Mis en avant

Bienvenue chez Clara sur la Lune.

Quand j’étais petite, on me disait tout le temps que j’étais dans la Lune. J’ai un peu grandi (mais pas trop), je suis toujours rêveuse et j’ai envie de partager les émotions que les histoires m’offrent !

Je vous souhaite bien des étoiles dans les yeux avec les livres que vous croiserez ici !

Tant qu’il y aura des livres…

Fugue à deux voix

Alixe Sylvestre

Éditions Territoires Témoins (ETT) / Dépendance

« Dis…quand reviendras-tu ? », voici la chanson qui s’impose alors que je referme le roman d’Alixe Sylvestre…Quelques mots de Barbara la chanteuse, omniprésente en filigrane, sa présence troublante d’un bout à l’autre du roman.

A qui pourrait-on envoyer ces quelques mots ? A Camélia, l’adolescente qui disparaît brusquement ?

A Nine la grand-mère, pétrit de liberté et d’amour pour ses petites filles ?

Le roman est un subtil tressage entre hier et présent, entre confidence et questionnement, entre révolte et voyage.

Pour le pitch on rejoint l’histoire alors que Camélia, 17 ans, vient de disparaître. Elle est partie un soir en scooter et n’est pas rentrée, laissant dans l’inquiétude sa mère Barbara, sa grand-mère Jeannine (dite Nine), et Jasmin sa jumelle. Le père dans l’histoire ? Il est à New York et absent depuis longtemps, aussi il n’aura que peu la parole avant la fin. C’est Nine qui raconte, enquête, s’entête, puis qui accepte bon gré mal gré cette cruelle crise d’ado. Quand on ne peut avoir prise sur l’autre, le mieux est d’attendre que ce dernier décide de lui-même de se montrer.

Avoir été fille, devenir femme…Nine regarde sa propre vie, se demande dans quelle mesure son chemin a pu conduire Camélia à éloigner si drastiquement le sien de sa famille. Après tout, Robert son fils (le père de Cam) l’a bien fait, mettant un océan entre sa mère, ses filles et lui. Nine la journaliste mère célibataire, célibattante, courageuse, amoureuse, fière, doute. Camélia est intelligente. Camélia est dure, brillante. Camélia joue un jeu pervers. Qu’est-ce qu’on cherche comme preuve d’amour en faisant du mal aux siens ?

Quand on joue, on gagne, on perd, on apprend. La faute à qui ? Mai 68, au grand-père libanais qui s’est tiré, aux amours libres, à celle qui jadis est tombée dans les escaliers ? Dans la vie on ne revient pas sur les cases d’avant, le dé nous envoie toujours en avant. Dans cette partie qu’elles n’ont pas choisi de jouer, Barbara, Jasmin, Nine et Camélia vont se découvrir, se surprendre à faire de douleur et incompréhension leurs alliées.

Le voyage est intergénérationnel, féminin et il nous conduit de la France à l’océan indien, de la métropole à l’île Rodrigues, avec un micro détour par la Réunion. Il n’est plus à prouver que les méandres de l’esprit peuvent se ressourcer au contact du naturellement magnifique. De la bière au cocktail, en passant par Corneille, on rencontre l’écriture d’Alixe Sylvestre.  Combien de fugues au juste chère Alixe ? La musicale accompagne la familiale dans un flou parfait, dont le lecteur perçoit les contours sans les discerner vraiment. L’écriture est un flirt entre raffinement et provocation : j’adore ! Surprendre, dérouter : je l’ai lu d’une traite ce roman…trois heures d’immersion dans ce récit où Camélia prendra la parole à la fin, pour donner sa version, sa conclusion que « tout le temps qui passe, ne se rattrape pas », et une fin en point de suspension…A toi, qui lis, d’imaginer la suite.

Vivons donc, n’est-ce pas là une toile de fond…impérieux message de celle qui devenue grand-mère sait…que le temps perdu ne se rattrape plus. Ce roman subtil est édité « adulte », pourtant je pressens qu’il pourrait faire le bonheur de lecteurs adolescents…et susciter bien des discussions en famille. Décapant par moment, résolument tendre, désirant si fort, tissant des ponts entre les générations, ma lecture fut délicieuse : j’en redemande !

