Mis en avant

Bienvenue chez Clara sur la Lune.

Quand j’étais petite, on me disait tout le temps que j’étais dans la Lune. J’ai un peu grandi (mais pas trop), je suis toujours rêveuse et j’ai envie de partager les émotions que les histoires m’offrent !

Je vous souhaite bien des étoiles dans les yeux avec les livres que vous croiserez ici !

Tant qu’il y aura des livres…

Petit éloge de la lenteur

Bruno Doucey et Zaü

Le Calicot

Ayant un métier trépidant, qui requiert une attention soutenue all day long, en vacances je prends le contrepied total de ce rythme. Je flâne, je visite des endroits en contemplative. Quand je croise des librairies, j’y entre et je navigue entre les ouvrages avec délectation…J’y trouve toujours ce que je ne cherchais pas. Dernièrement mes yeux se sont posés sur le Petit Éloge de la Lenteur.

Espièglement subtils, quelques traits à l’encre posés par Zaü pour achever de me convaincre et nous sommes repartis main dans la main. Je l’ai lu le lendemain, alors que je laissais mon esprit divaguer dans la cité abandonnée de Quirieux…

Hasard ? Je ne crois pas…

Dans un monde qui trépide, trépigne, piaffe, s’agite, accélère tout ce qui peut l’être, un éloge de la lenteur ne peut manquer d’intriguer…Le fait est que la lenteur est avant tout une question de point de vue. Pour avoir plusieurs points de vue, il faut pouvoir se décentrer un moment pour considérer que les choses ne fonctionnent pas toujours selon notre propre référentiel d’humain occidental.

Ainsi ne serait-ce qu’en changeant de pays : est-ce que la lenteur sera la même pour un antillais, pour un papous ou pour un américain de New York ?

A notre échelle, comment conditionnons-nous les enfants par rapport à la gestion du temps ?

  • Dépêche-toi de mettre tes chaussures
  • Dépêche-toi de faire tes devoirs
  • Dépêche-toi d’apprendre à lire
  • Dépêche-toi de monter en voiture
  • Dépêche-toi… Dépêche-toi… Dépêche-toi…Magne…Grouille…Speed…Go go go…Vite vite vite…

Parfois et même le plus souvent, ce fonctionnement a lieu à l’insu de ceux qui le vivent (subissent ?).

Bruno Doucey nous invite à aller plus loin : que vaut le temps quand on pense gestation animale ? Nous, petits d’hommes, commençons à vivre selon le contrat des neuf mois in utero. D’autres espèces ont besoin de plus de temps, d’autres c’est l’inverse. Oui mais j’oubliais que l’homme raisonne essentiellement par rapport à lui-même et en comparaison avec ses semblables. Même entre nous, nous entrons en divergence sur la façon de gérer son temps. Quand un bourreau de travail croise un rêveur sur sa route, comment se rencontrent-ils ?

Nous réagissons en miroir, c’est-à-dire que l’attitude des uns éveille toujours une comparaison quant à notre propre fonctionnement. Soit cette réflexion (du miroir) va trouver en nous une validation car nous nous y reconnaîtrons, soit ça sera l’inverse (et après, à chacun d’y aller de son émotion, simple pique, agacement, impatience, colère, exaspération…que sais-je encore...).

Dans ce monde « spressé », se démultiplient les cours pour se reconnecter à un rythme plus humain, plus lent : cours de relaxation, stages d’ancrage, sessions pour apprendre à respirer, groupes de méditation etc… Tout ça pour tenir le coup jusqu’au prochaines vacances. Car c’est un fait les vacances, ce moment où l’on relâche devient la raison de vivre de la plupart des actifs, enfants y compris (bah vous saviez que école-collège-lycée et études sont des lieux fatigants !). Comment cela est-il possible ?

Pourquoi est-ce que la société accepte à ce point de vivre en zone d’inconfort ? Où seule la carotte des vacances permet tenir le rythme ?

Là encore, Bruno Doucey y va de quelques suggestions pour changer la perception de ce temps de vacances,  que l’on peut s’amuser à suivre, ou les adapter à son goût.

En achevant cette lecture, je me rendis compte que mon regard sur les escargots les auréolait d’une nouvelle admiration. Merci Bruno Doucey d’avoir pris le temps de ralentir. Qui sait, peut-être que d’autres se l’autoriseront.

Ainsi donc, je laisserai chacun se cultiver ses propres idées sur cette idée de lenteur. De mon côté je vais laisser infuser la réflexion engagée en continuant de prendre rendez-vous avec moi-même, souvent, ici et maintenant.  Quelle surprise m’y attend ?

