Des airs sauvages – Bal perdu

Thomas Scotto, Jo Hoestlandt et Manon Karsenti

Éditions du Pourquoi Pas

C’est dimanche soir. Peut-être que la veille, certains auront trouvé le nom du petit bal perdu dont Bourvil ne se souvient plus…Peut-être que des filles et des garçons sont allés insouciants main dans la main. Même que c’était bien…

C’était bien ce moment suspendu, où les pieds frôlent le sol avant un envol partagé. Par amitié, ou plus si affinité, on se prend par la main. On plaisante, on joue, on boit, on défie la gravitation, la prudence, l’insouciance… Sur skate ou dans la danse, entrez dans l’étrange…

L’étrange du bal perdu, ce sont ces instants joyeux avant le coup de feu. Non pas celui du service des gens de salle, non. Le coup de feu qui ce jour-là tua Jaurès et avec lui, les espoirs d’un avenir apaisé. On connaît la suite…

L’étrange des airs sauvages c’est la violence qui fond sans préavis sur des adolescents juste parce qu’ils sont à cet endroit-là, rue Jean Jaurès, au mauvais moment.

Jo Hoestlandt et Thomas Scotto interrompent la musique pour un flash spécial : la violence ne prévient pas. Le temps passe. Souvent les gens oublient la grande Histoire. Mais les rues, elles, se rappellent. Théâtres du présent et de sa violence, elles ont vu passer les engagés de 14-18, plus tard le retour des gueules cassées, puis les étoiles jaunes, et maintenant les coups gratos qui vous tombent dessus à la manière d’une fiente de pigeon. Sans prévenir.

Jo et Thomas, avec leurs plumes en étendard de dialogue, frappent nos consciences. Parce que la vie en rose et les espoirs fleurs bleues illustrés par Manon Karsenti ne devraient pas se mériter…

Parce que finalement, l’insouciance mérite un peu d’activisme. Pour que les notes roses et bleues continuent d’essaimer dans le cœur de la jeunesse.  

Conversation avec le loup

Laurence Gillot et Delphine Jacquot

Saltimbanque éditions

Qu’est-ce qui cristallise davantage les peurs enfantines que l’image du loup ?

Ida part dans la nuit avec son papa. Ce dernier a une surprise pour elle mais pour la découvrir, il y a un trajet à faire dans la forêt. C’est le soir et dans sa cariole-cabane, les sens d’Ida sont aux aguets. Comme ils sont effrayants tous ces bruits dont on ne distingue pas l’origine. Le loup est proche c’est sûr. Tellement proche qu’il vient s’installer dans la cariole, au nez et la barbe du gentil papa qui ne voit… rien !

La nuit aiguise des sens que nous mettons en veille la journée. Tout semble décuplé, et d’autant plus difficile à discerner. La peur grandit, devient loup aux intentions évidentes : il veut dévorer l’enfant. Ida a peur. Ida est futée : et si elle gagnait du temps ? Si elle détournait son attention ? Le loup est rusé : il acquiesce pour mieux entourlouper. Comment faire pour lui échapper ?

Laurence Gillot et Delphine Jacquot nous emmènent au bord du précipice : dans l’ombre de la nuit profonde, la réalité devient frontière entre réel et mirage. Devant, le papa pédale, indifférent à la menace qu’il ne voit plus depuis longtemps. Il est grand, il avance. Derrière Ida apprend, comprend qu’elle ne pourra gérer ce loup qu’en lui faisant face.

Conversation avec le loup se déguste à voix haute et se savoure par les yeux. L’humour s’exprime par des joutes verbales tendres et facétieuses se déroulant dans un décor digne du pays merveilleux. Même le tapis s’y met, transformant des serpents sifflants en lapin brodé et poulain trottinant. Pour le plaisir d’une telle évolution, cela vaut probablement la peine de chercher son propre loup… et le regarder bien en face. Qui sait ce qu’on aurait à lui dire ?

Je connais peu de mots

Elisa Sartori

CotCotCot éditions

Commencer l’apprentissage une nouvelle langue, essayer, se tromper, ne noyer dans le verre d’eau de l’apprentissage, ressentir l’étourdissement : cela en vaut-il la peine ?

Par les traits graciles d’une silhouette féminine, Elisa Sartori illustre les doutes, les étapes, la polysémie de la communication. Les petites gouttes, les premiers pas se muent rapidement en flaques puis vagues. Où sont les limites quand on commence à apprendre ?

Dans un leporello recto-verso, l’artiste ne donne pas d’indication quant au point de départ de la lecture. L’accordéon de papier parle au présent, à l’infinitif et au futur. Découvrir un nouveau langage c’est baignade, immersion, submersion. C’est aussi découvrir, rencontrer, se tromper pour une finalité : s’enrichir de rencontres.

Le lirez-vous de bas haut – ou de haut en bas ?  