Gloups (histoire vraie)

Judith Chomel

L’atelier du poisson soluble

Comme indiqué entre parenthèses, l’histoire est vraie. Judith Chomel, artiste éclectique de son état (elle est « juste » chanteuse, accordéoniste, artiste…Génial non ?)…s’inspire de ce jour où, alors qu’elle était petite, elle a avalé…un boulon !

Du souvenir à l’histoire, il n’y a qu’un pas. Vous êtes prêt ?

La richesse de cet album, c’est le voyage dans lequel il nous embarque…Que dire du foisonnement des illustrations qui mêlent, emmêlent, mixent, fusionnent, tambouillent clichés rétros – collages – collections à foison – planches naturalistes végétales et anatomiques…Dans une explosion de détails, la bobine des protagonistes est mise en scène ici, ailleurs et surtout et à Cuba !

Puisque l’histoire est vraie, Judith Chomel met en scène Lili et sa famille (toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé n’est pas fortuite), et le moins qu’on puisse dire, c’est que le pedigree de ses parents est assez exceptionnel : papa est aux fourneaux, maman est aventurière, la grand-mère est contorsionniste et Josette l’iguane…est juste un iguane de compagnie qui aime prendre des bains moussants.

Lili est collectionneuse de tout, de rien, de bidouilles et petits trucs. Un jour elle trouve un boulon, et de fil en aiguille, perdue dans ses idées, elle l’avale !

Alors qu’est-ce qui se passe une fois qu’on a avalé un boulon ?

Parce qu’après le Gloups, qu’est-ce qu’il se passe au juste ??? (à part penser OUPS très fort)

Est-ce qu’on se robotise  – va-t-il ramollir – prendre racine quelque-part et faire sonner tous les portiques de sécurité (là c’est moi qui extrapole) ?

La médecine a parlé : le boulon de Lili va suivre le chemin digestif…avec tout ce qu’il y a de plus extraordinairement classique…Dans les limbes de la tuyauterie vasculairo-pulmonairo-intestinale, tel un explorateur il tracera son chemin jusqu’au PLOUF libératoire !

Ensuite c’est le papa qui ajoutera son grain de sel à l’histoire…tour à tour scaphandrier, capitaine ou plongeur de l’extrême, il fera du boulon un trésor…pour la maman. Puisque tout est bien qui finit bien, en avant la fête avec les voisins. Perso je craque complètement pour le costume « bougeoir » !

Tel un cherche et trouve, je me prends au jeu de retrouver les personnages : sur le dos d’un zèbre pour la fillette, aux prises avec un croco pour super papa…Le fantastique est aux quatre coins des pages ! En rythme, la modernité du tout se nourrit des tranches photo d’hier pour créer une ambiance détonante, hilarante, joyeusement décalée et terriblement addictive !  

Cerise sur le pompon : un clin d’œil à l’île de Groix (alors ça !!!). En avant créativité, imagination et les anecdotes d’enfance : si l’occasion fait le boulon, BIG UP Judith Chomel et L’atelier du poisson soluble pour cet album, délicieusement bizarro-extraordinaire !

Et vive l’enfance, la digestion et les collections en tout genre !

Personne

Edwige Chirouter et Pascale Breysse

L’initiale

Depuis que je suis tombée dans la marmite de potion magique de la littérature jeunesse, régulièrement je suis surprise par tout ce que je perçois de « philosophique » qui est semé dans ces trésors que sont les albums illustrés.

Serait-ce la magie des images mentales suggérées, des lueurs du dehors de la caverne qui me parviennent ou une capacité d’abstraction et de questionnement qui me sont propres ?

Il y a quelques semaines j’ai rencontré Personne. Le coup de cœur fut d’abord graphique. Ce visage paysage a fait écho à mon moi-voyageuse…puis le texte a titillé ma curiosité : défi ? Invitation ? Un parcours initiatique : chouette !

Cela tombe bien : c’est une métaphore que j’affectionne particulièrement. Voici que l’histoire commence avec Solal-le-petit, dont on apprend que c’est le premier prénom. Le premier prénom ? Voilà qui est bien intriguant…Quand on a un prénom qui rappelle le soleil, pour quelle raison en changerait-on ? Solal et son enfance ont tout pour être heureux dans la ville de Sonho (« rêver » en portugais…). Si c’était complètement le cas, l’histoire s’arrêterait là…C’est que Solal et ses émotions s’interrogent parfois, sans qu’une raison soit identifiée particulièrement. On essaye de le rassurer, rien n’y fait.