La Lune n’est jamais très loin de moi…

Monsieur Reste-Ici et Madame Part-Ailleurs

Agnès de Lestrade et Magali Dulain

Kilowatt éditions

Monsieur Reste-Ici ne sort plus de chez lui depuis qu’il a failli finir en crêpe sous un éléphant. Pour un clown, c’est balo. Depuis qu’il vit dans la relative protection de sa maison, Monsieur Reste-Ici ne fait rien, ou presque : il « tente » d’apprivoiser sa peur en dessinant. Malheureusement comme vous le savez sûrement, quand on « tente » (=synonyme d’essayer), on a plus de chance d’échouer que d’y arriver.

Donc Monsieur Reste-Ici essaye…essaye…se croyant en sécurité…(raté, essaye encore). Et un jour BIM, Madame Part-Ailleurs traverse son toit et atterrit dans son salon. La dame est vive, spontanée et affamée. Hop le temps d’un repas, d’une nuit réparatrice et la voilà repartie vers d’autres voyages loin d’ici. Elle envoie quotidiennement des cartes postales à Monsieur Reste-Ici qui les lit, ravi de voyager sans quitter son rassurant foyer. (il en oublie même de dessiner des éléphants). Sauf qu’un jour le facteur est malade, et les cartes sont en stand-by à la Poste. Catastrophe pour Monsieur Reste-Ici qui ne peut se résoudre à sortir.

Il souffre d’un beau traumatisme Monsieur Reste-Ici : phobie de l’extérieur, isolement social, angoisse d’anticipation…En tentant de se protéger, il ne fait que renforcer son appréhension. Se faisant il se coupe du monde. Quelle triste vie !

Le cercle vicieux aurait pu tourner longtemps ainsi : heureusement que le point de rupture est tombé du ciel car il ne risquait pas de le croiser dans la rue. C’est plutôt chouette car ça va être le début de la suite. Un pas après l’autre, Monsieur Reste-Ici va réapprendre à se faire confiance. Le jour où Madame Part-Ailleurs revient le voir (en frappant à la porte cette fois, pas en passant par le toit), il lui montre le clown qui est en lui. Elle rit et c’est le début d’une nouvelle suite car l’amour est de la partie !

Vivre c’est tomber. Vivre des fois c’est échouer. Vivre peut faire très mal.

Qui n’a jamais renoncé à un projet par peur de « je-vais-pas-y-arriver-car-je-me-suis-trompé-dans-le-passé ». Le « j’ai-peur-que-ça-se-reproduise-d’avoir-mal » est normal. Quand le corps a morflé, c’est compliqué. Personne n’aime avoir mal. Et pas nécessairement besoin de se prendre un éléphant sur le coin du bec, il y a des chocs plus subtils et bien douloureux aussi. Cependant pour vivre bien il convient de placer le regard et les ressentis sur ici et maintenant. En restant focalisé sur hier, il y a deux semaines, trois mois, cinq ans, ça déconnecte assurément du présent. Que dire sinon que je suis conquise par cette histoire. Dans le genre métaphore de la vie, y a pas à dire c’est réussi !

Est-ce que vivre c’est tout mettre entre parenthèse pour se protéger ?

Avec ses stratégies d’ultra-protection, est-ce qu’il vit encore Monsieur Reste-Ici ?

Parce que vivre certes ça a son côté obscur pourtant il y a un côté lumineux : comment le raviver ?

Merci Agnès de Lestrade d’avoir fait tomber le facteur malade ! Poussé dans ses retranchements, Monsieur Reste-Ici va découvrir qu’il est capable de dépasser les limites de sa peur pour quelque-chose qui ne relève pas d’un besoin élémentaire (quoi que…). Jour après jour, il progresse, repousse les angoisses limitantes et surprise, d’éprouver des joies pures à simplement être dehors. C’est qu’il en a des ressources !

Sa place perdue dans la vie, il la reprend et plus il la reprend, plus il l’aime. Jolie thérapie !

Avec son écriture toute en bienveillance et grain de folie, Agnès de Lestrade nous offre une histoire de résilience. Nul doute que les « confiances en soi » boitillantes des lecteurs sauront recevoir le message plein d’espoir véhiculé par cette histoire.

D’ailleurs comment résister avec les illustrations joyeusement colorées de Magali Dulain ? Pour les plus observateurs, pensez à comparer la page de garde et la troisième de couverture : elle y a semé quelques sympathiques détails…

Un album fort comme ami qui viendrai nous prendre par la main pour nous murmurer : tu vas y arriver !

