre du prédateur et de la proie. Finalement qui a le plus besoin de l’autre ? Un tigre aidé par un panda roux, c’est inattendu et tout à fait attendrissant. Les illustrations de Krystal Camprubi me font regretter que les animaux ne puissent pas prendre forme quand on touche l’image, tant Bambou et Tigrou sont attachants. Cette histoire nous enveloppe de douceur et nous rappelle qu’après le chagrin et l’effort vient toujours le réconfort.

Finalement, quand on a un problème on peut toujours trouver quelqu’un pour nous venir en aide. Parfois le coup de pouce viendra de quelqu’un dont on ne soupçonnait pas les merveilleuses ressources.

Et vous, elles sont grandes comment vos ailes ?

Suzanne aux oiseaux

Marie Tibi et Célina Guiné

Le grand jardin

Ce livre a attiré l’attention de bien des gens depuis sa parution en 2017 : il accumule les articles, les prix, les sélections et je trouve que c’est parfaitement mérité !

Et moi aussi j’ai voulu en parler.

Pourquoi ? Venez découvrir…

Suzanne vient chaque jeudi dans ce parc où elle nourrit les oiseaux. Tous les jeudis sauf quand il y a de la pluie elle s’installe sur un banc, son banc préféré près des hortensias. Elle donne des graines aux oiseaux.  Elle leur raconte sa vie quand elle était jeune, quand elle habitait dans un autre pays. Elle leur raconte le bateau qui l’a amenée ici, son mari militaire qui n’est plus là depuis longtemps et les oiseaux l’écoutent.

Un jour elle découvre que son banc est occupé par Nadim. Nadim il a une touche bizarre : c’est sans doute parce qu’il dort dehors depuis qu’il a quitté son pays. Il a vu suffisamment de choses pas belles pour pouvoir apprécier la quiétude de ce parc aux pelouses vertes. Il ne parle pas très bien français, Nadim, aussi Suzanne lui apprend quelques mots. Au fil des jeudis ils deviennent amis.

Un jeudi, Suzanne offre à Nadim une bague. Elle lui dit qu’elle n’en a plus besoin. Est-ce qu’elle savait que ça serait son dernier jeudi au parc ? Les vieilles dames savent bien des choses…Nadim reste seul sur le banc un temps, puis il comprend que Suzanne est partie pour toujours mais de la vieille dame il lui reste un bijou…

Je rends grâce à la douceur des illustrations de Célina Guiné, qui nous emmène en promenade avec la douceur de ses images. La sérénité du jardin invite à profiter du présent sans se lamenter sur le passé. Lieu simple et intemporel, le jardin public est un lieu de passage. On y vient, on s’y pose ou s’y repose, on ralentit le rythme avant de repartir dans sa vie. Suzanne et Nadim font exception : l’une parce qu’elle est vieille et seule donc le jardin devient son rituel, son rayon de soleil ; l’autre parce qu’il s’est déraciné par nécessité et qu’il trouve ici un lieu où dormir sans peur. Deux vies, deux générations se rencontrent sur un banc et rompent un peu de leur solitude respective le temps de donner des graines aux oiseaux.

Pas de préjugés, pas de jugement : Suzanne accueille Nadim tel qu’il est. Pas de peur, pas de rejet malgré une apparence peu engageante. Subtilement, Marie Tibi aborde le délicat sujet de l’immigration. Quitter son pays c’est bien gentil, mais après ? Comment ça se passe quand on arrive dans un nouvel endroit ? Où dormir ? Où Manger ? Où se laver ? Pour Nadim le voyage semble fini…vous êtes sûr : et quand l’hiver sera là ? Et quand il pleuvra-neigera-gèlera : où s’abritera-t-il ? Je pourrai continuer d’accumuler les questions sans pour autant apporter de réponse. Toutefois la réflexion est amorcée. La conscience empathique se cultive, s’arrose, se développe, s’encourage. Il faut pouvoir se questionner pour discuter : je trouve dans cet album une fabuleuse occasion d’ouvrir le débat avec toutes les générations.

Cette histoire est porteuse d’espoir. L’espoir c’est l’écoute de Nadim qui sans le savoir, rompt la solitude de Suzanne, qui fut déracinée comme lui. C’est l’espoir offert par Suzanne avec cette bague sésame vers un peu d’argent et la possibilité de réinventer la suite de la vie. C’est l’espoir envers cette graine de tolérance qui peut s’exprimer tous les jours avec simplicité (tout le monde n’a pas de bague à donner), mais un regard, un sourire, ça ne coûte pas un sou et mon petit doigt me dit que ça apporte beaucoup… La générosité n’a pas de prix mais elle peut changer une vie.

Suzanne aux oiseaux n’est pas un album où déborde le pathos. Et pourtant il génère moult émotions qu’il mixe un max : curiosité, surprise, peur, stupéfaction, tristesse, joie, nostalgie, espérance… Je l’ai refermé avec cette sensation que ce livre allait changer quelque-chose dans ma vie (depuis je détourne moins les yeux sur les gens assis dans la rue et je leur souris un peu plus). Quand j’ai lu Suzanne aux oiseaux pour la première fois, il y a eu le gloups dans la gorge, ce gloups d’émotion qui fait que je ne peux pas reposer l’album en question. A chaque re-lecture la magie se produit : 1000 merci Marie Tibi, Célina Guiné et Le grand jardin pour cette histoire où l’espoir a la saveur du miel.