Un matin pas comme les autres, Solal s’éveille : il est seul. Le décor semble le même mais ses parents, ses amis et toute la communauté et même les bruits ont disparu. Bas les masques et les contraintes ! Au début Solal est ravi. Les jours passent et rien ne se passe. Solal comprend que s’il reste sur place, rien ne se passera. Puisque sa famille a disparu, il faut qu’il les retrouve : Solal part dans la forêt et laisse sur place son prénom. Il sera Achab-le-courageux, du moins pour un temps.

Un pas après l’autre, il marchera longtemps avant de retrouver…un bruit. Comme c’est étrange d’entendre à nouveau : c’est comme un sourd qui récupèrerait l’audition, comme un phare dans la nuit. Achab se laisse guider jusqu’à ce vieillard dans sa grotte. Ce dernier a un gros problème qui le tourmente et qu’il ne peut résoudre. Achab répond à sa demande d’aide : il dégage la pierre qui bouchait la source, et il reprend son chemin, sa quête…

Des jours s’écoulent, Achab arrive près d’un lac. C’est l’automne et le vent souffle, agaçant cette jeune fille aux longs cheveux noirs. Le vent est amoureux, et s’y prend mal pour la séduire. La sagesse n’a pas d’âge, aussi le vent se rend aux conseils d’Achab et, tout en déposant le garçon de l’autre côté du lac, il tourne la page de cet amour à sens unique. Le garçon peut continuer son chemin.

L’hiver est arrivé. Le chemin mène Achab à une maisonnette dans les bois. Quelle aubaine : c’est qu’il fait froid ! Une voix l’invite à tirer la bobinette et à entrer. L’amitié se crée à la lueur du feu et des contes.

Au matin, Achab reprend le chemin. Quand le printemps revient, Achab arrive aux portes de Sonho.

La boucle serait donc bouclée ?

Retour au point de départ ?

Tout ça pour rien ?

Certainement pas : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », dixit Héraclite…

C’est le moment de muer encore une fois, et de laisser Achab pour devenir Max-le-grand : celui qui est parti, qui a vécu, qui a appris !

Le temps de retrouver ce qui a été perdu de vue, d’offrir ce qui a été trouvé, et de se souvenir dans ce présent des belles rencontres qui ont jalonné ce chemin est venu.

Je ne suis pas assez calée en philosophie pour me risquer à faire des liens théorico-historiques. Néanmoins, on a tous eu dans nos vies des transitions, des moments clés, qui ont été marquants. Ceux auxquels on repense en se disant « il y a eu l’avant et l’après ». Je peux me rappeler avec émotion de certaines rencontres déterminantes : un professeur, un ami, une maître de stage, un amoureux le temps d’une mazurka ou juste un anonyme un jour le temps d’une conversation…Certaines ont mis des mois à se développer, d’autres furent comme des évidences, comme la complicité entre Achab et Némo…

Grandir c’est partir de personne pour devenir quelqu’un. C’est faire connaissance avec soi, avec nos émotions, avec nos ressources. Les jours succèdent aux saisons. Cela demande du temps. Les clins d’œil à Alice, Harry Potter, Merlin l’enchanteur et autres pourvoyeurs de rêves semés par l’illustratrice réveillent un sourire complice : qui sont les héros qui ont illuminé votre enfance ? Eux aussi ont certainement connu un chemin parsemé d’embuches et de questions existentielles. Edwige Chirouter, y va de ses petites touches également : Némo et son livre de contes me rappellent que les histoires maintiennent en jeunesse et fraîcheur notre enfant intérieur, telles des fondations inébranlables.

Parfois grandir c’est renoncer à suivre le chemin montré par la famille. Il serait pourtant tellement plus simple de ne pas se poser de question, et suivre la voie tracée de paroles bienveillantes. Cela impliquerait de faire taire son libre-arbitre, d’oublier les instincts d’évidence, de se nier en somme. Donc vivre, c’est partir sur ses pas, c’est apprendre à se faire confiance…

Graphiquement cet album est incroyable : il foisonne de couleurs, de paysages, de parfums, de végétal et de détails. Il décoiffe, rassure, enveloppe comme une douce couverture. Il étaye le texte, comme un ami qui croit en les jeunes ailes de son lecteur.