La Girafe

Véronique Cauchy et Valérie Michel

Le Grand Jardin

Une girafe s’introduit une nuit dans une maison. Au réveil ses occupants, un père et son fils, ont des réactions bien différentes. Du côté du père c’est d’abord le déni, puis de l’embarras : une girafe n’a pas sa place sous l’escalier. En douceur d’abord puis avec une franche colère, le père s’époumone, s’échine, s’arc-boute, s’acharne pour faire sortir la girafe de la maison…en vain !

Page après page, les tentatives échouent sous les yeux de l’enfant. La présence de la girafe interroge l’enfant qui la regarde, l’observe avec amusement et bienveillance.  

Le père excédé va tenter l’ultime solution : pour la girafe c’est raté, pour la maison en revanche c’est gagné. L’animal est dans le jardin : le problème s’est déplacé. Pendant ce temps la maison part en fumée.

Le père est découragé.

L’enfant peut enfin essayer.

Parfois des choses déplaisantes arrivent. Des choses qu’on aimerait voir partir, disparaître, s’effacer. Pour accélérer un retour à la normale on dépense des quantités d’énergie. Or l’histoire nous le montre bien : ça ne sert à rien, hormis de se compliquer fabuleusement la vie. Ce père qui se laisse happer par un acharnement extrême va perdre beaucoup à cause de son obstination à vouloir changer ce qui ne peut l’être. Apprendre à lâcher-prise ne va pas de soi. Pourtant y a-t-il une autre option ?  

La vie est une succession d’évènements. Certains changements sont accueillis à bras grands ouverts, aussi l’adaptation qu’ils suscitent passe facilement. Et puis il y a les autres évènements, tragiques ou juste incommodants. Dans tous les cas, cela rime avec remaniements. Avec simplicité, Véronique Cauchy campe une situation sacrément cocasse. Vous vous imaginez avec une girafe sous l’escalier ? (A côté l’anguille sous roche fait figure de petite joueuse). Le tragicomique enfle graduellement mais à chaque tentative du père, l’autrice place un chauffe-trappe qui laissera ce dernier partiellement déshabillé.

Avec des illustrations qui permettent au regard d’essayer différents points de vue, Valérie Michel donne au regard de l’enfant une présence et une belle intensité. La passivité de la girafe contraste la nervosité du père dont on ne voit que les pas pressés et les doigts serrés. La vérité sort de la bouche des enfants paraît-il…Cette histoire rend grâce à leur capacité d’adaptation. Ici le père n’a pas le beau rôle et j’avoue, je suis séduite par le fait que la sagesse vienne de l’enfant.

Le lâcher-prise est le premier pas vers l’acceptation. Quand on n’y peut rien, quand les choses arrivent, quand un retour à la situation d’avant est manifestement impossible, un peu d’adaptabilité, quelques graines de souplesse, un soupçon d’observation…Peut-être que la nouvelle situation finira par devenir vivable voir agréable (je rêve ? Oui peut-être, optimisme quand tu me tiens !).

Accepter les choses comme elles se présentent, les gens comme ils sont : qu’est-ce qu’ils en pensent les enfants – et les plus grands ?

(Tout ceci me rappelle l’album Les Dragons ça n’existe pas, chroniqué il y a quelques mois : https://clarasurlalune.com/2020/03/01/les-dragons-ca-nexiste-pas/ )

Où se cache ma fille?

Iwona Chmielewska

Éditions Format

Un livre, un titre qui annonce la partie de cache-cache en devinettes.

Une maman présente sa fille au gré de représentations étoffées, cotonnées, brodées. Les multiples traits de caractères sont subtilement comparés à une multitude d’animaux. Entre la puissance du coq du lion et du crocodile, la fragilité du chaton ou de l’agneau, la lenteur de la tortue et du paresseux, au fil des pages brodées l’enfant se dévoile.

Puissance animale = énergie vitale !

La poésie se niche dans les délicats assemblages de tissus, entre patchwork imprimés et teintes unies pour mieux laisser le lecteur admirer les différentes facettes de la personnalité de « ma fille ». Il m’est venu à l’esprit que tous les parents pourraient y trouver des traits de leurs enfants. Débordant d’amour, ce livre explore la filiation par le fil de coton, tendre relai du cordon maternel. La mère nourricière nourrit d’amour, d’admiration inconditionnelle son enfant telle qu’elle est. Elle donne à voir ce que sa fille est. Jamais on ne soupçonne ce que la dernière page montrera. Au fond quelle importance ?

Où est l’important ?

On découvre le handicap à la dernière page : aurait-on perçu différemment l’enfant si ce léger détail avait été mentionné au début ?

Définir un humain par ce qu’il n’est pas ou n’a plus : est-ce là l’essentiel ?

Ce livre est merveilleux car il montre le principal sans réduire à un élément la définition d’une personne. Subtil, gracile, délicat et puissant, voilà ce que nous offre Iwona Chmielewska. Car la portée émotionnelle touche au-delà du fait d’être parent, elle ouvre aussi la porte la porte du « qui suis-je ? » : oublions la négation, le « je ne suis pas ceci » et « je n’ai pas cela ». Quelles sont mes ressources ? Quelles sont celles de mon voisin si sévère avec lui-même ?

« Je suis lente comme un escargot…Mmm certes mais au concours du grimper de fenêtre, qui gagnera haut la main ? »

Et puis il y a ces étoffes diverses, dont on nous explique qu’elles proviennent de friperies polonaises. Des tissus chargés d’histoire qui en deviennent une nouvelle…recyclage créatif, riches de tout ce dont ils sont chargés, leur vie continue.

Merci Iwona Chmielewska et les éditions Format pour inviter nos yeux à regarder l’endroit et le revers, avec bienveillance et confiance. Que de beauté : avec un peu d’organza, de feutrine, de coton imprimé, de tissus délavés, quelques fils de couleur…tout devient possible.

Monsieur Leblanc et l’homme en noir

Bernard Villiot et Barbara Brun

Gautier Languereau

Depuis qu’il est veuf, Mr Leblanc vit dans une routine imperturbable. Le lundi c’est thé et vol-au-vent, le mercredi c’est promenade au square. C’est ainsi et pas autrement. Jusqu’à ce jour où un homme de l’ombre s’impose et se met à le suivre pas à pas.

Cet opportun n’est pas du goût de Mr Leblanc, lui qui ne demandait rien.

Qu’il est dérangeant cet homme en noir !

Qu’il est obligeant cet homme en noir quand il ramasse le canotier de Mr Leblanc alors qu’il est emporté par un coup de vent…

C’est avec les petites attentions qu’on peut réviser son jugement. Mr Leblanc s’accoutume à la présence silencieuse et bienveillante de l’homme en noir. Il se plaît à lui raconter sa vie d’antan, celle des jours heureux avec Mme Leblanc. Les souvenirs ne réveillent plus la douleur mais la pétillance de ces moments de bonheur. Avec eux, l’envie de fabriquer des toupies pour les bambins se fait sentir dans les mains. Mr Leblanc bricole, tourne, décore du matin au soir…et se surprend de cette nouvelle joie de vivre.

Au fait, qui est cet homme en noir dans les pas de son voisin Mr Lebrun ?

On dit que le deuil nécessite plusieurs étapes. On rencontre Mr Leblanc alors qu’il navigue dans les eaux troubles de la tristesse. Toute sa vie s’organise autour des moments partagés avec son épouse. Tout en ritualisant sa vie, ces moments le font tourner en rond. Il est coincé un pied dans le présent, un pied dans le passé. La douleur de l’absence ne peut se combler avec un regard qui regarde tout le temps en arrière.

Comment aider Mr Leblanc à s’ancrer ici et maintenant ?

C’est là que l’homme en noir intervient ! On peut choisir de s’isoler. Parfois c’est un temps nécessaire. Mais comment sortir de l’isolement quand on a reconstruit sa vie ainsi ? Le coup de pouce peut venir des autres, encore faut-il l’accepter. On voit bien que Mr Leblanc n’est pas positivement disposé au départ envers l’homme en noir. Il l’agace franchement, voire l’énerve carrément.

Et bim, un petit coup de colère salvatrice. Parce que dans le deuil il y a aussi la colère et c’est un fait, il faut qu’elle s’exprime. De quel droit cette ombre se permet-elle de venir le déranger, lui qui n’a rien demandé ? (Je ne sais pas vous, mais moi j’y vois un certain Peter Pan…vous savez, celui qui a gardé son âme d’enfant…!)

La peine ressentie est à la mesure de la joie qui imprégnait les moments heureux. C’est certes un pas immense quand on atteint ce moment où les souvenirs peuvent être évoqués sans se charger d’un poids d’émotion douloureuse. L’homme en noir distrait Mr Leblanc de ses souvenirs à petites touches, juste ce qu’il faut. En acceptant de partager un peu de son quotidien, Mr Leblanc rompt son cercle de regrets sans fin et revient au présent.