Pour moi qui crois tellement en la magie des mots et des histoires (lues et/ou entendues), je ne pouvais que me reconnaître avec Solal-Achab-Max. Merci Edwige Chirouter et Pascale Breysse : maintenant que je me rappelle que j’ai des ailes, il ne me reste plus qu’à les déployer !

Le Vilain Petit Canard, Le Vieux Réverbère

Hans Christian Andersen et Loren Bes

Éditions Bilboquet

Un album, deux histoires, deux parcours de vie, initiatiques et complémentaires.

L’album étant recto-verso, libre à chacun de commencer par le conte de son choix.

Aujourd’hui je commence par le célébrissime Vilain Petit Canard. Vous connaissez tous l’histoire incontournable de ce «canard» soit disant disgracieux, rabroué en permanence par sa famille, sa communauté volatile et par quasiment tout ceux dont il croisera le chemin au cours de sa première année de vie…qui se révèlera être en réalité un cygne. Les éditions Bilboquet ont fait le choix du texte original. La langue y est riche, développée, non édulcorée (et ça, ça me plaît beaucoup !).

C’est l’occasion d’engager le dialogue avec les enfants autour des notions de différence, tolérance, racisme, différence, exclusion et choix. Car c’est un fait, « choisir » est en filigrane tout au long du conte : le choix de la cane de continuer à couver cet œuf, le choix du canard de partir une première fois, puis une deuxième, une troisième…

L’enfance peut être cruelle, brutale. Le temps peut paraître bien long quand chaque nouveau quolibet réveille la douleur des nombreux précédents. Le Vilain Petit Canard c’est le conte de la résilience, de l’espoir qu’il y a en ce monde des êtres qui nous ressemblent, qui nous reconnaissent comme leurs pairs avant même que la conscience de la ressemblance n’ait pu apparaître en pleine lumière…

Le parcours initiatique est évident, et quand on s’attache à regarder de plus près l’enfance d’Andersen, le conte s’auréole d’un parfum différent, d’espoir et de lumière !

De l’autre côté de l’album, les éditions Bilboquet nous font faire connaissance avec Le Vieux Réverbère. Il compose, avec le premier conte, les deux facettes de la médaille : le revers de la jeunesse et d’une vie bien remplie. Nous les rencontrons via les états d’âme de ce réverbère qui doit être démonté dès le lendemain. Il ne sait pas quel sera son sort. Il redoute d’être conduit à la fonderie. Alors à la veille de sa dernière nuit de travail, il se rappelle de quoi fut faite sa vie. Il pense à son amitié avec le vieux gardien, aux confidences amoureuses qu’il a jadis éclairées, aux tristesses qu’il fut le seul à voir…On peut être de métal sans être de marbre. Des adieux sont échangés avec la lune, avec le vent.

Digne de l’univers de Tim Burton ne trouvez-vous pas ?

Le lendemain ne le conduira pas à la fonderie, mais chez le vieux veilleur de nuit, son ami. Avec son épouse, ils avaient tenu à lui faire une place dans leur petit logis. C’est une nouvelle page de vie pour le vieux réverbère, au chaud et à l’abri. Mais vite, il s’ennuie. Il se perçoit inutile dans sa retraite paisible. Il spécule sur un futur bien sombre, il rumine sur ce qu’il adviendra de lui le jour où les deux petits vieux seront morts…Quand soudain il réalise que vivre dans le passé ou dans un hypothétique futur ne le rend pas heureux.

La magie d’Andersen réside dans le fait de parvenir à susciter des émotions pour un objet inanimé tellement commun qu’on en oublie sa présence dans le paysage urbain. L’anthropomorphisme fait mouche et touche, prête à sourire ou à frissonner. Contrairement au Vilain Petit Canard, le Vieux Réverbère n’est pas maître de sa destinée. Anonyme utile, il ne peut que faire le choix de vivre au présent, accueillant la douce affection du vieux couple, les deux seuls qui se préoccupent de lui, qui l’aiment.

La vie est faite d’étapes, de transitions, de changements, de deuils aussi. Le vieux réverbère craignait d’être fondu, de disparaître puis il admet mal sa reconversion en objet de décoration. Le temps de l’acceptation viendra, avec lui la sagesse de laisser les rêves au monde des songes et la conjugaison du verbe « vivre » au présent.