L’accordéon de nouveau se fait entendre et les toupies de tourner à nouveau !

J’ai un grand plaisir à retrouver la plume poétique de Bernard Villiot. Elle transcende à petits pas le chagrin pour ramener de la lumière sur les souvenirs. Pour que ce qui rimait avec joie puisse garder le même écho qu’avant. C’est doux, beau comme un rayon de soleil en automne. Les illustrations de Barbara Brun servent à merveille cette histoire en l’auréolant d’une chaleur subtile : celle que l’on peut trouver dans les petites choses du quotidien : une promenade au bord de la mer, la lumière d’un atelier, la présence réconfortante d’un chat, la joie de croiser le regard d’un ami…

Cet album fera mouche dans le cœur de tout ceux qui ont connu un jour le retour à la vie après des jours de nuit. Peut-être les enfants s’amuseront de cet homme en noir, bienveillant et propre à chacun… Car si chacun peut avoir son propre homme en noir, ça veut dire qu’il y a de l’espoir !

Le Messager du Clair de Lune

Jean-Marie Robillard et Marie Desbons

Le buveur d’encre

Sastrawane Mandia est poète. Les longues années de vie lui ont aussi enseigné la sagesse.

Chaque premier jour de la saison des pluies son maître le Grand Rajah Cokorda Soukawati attend une histoire, une histoire inédite née de l’esprit du sage pour le souverain. Le premier jour de la saison des pluies c’est aujourd’hui. Ce matin, Sastrawane Mandia offre un présent insolite au lieu de l’histoire habituelle : un carnet relié de pages blanches. Sentant la colère monter au nez de son maître, le vieux poète entreprend de lui raconter l’histoire de ce carnet, dont les pages sont en réalité les feuilles de l’arbre né d’une pierre bleue de lune.

Jean-Marie Robillard nous offre un conte onirico-philosophique dont la sagesse trouve son écho dans le plaisir que nous avons à découvrir, comme le Rajah, des histoires. Sauf que nous lecteur expert ou débutant, quand nous ouvrons un livre nous sommes quasiment certain d’y découvrir quelque-chose. Ce dû que Cokorda Soukawati attend impatiemment est nourri par le plaisir qu’il éprouve à écouter des histoires. On prend facilement ce genre d’habitude. Et en cela on peut aisément le comprendre, n’est-ce pas…les accros aux histoires qui lisent cet article !

Le plaisir de l’écoute justifie-t-il une exigence permanente ?

Sastrawane Mandia ressent le poids des années où il a respiré l’air de cette terre. Il sent que l’âge est là et la nuit définitive se rapproche : que pourrait-il laisser d’autre à son maître qui aime tant les histoires que la clé pour en découvrir toujours de nouvelles ?

Les émotions sont une question de points de vue. Le Rajah commence par s’encolérer devant l’audace du poète. Quand Sastrawane Mandia lui raconte l’histoire de ce carnet, il s’apaise, nouvellement conscient de la magie qui peut habiter des pages blanches. Après tout, ces feuilles sont nées de l’arbre d’une nuit. De ses racines nées de la perle de l’oiseau de nuit, il puise la force de s’élancer vers le ciel et d’accueillir en ses feuilles des sensations, des parfums, des ressentis, des souvenirs, des saveurs. Trait d’union entre le concret et le divin, il raconte Jangkrit le criquet et la brise fraîche du matin, ou comment une déesse à fait venir à elle un cerf-volant papillon dont elle était amoureuse…

L’imagination ne rime pas limite mais avec infini. Cette histoire me rappelle les 1001 nuits avec Shéhérazade et son sultan de mari qui vivait le jour dans l’attente permanente de son histoire du soir. L’histoire dans l’histoire est présente céans mais le conteur remplace la belle sultane. Le constat est le même : quand on goûte au plaisir des histoires, on devient accro. (Les mots seraient-ils une drogue ?). Le Rajah Cokorda Soukawati est comme le roi Shahryar : sensible au pouvoir des histoires, charmé par les mots et leur pouvoir imaginatif.

Quel cadeau plus magique peut-on faire que de donner à voir à chacun son potentiel créatif ? Sastrawane Mandia l’offre au Rajah, Jean-Marie Robillard l’offre au lecteur. La portée des mots est sublimée par les illustrations somptueuses de Marie Desbons. De page en page, tout est foisonnant, chaleureux, dépaysant à souhait, comme une main tendue vers la porte des rêves. Précieux et magique de bout en bout, cet album permet une immersion dans un incroyable et extraordinaire voyage.

Nous pouvons tous être Sastrawane Mandia : pour cela il nous faut un beau carnet, du temps et un cœur, des yeux, une oreille attentive aux merveilles du monde. Chut, vous entendez le vent qui porte à notre oreille un message de la part des histoires : « nous sommes là… ».

Le monde imaginaire de Martin

Corinne Boutry et Loren Bes

Éditions Mazurka

Martin aime créer, dessiner, bricoler.

Martin est sensible, doux, contemplateur.

Par conséquent Martin est moqué, déconsidéré, isolé.

Elle est mince la frontière entre réel et imaginaire. Quand son monde inventé se révèle plus accueillant que le réel, la frontière s’épaissit et le chemin du retour s’efface peu à peu. Il faut avouer que ce monde est fascinant, intriguant et si bienveillant. Et puis il y a ce magnifique château qui semble l’attendre. La vie y est si facile : il suffit d’imaginer et tout se crée selon ses désirs. Plus de remous, plus de mesquineries.

Cela aurait pu être parfait mais le monde le plus idéal ne peut l’être sans ceux qui nous aiment. Le cœur de Martin résonne à cet écho du monde réel, faiblement d’abord puis de plus en plus fort. Suffisamment fort pour qu’il se décide à ouvrir la porte entre les deux mondes. Après tout, maintenant il sait qu’il dispose en lui de cette clé précieuse : sa magie créative.

Il est tentant ce monde où l’on se met à l’abri des remarques blessantes. Martin l’incompris fait le dos rond un certain temps. Jusqu’au jour où il trouve que son univers est bien plus rassurant et accueillant que le quotidien. Finis les quolibets, l’exclusion, l’incompréhension. Les autres peuvent être tellement odieux…la tolérance n’est pas une vertu qui coule de source, ça se saurait…

Qui n’a pas rêvé d’un monde meilleur où notre singularité ne serait plus prétexte aux mesquineries, grandes ou petites ? Martin n’a pas eu besoin de suivre le lapin blanc : il a juste ouvert en grand la porte de son imagination !

Le garçon profite timidement, puis avec plus d’assurance de sa création. Jusqu’au jour où il estime que la vie y est meilleure et hop, il coupe pour un temps les ponts avec son quotidien. Ils sont cruels les mots des autres pour que certains aient envie de fuir dans leurs rêves. Il semblerait que les personnalités sensibles et créatives soient de bons réceptacles à méchanceté. Ce qui semble être une bouée devient en réalité une fuite. L’isolement est-il la solution ?

Dans cette fuite, Martin s’apaise. Son monde est à son image. Cependant il reste qu’on n’est pas complètement nous-même si on n’a personne pour nous renvoyer le reflet de qui on est. Car c’est indéniable : on existe à travers le regard des autres. L’humain a besoin d’interactions avec ses pairs, de parler, d’être regardé, estimé, aimé. Ils sont précieux ceux qui voient la lumière en nous et qui apprécient de s’en approcher. Les parents de Martin ont su insuffler suffisamment d’amour dans leurs appels pour ouvrir les yeux de leur fils sur son besoin réel : l’amour de ses parents, l’amitié de ses amis.

Merci Corinne Boutry pour ces mots qui rallument dans l’âme l’étincelle brillante parfois oubliée. Avec les illustrations de Loren Bès, entre paréidolies, ruelles intrigantes et escargots charmants, cet album réchauffe comme une douce soirée au coin de la cheminée.

Quand le petit coup de blues pointe le bout de son nez, j’aime à rejoindre Martin et son monde merveilleux. Il me met en contact avec mon propre monde imaginaire et j’aime ça. J’aime aussi le rejoindre quand la joie est là car la lumière y est encore plus jolie.

Un album pour tous les petits et grands Martin d’un jour, Martin de toujours…

Le brouillard

Kyo Maclear et Kenard Pak

La Pastèque

Une fauvette nommée Fauve observait les humains. Elle en profitait car ils étaient nombreux à venir à Glace-Terre, son île. En observatrice précise et avisée, elle avait répertorié nombre d’humains et était ravie d’en découvrir régulièrement de nouveaux spécimens.

Ses observations auraient pu continuer mais le brouillard en décida autrement. Difficile d’observer quoi que ce soit dans la purée de pois. Le brouillard s’était installé et rien ne semblait pouvoir le dissiper. Jusqu’à ce jour où Fauve distingua dans l’opacité une fillette de rouge vêtue.