Ces deux contes, ces deux parcours tortueusement surprenants prennent vie sous les pinceaux de l’étonnant Loren Bes. Il a ce talent de semer moult petits détails qui confèrent plusieurs atmosphères aux illustrations (personnellement j’ai un faible pour les chats-girouette et pour le haut de forme du canard !). Tantôt je suis happée par les flous et fondus de couleur, une autre fois ce sera le mouvement qui me fascinera. Cela résonne de la poésie des quatre saisons, de la nostalgie romantiquement torturée qui caractérise si magnifiquement Andersen. Des illustrations où les émotions affleurent jusqu’au lecteur, parlantes au-delà des mots : COUP DE CHAPEAU !!!

Il y a un carnet de croquis de recherche entre les deux contes, pour ceux qui sont curieux de voir la naissance des illustrations !

Le caillou de Ferdinand

Isabelle Simler

Éditions Courtes et Longues

Ferdinand est blond et il a les genoux bleus. Il se promène des heures durant, tête en l’air, nez au vent. Il aime la lune et les cailloux. D’ailleurs il en ramène toujours plein ses poches. Ce jour-là il en trouve un extraordinaire…Dire qu’il aurait pu passer à côté sans le remarquer. Heureusement qu’il marchait les yeux tournés vers le ciel et qu’il s’est étalé de tout son long au sol.

Maintenant il le sert fort dans sa main, son petit trésor. Ce n’est qu’une fois à l’abri dans son lit qu’il ose desserrer les doigts pour contempler ses reflets irisés. Ce caillou est fascinant. A lui seul, il supplante tous les autres de la collection de Ferdinand. Le jeune garçon l’effleure avec douceur, lui parle, le compare à un chat et le caillou de se métamorphoser en petit chat.

Ferdinand a à peine le temps de comprendre que les mots se bousculent. La magie de la paréidolie agit et le caillou de se transformer, pendant toute la nuit, au gré des inspirations de l’enfant. D’une framboise à Charlot, de Saturne à un moineau, les crayons d’Isabelle Simler donnent vie au caillou et à une lumineuse collection.

Le jour succède à cette nuit créative, gris. Pourtant il y a dehors un enfant lumineux qui se promène, tête en l’air, nez au vent. Il a les cheveux blonds, les genoux bleus, et à travers ses yeux, le monde s’anime et devient merveilleux.

Le caillou de Ferdinand réveille un sentiment très intimiste : celui des pensées que l’on confie au vent, les images qui viennent quand on observe les nuages ou quelque ombre sur un chemin…Cette imagination si fertile de l’enfant, qui crée un monde à partir d’un caillou, réchauffe quand le temps est gris. Une fin comme une envolée vers cet astre qui attire à lui l’enfant et tout un ciel réinventé.

Ferdinand…ce prénom m’en rappelle un autre : Joseph Ferdinand Cheval, alias le facteur Cheval…L’album n’en fait pas mention mais je ne peux m’empêcher de l’associer à cette histoire…Ferdinand Cheval qui d’une pierre trouvée sur le chemin de sa tournée quotidienne a construit un palais…idéal !

L’album est grand. Il encourage aux rêves qui peuvent se prolonger en journée. Merci Isabelle Simler, de rendre hommage à ceux qui passe des heures à scruter amoureusement les petits cailloux, les morceaux de bois ou les miettes de coquillages polis, sur les chemins, sur la plage ou ailleurs…

Le bucheron, l’arbre, l’écureuil et le renard

Jean Leroy et Béatrice Rodriguez

Actes Sud junior

C’est l’histoire d’un bucheron qui essaye de faire son métier de bucheron.

C’est l’histoire d’un bucheron qui va couper un arbre.

C’est l’histoire d’un bucheron qui commence à couper un gros arbre.

C’est l’histoire d’un bucheron qui ne coupera pas d’arbre aujourd’hui…

Parce que cet arbre est prisé par un écureuil, une famille « renard », un plantigrade et une peintre en jupe. Et tous sont unanimes : ils ont besoin de cet arbre, et il n’est pas question qu’un bucheron et sa tronçonneuse les en privent. D’ailleurs il capitule le bucheron, devant un tel déchaînement de passion. Y a qu’à voir : quand il s’en va de guerre lasse, les renards et l’écureuil dansent la sarabande de la joie !

C’est l’histoire d’une détermination à toute épreuve. C’est la preuve que l’union fait la force. C’est aussi la surprise de récolter ce qu’on ne pensait pas avoir semé.

Parce que peut-être que dans la vie, il y a plus important que de couper des arbres. Parce que ça fait du bien, via un petit album frais, coloré et acidulé, de rappeler qu’un arbre c’est vital pour certains animaux. Il nous rappelle que même des êtres radicalement différents peuvent s’unir quand il est question d’écologie. Et puis Béatrice Rodriguez sème des petites choses, des clins d’œil, des détails malicieux…comme les chaussettes roses à petits cœurs du bucheron : j’adore !

Merci Jean Leroy pour cette percutante sobriété (c’est votre idée le Pout Pout Pout pour la tronçonneuse ??) et pour le fou rire avec le sobriquet « gros sanglier » !

Alors voilà, l’écologie c’est fantastique, ça permet de se faire des amis. Et je ne sais pas pour vous mais en ce qui me concerne, depuis cette lecture j’ai très envie d’aller faire un câlin à un arbre !

Aux P’tites Choses

Caroline Barber et Élisa Granowska

Les P’tits Bérets

Orso.Editions

C’est un petit livre, déniché dans une petite librairie.

Il se faisait discret sur son étagère, attendant Son lecteur. Il attendait son heure. Le lecteur sera une lectrice…

Dans la boutique de Monsieur Bernard, on trouve plein de « P’tites choses » dans les tiroirs. La spécialité de Monsieur Bernard ce sont les mots. Il vous en propose de toutes les sortes : grands, petits, riquiquis, joyeux, ambitieux, curieux…il suffit de demander !

Pour ceux qui en auraient besoin, Monsieur Bernard a aussi les noms d’oiseaux, des gros mots, des mots fleuris. Il dispose également de syllabes simples, de mots tendres : le choix est vaste mais les stocks baissent rapidement. Le commerçant s’inquiète : que se passera-t-il s’il ne lui reste plus que des mots déprimants dans ses tiroirs ? Comment faire…se pourrait-il qu’on puisse transformer des mots, les remodeler, les recycler ?

A l’instar des illustrations charmantes d’Elisa Granowska, faites de bric, de broc, de trucs découpés, assemblés, bidouillés en 3D, Monsieur Bernard bricole, assemble. Une fois son ouvrage achevé, il déverse les mots désagréables dans sa machine et…il attend. Le lendemain, la surprise est digne de ce nom pour ses clients. Qu’ils le veuillent ou non, les gens repartent avec des mots affables, courtois, délicats. Mieux encore, les mots doux s’envolent, se répandent, s’infiltrent par les portières, par les fenêtres. Personne ne leur échappe et c’est tant mieux. Mission accomplie pour Monsieur Bernard !

Alors voilà petit album, je suis tombé sous le charme de ton joli message. Je remercie Caroline Barber pour ce texte si agréable, léger comme une gentillesse qu’on murmure à l’oreille.  Qu’il est doux de se rappeler que même en cas de coup de colère ou coup du sort, les mots doux et bienveillants seront toujours plus puissants que les invectives et autres substantifs sarcastiques. Alors qu’on les murmure, qu’on les susurre, qu’on les bafouille ou encore qu’on les hurle aux quatre vents, usons des mots doux sans modération !

Le renard emprivoisé

Marie Tibi et Rebecca Romeo

Le Grand Jardin

Il y a Virgile, sa passion pour la photographie, son amour de la nature.

Il y a la forêt, son énergie, ses secrets et ce renardeau pris au piège du roncier.

Depuis combien de temps se débat-il ? Suffisamment pour ne pas résister quand Virgile le dégage et l’emmène. C’est le début d’une amitié déséquilibrée. Jour après jour, Virgile s’attache à l’animal, il le soigne, le câline, l’admire. Il ne perçoit pas son désarroi. Car le renard n’est pas heureux, il ne trouve pas sa place dans cette jolie maison, il ne comprend pas le collier qu’on lui passe autour du cou, il ne s’habitue pas à cet enfermement.

Une complicité et une proximité apparaissent malgré l’inconfort. Virgile est gentil, attentionné. Il a donné un nom à son compagnon : Fauve. L’illusion de bonheur dans laquelle Virgile se laisse bercer lui sera douloureuse. On ne change pas si facilement la nature d’un animal. La forêt appelle le renard à la rejoindre. Celui-ci s’élance mais le collier l’étrangle. Il mord. Il ne veut pas de maître. Il ne sera pas compris.