Fauve observa la fillette, la fillette observa Fauve. Tous les deux s’approchèrent, s’apprivoisèrent, apprirent à communiquer. Ils s’interrogèrent sur ce brouillard : est-ce que d’autres qu’eux deux le voyaient ? Comment savoir… L’enfant et Fauve envoyèrent un bateau en papier comme on envoie une bouteille à la mer. Puis ils en envoyèrent un deuxième sur l’eau, puis un troisième, puis dix…et attendirent…longtemps. Une réponse leur parvint, puis deux, puis dix…des réponses flottantes qui petit à petit dissipèrent les brumes pour révéler aux yeux la beauté du monde.

Dans un monde où l’on perd de vue l’essentiel, il est logique que le brouillard s’installe. Ce qui est surprenant c’est l’inertie des autres oiseaux devant ce brouillard. Hormis Fauve, personne n’est choqué, interloqué par l’apparition de ce phénomène. La vie se réorganise sans qu’aucune inquiétude se manifeste. Des clins d’œil chargés d’humour allègent l’ambiance mornement sombre. Bientôt c’est presque comme si cela avait toujours été…peut-être était-ce le cas. On peut vivre autocentré et entretenir son propre brouillard et, pire que tout, ne pas s’en rendre compte. Y a-t-il un moyen de remédier à cela ?

Heureusement que Fauve et la Capuchonnée rouge à lunettes font preuve de bon sens. Puisque qu’eux deux le voient ce brouillard, peut-être que d’autres aussi…Pour le savoir, il faut demander. Comment dépasser les limites de la brume ? Voilà l’oiseau et l’enfant qui trouvent le moyen de créer du lien avec d’autres en envoyant des petits mots via les courants de l’océan.

Et ça marche puisque des réponses arrivent ! Qu’est-ce que cela signifie ?

Que d’autres se sont rendus compte que la vie dans le brouillard n’avait rien de plaisant. Que pouvoir échanger avec autrui c’est précieux quelle que soit la nature de l’être vivant, humain, oiseau, phoque, chat ou bœuf musqué de Norvège.

Le brouillard qui isolait n’est plus une limite.

Curieusement, dès lors que des liens sont recrées par tous ces petits bateaux chargés de réponses, le brouillard commence à se dissiper. Se pourrait-il que l’astuce soit dans la communication ? Cela pose question…

Dès que le soleil darde à nouveau ses rayons sur l’île, c’est l’occasion de regarder, contempler, admirer les petites et grandes beautés que les brumes dissimulaient. Le simple fait d’être ensemble semblent augmenter significativement la valeur des plaisirs simples.

Avec ces volatiles humanisés, comment ne pas sourire ?

Se reconnaître dans ces pages : possible. Cet album questionne notre rapport à notre planète, notre rapport aux animaux et notre rapport aux uns les autres…

Merci Kyo Maclear et Kenard Pak pour ce petit rappel subtil, de ne pas perdre de vue les essentiels de la vie : être ensemble et regarder avec conscience ce qui nous entoure. Ecologique, philosophique, on chemine dans les brumes de nos limites et on entrevoit l’espoir, toujours présent derrière les moments de brouillard : il faut y croire !

La maîtresse ne danse plus

Yves Pinguilly et Zaü

Rue du Monde

La rentrée des classes m’a donné envie de relire cette histoire pour le moins poignante.

Elle pourrait être vraie.

Elle l’a sans doute été.

Ça commence avec l’insouciance, le goûter à la fin de la journée. Légèreté illusoire quand soudain les cloches se mettent à sonner…glas de la sérénité. Bientôt les papas, les frères, les cousins, les fiancés, les voisins, les amis et même le boulanger doivent prendre le train.

C’est la guerre.

Pour les hommes c’est la guerre.

Pour les autres c’est la vie qui doit continuer.

Pour les enfants c’est l’école jour après jour, la maîtresse dans sa robe rose qui fait danser les enfants, les mathématiques. Adèle grandit et va tous les jours à l’école, parce que la vie doit continuer.

Sa mère travaille dur. Adèle est là le jour où le maire vient voir la maîtresse. C’est un vieux monsieur : c’est pour ça qu’il n’a pas été mobilisé. Il a quelque-chose à dire à l’enseignante, quelque-chose que les enfants n’entendront pas. Le lendemain la maîtresse est vêtue de noir. Les enfants se questionnent. L’un d’eux explique aux autres que son fiancé est mort à la guerre. Dans les jours qui suivent, la soustraction des vies se poursuit. Le noir se répand dans les vêtements et les cheveux, les rires s’éteignent, les jours passent, les mois, les années jusqu’à ce jour où les cloches se remettent à sonner : on est le 11 Novembre.