Passent les jours, les nuits : l’humain se targue d’avoir apprivoisé un renard et baisse sa garde, un matin, devant une fenêtre ouverte. C’est l’automne et le cerf brame. C’est l’automne et Fauve s’élance, court, file, trace vers sa liberté. C’est l’automne et derrière le rideau de ses larmes, Virgile est étreint de chagrin.

Le temps fera son œuvre. Les instincts étouffés s’aiguiseront, la tristesse s’apaisera et déjà le printemps est là. A défaut de s’être compris jadis, le temps présent offrira à Fauve et Virgile une douce occasion de se retrouver.

 Il y a l’écriture délicate de Marie Tibi, pour poser en filigrane une question fondamentale : c’est quoi la liberté ? Il y a ce titre, cette antithèse néologique : « emprivoisé ». L’histoire est belle, triste, et farouchement rebelle. Jamais le renard ne capitule. L’intention de départ était louable. Combien sont-ils, les humains capables de s’émouvoir du sort d’un animal blessé, a fortiori un renard ? Virgile a cru que ce sauvetage le rapprochait de la forêt, de la Nature qu’il aime tant, or il est juste le proverbe qui énonce « Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir ». Le paradoxe se renforce à mesure que l’histoire progresse. Lui qui aimait tant la nature, qui la respectait profondément : que lui arrive-t-il ? La détermination à garder Fauve pour lui sera son erreur. La liberté ne se transforme pas en animal domestique. Volonté mal placée : la leçon est déchirante, efficace.

Respecte-t-on une créature quand on la prive de ce qui est essentiel pour elle ? A quel écho d’orgueil cela répond-il ? Habilement, subtilement, on se rend à l’évidence : Virgile a cédé à une tentation. Il a fait erreur, il a eu de la peine, et il a compris la leçon.

Alors évidemment, après l’histoire le débat s’ouvre, s’agite : ces animaux sauvages exposés au public, dans les zoos, parcs ou cirques : que faut-il en penser ? Ces animaux sauvages soignés par des hommes et des femmes au grand cœur, qui décident de rester dans un périmètre proche : faut-il condamner l’affection ? Ni noir, ni blanc. Le respect devrait d’abord être affaire d’empathie. Qu’est-ce qui est le mieux pour renard, sanglier, chevreuil, écureuil, corbeau, loup, lion… ?

Si la question de la liberté animale est habilement soulevée par le biais de cette tentative d’apprivoisement, je m’autorise à extrapoler : et…c’est quoi la liberté pour les humains ? Je botte en touche : les philosophes s’interrogent sur cette notion depuis des années. Chacun y va de ses arguments, développés, soutenus, affirmés. A chacun d’y trouver sa définition. Toutefois cette histoire interroge quelque chose en moi, ce quelque-chose qui se révolte quand il est question d’esclavagisme contemporain, du droit des femmes dans certains pays et d’autres choses dans le large et insupportable sujet de l’instrumentalisation des êtres…Quand on évoque la liberté, comment occulter ceux qui en sont privés ?

Pour accompagner ce texte engagé, ouvrez les yeux, contemplez, plongez dans les éblouissantes illustrations de Rebecca Romeo. La vibration de la nature s’harmonise à la chaleur des couleurs. Que ça soit de jour ou de nuit, dans l’attente impatiente ou la course effrénée, les images parlent, me happent, me subjuguent. J’y croise tant de choses : caniche frisé, narcisses éclatantes, champignons des bois ou encore baignoire îlot… chaque lecture se conclue par le sentiment d’une bouffée d’air !

Il y a dans cet album plus qu’une invitation : c’est un appel à écouter la Nature avec son cœur. Merci Marie Tibi, Rebecca Roméo et Le Grand Jardin de nous offrir cet album, ce murmure des bois, essentiel !

Du rythme dans les pattes

Marie Tibi et Chiara Arsego

Rêves bleus (éditions d’Orbestier)

Zdabalabaloubi…. !

Yapalalam pam pam, yapalalam pim pam padam !

Et un, deux trois, quatre !

Yo, vous avez le rythme ? Z’êtes dans la vibe ? Z’avez le groove aux pieds ?