Est-ce un album ou un documentaire ? Les deux, vous répondrai-je !

Je m’interroge souvent : comment parler de la guerre aux enfants ? Comment leur expliquer que dans notre Histoire il y a ces parenthèses d’enfer ? Sans être frontal, Yves Pinguilly passe par les yeux d’Adèle pour en parler. L’enfant raconte les étapes, les cloches, le départ, les vêtements noirs de la maîtresse, les vêtements noirs de son amie Yvonne. Zaü aux illustrations montre ce que l’enfant ne voit pas : les uniformes, les larmes de la maîtresse, les tranchées et les blessés.

Sans focaliser dessus, Yves Pinguilly évoque la vie dans les campagnes et la mission des femmes qui doivent assurer, pour leur survie, les travaux des champs. Ces femmes qui ne peuvent combattre sur le front et qui pourtant se dépasseront pendant ces quatre terribles années. C’est important aussi, il faut le dire, l’écrire, pour que cette étape de l’émancipation des femmes ne soit pas oubliée.

La terreur n’est pas dans la cour de l’école ni dans les champs. L’effroi est dans l’absence qui devient définitive, dans le chagrin insondable des camarades et de la maîtresse, cette maîtresse qui a choisit la dignité au pathos. Cette maîtresse choisit ses élèves et l’instruction pour que la vie se maintienne et finisse par gagner. Depuis ma place de lectrice, c’est dans mes yeux que les larmes montent en même temps que ma gorge se serre. Encore une fois le factuel de l’écriture laisse au lecteur la possibilité d’ajuster son curseur de compréhension à son niveau de connaissance. L’enfant y suit Adèle et son témoignage, l’adulte découvre une tranche d’un quotidien bouleversé : réalisme, sobriété et émotion. Cette maîtresse aurait pu être mon arrière arrière-grand-mère, ou la vôtre.

Merci Yves Pinguilly et Zaü pour cet album fort en pudeur et contraste, tel un témoignage qui donne envie d’allumer une bougie…pour se souvenir de ne pas oublier ce jadis, ces souffles retenus pendant quatre ans, ces larmes versées, ces courageux dont il reste les noms écrit en dorés sur les monuments.  

Je n’irai pas

Séverine Vidal et Cécile Vangout

Éditions Frimousse

La rentrée scolaire après les vacances d’été est une étape importante. On change de classe, on retrouve un rythme, les camarades. Pour certains c’est un plaisir, un soulagement, et pour d’autres c’est un moment un peu plus difficile, voire carrément angoissant.

Le compte à rebours est enclenché et pour même si tout est prêt – des jolis vêtements – le matériel dans le cartable – cela ne suffit pas diluer toutes les appréhensions. Il faut dire que cette préparation implique de ranger au placard l’insouciance, la légèreté, les grasses matinées et les sandales ! Par contre même si on laisse des choses derrière, on en retrouve d’autres comme les amis notamment.

A J moins 1, le petit stress suit le chemin de la petite bête : il monte, il monte…Et O surprise, voilà qu’on appelle Maman pour partager les craintes. Maman ? Ce n’est donc pas une enfant que l’on suit ? Page après page, l’identité se dévoile. La rentrée n’est pas que celle des enfants ou de leurs parents…Il y a quelqu’un d’autre qui doit renoncer à la légèreté, aux grasses-mats…il y a aussi les enseignants !

Tadam et voilà la surprise de Séverine Vidal : se placer du côté de la maîtresse, qui elle aussi doit cohabiter avec le petit stress d’avant la rentrée et le fameux « je ne veux pas y aller ». Parce que la vie c’est chouette quand on se laisse aller, quand on oublie le réveil, quand on fait ce que l’on veut. Mais est-ce que ça aurait la même saveur si on vivait en permanence ainsi ? La maîtresse le sait bien, que le petit stress ne durera pas et qu’elle aura plaisir à retrouver ses élèves et ses collègues. Le trait à la fois léger et expressif, Cécile Vangout conduit cette maîtresse sur le compte à rebours de la rentrée avec humour et tendresse !

La reprise après les vacances, ce moment où on renonce à l’oisiveté et où l’on est content de retrouver le quotidien…parce que les vacances n’auraient pas le même goût si on les vivait en permanence. Il faut le plein pour apprécier le vide. Et finalement qu’on soit petit ou grand la rentrée ça rime avec émotion !

Au fait, quels jolis habits avez-vous prévu pour le jour J ?