Georges le maki catta éprouve quelque ennui à jouer tout seul du tam-tam. Un beau jour il saute le pas : le voilà parti faire le tour de la Terre à la recherche de comparses musiciens. Avec la compagnie Tralal’air, il se pose sur la banquise, au Costa-Rica, en Floride, en Jamaïque et même à New York.  Batraciens, plantigrades, volatiles ou canidés : les rencontres seront variées !

Au fil de son voyage «(…) valise à la main, tam-tam en bandoulière », Georges rencontre des musiciens de tous horizons. Partout ça sonne, résonne, fredonne. Que ce soit en répétition ou en improvisation, Georges découvre, s’imprègne de ces nouvelles sonorités tantôt ensoleillées, tantôt virevoltantes.

Depuis toujours, avec ou sans mots, la musique s’engage, défend, dénonce, s’implique, s’applique à dire la vie se fichant éperdument des frontières. En poésie, en rime, en rap : la musique a toutes les couleurs, toutes les voix.

La musique se partage, se répond, s’enrichit des échanges. Des arpèges à la danse, il n’y a qu’à laisser la musique se répandre des oreilles…aux orteils. Alors qu’est-ce que vous prendrez : une polka au saloon – un free-style on the road – une soirée disco ? Faut dire qu’avec les chaleureuses illustrations de Chiara Arsego, la musique nous saute aux oreilles à chaque double-page ! Le mouvement qui habite les musiciens est impressionnant : j’ai l’impression de voir les doigts courir sur les cordes des instruments. L’énergie de la danseuse de flamenco se propage jusqu’à mes jambes, me donnant terriblement envie de l’imiter…

Marie Tibi nous embarque au pays de la sémantique de la musique. Le texte se chantonne, se module, s’amplifie selon les ambiances. Chaque nouvelle destination se rejoint avec le refrain. Petite suggestion : sélectionner une playlist pour faire connaissance auditivement parlant avec les différents styles évoqués au fil de l’histoire.

Le musicien attire les spectateurs comme le livre, ses lecteurs. Georges il a tout compris : tout a plus de saveur quand il y a partage…Ce bel album invite au voyage, à la curiosité, et suscite la générosité : la musique s’offre à qui est disponible pour la recevoir…

Vous lisiez, j’en suis fort aise, et bien battez la semelle, applaudissez, dansez maintenant !

Plouf et Nouille

Steve Small

Sarbacane

Un canard qui n’aime pas l’eau : c’est ballot !

Plouf sort toujours bien couvert : ciré jaune, bottes jaunes, chapeau jaune…aucune goutte ne peut passer. Il n’aime pas l’eau, sauf celle de son thé bien chaud qu’il sirote, bien au chaud au coin du feu.

Un soir de vent, une brèche apparaît dans le toit. Plouf n’est pas content : il pleut dans sa maison. En allant chercher un seau, Plouf découvre Nouille, perdu devant chez lui. Il l’invite à rester pour la nuit. Nouille c’est le contraire de Plouf : il adore l’eau. Malgré cette radicale opposition, une amitié naît goutte à goutte.

Stupeur et incompréhension !

Ensemble ils se mettent à la recherche de la maison de Nouille mais personne ne semble savoir où habite la petite grenouille. Qu’à cela ne tienne, Plouf accueille Nouille avec joie. Jusqu’à ce que Pélican passe par là, et ramène Nouille chez lui. Plouf de se sentir bien seul soudain…

L’amitié ça ne prévient pas quand ça arrive.

L’amitié ça peut faire la surprise de réunir des personnalités qui semblaient opposées.

Avec ses couleurs toutes acidulées, ses contrastes ombres et lumière, Plouf et Nouille héberge une jolie expérience de vie. Parfois les croyances limitantes s’éloignent d’elles-mêmes. Ce qui rassemble ne se niche pas nécessairement dans la ressemblance. La preuve en est qu’on peut même singulièrement s’attacher à celui qui nous ressemble si peu. Voilà pourquoi Nouille prend son ciré, son chapeau, ses bottes et brave l’averse pour retrouver coûte que coûte son ami.

L’amitié, ça réveille le courage et l’audace !

L’amitié ça peut faire dépasser certaines habitudes, et ça ouvre la porte des compromis !

L’important ce n’est pas ce qui sépare, c’est ce qui rassemble !

Voici un joli album, réconfortant comme une boisson chaude et qui donne envie d’enfiler ses plus belles bottes pour aller sauter dans les flaques d’eau…en bonne compagnie !