A l’envers ou à l’endroit ?

Dans une ronde sans fin, nous sommes invité.es à poursuivre ou recommencer. Quoi donc au juste ? L’écho de mon auto-censure me parvient douloureusement. Alors Des années de dys-pédagogie orientée grammaire et mécanique syntaxique m’ont conduit sur un chemin d’errance, d’oubli de la rencontre culturelle. Apprendre une langue, je le réalise soudainement, c’est oser rencontrer une autre culture. Dès lors, les balbutiements du début ne seraient-ils ô combien précieux ?

Le petit ouvrage replié dans sa pochette bleutée ne laisse plus voir que son intitulé. Avant de lire, j’en percevais principalement les limites. Après plusieurs aller-retours, je le perçois différemment : « Je connais peu de mots » et c’est déjà beaucoup. C’est le commencement d’un voyage et qui sait, probablement d’une belle aventure ?

ILLETRÉE LITTÉRAIRE – PERPÈTE

Pierre Soletti et Emma Morison

Éditions du Pourquoi Pas

Dans la nouvelle collection recto-verso des Éditions du Pourquoi Pas, un magnifique paradoxe rencontre l’éternité.

Quand elle était encore là, Mamé maniait la vie avec envie. Tordant les faits, tissant l’Histoire sa manière, baignant son petit fils d’une fantaisie poétique à la bienveillance telle qu’elle ne pouvait que s’imprimer fermement dans son être. C’était une littéraire qui s’ignorait. Mais le couperet implacable appelle « illettrisme » la non maîtrise de la langue écrite. Enroulé dans la chaleur d’un vieux poêle, Pierre Soletti se rappelle de cette grand-mère tant aimée. Cet accent chantant, tristement stigmatisant aux yeux officiels, il l’attrape au vol et le réveille, tranchant ainsi les derniers ersatz de honte jadis observés sur le visage de Mamé.

Et il y a ce jour où Perpète s’est pointée. Malheureusement, malgré l’accumulation des « j’ai frappé », impossible de faire machine arrière. Quand Perpète a frappé, c’est pour l’éternité. Comment offrir à Mamé un pont entre hier et maintenant ? Où lui envoyer un hommage vivant, vibrant, défiant le néant ? Via des mots à la simplicité percutante…et engagée. Écrire pour asseoir la filiation, et entrouvrir la porte des souvenirs et, peut-être, transcender le chagrin…

Tout ça pour nous relier et Faire Humanité : remarquable n’est-ce pas ?

L’art de ne pas lire

Elisa Sartori

CotCotCot éditions

Daniel Pennac écrivait « le droit de ne pas lire ». Elisa Sartori, la subtile, titre L’art de ne pas lire.

Bonjour dyslexie ! (Oui je sais, en fait on doit dire Trouble Neurodéveloppemental touchant le langage écrit… je sais… je suis orthophoniste quand je redescends de la planète Blog). Comment aimer ce qui rime avec galère et échec ?

Sûrement qu’on devient champion olympique du saut d’évitement des multiples ouvrages qui semblent surgir de tous côtés.

Evidemment que c’est un art de réussir à détourner de son usage premier l’objet tant appréhendé. Pourquoi s’infliger une indigestion en se forçant à dévorer des pages non demandées ?

Probablement qu’éviter la lecture dans un monde saturé d’écrits implique d’être un peu caméléon. Et bien d’autres choses. Tour à tour contorsionniste, acrobate, comédien et même un peu Arsène Lupin, Elisa raconte une enfance où réussir à lire tient du combat permanent.

Aux grands classiques incontournables, Elisa tient tête. Les nargue même et avec eux, les grands censeurs et autres ayatollahs de la culture littéraire. Le livre redevient passif, objet pratique. Ainsi photographié et détourné de sa fonction première, il retrouve quelque utilité. Bonjour pragmatisme.

« L’art de ne pas lire » : vous avez quatre heures !

Que choisirez-vous de développer :

  • Une version provocatrice ? Tolérante ? Humoristique ? Dramatique ? Blasée ?

Lire ou ne pas lire ? Là est la question.

Elisa ne lit-elle toujours pas ? On ne sait pas. Mais elle manie assurément « l’art d’écrire » pour ma plus grande joie !

Le chant du séquoia

Nathalie et Yves-Marie Clément pour le texte

Emma Guinot pour les illustrations

Éditions du Pourquoi Pas

Dans ces pages, un chant, plusieurs chants d’où l’on reçoit la musique de la terre, la complainte du vivant, l’agonie des espèces sacrifiées sur l’autel de la cupidité.

Des voix s’élèvent, transcendant les époques, se répondant dans un écho défiant l’espace-temps.

Un chant d’enfant et un témoignage d’aïeule se rejoignent et percutent l’Histoire d’aujourd’hui dans un souffle encore vital.

Dans ces pages, l’agonie des peuples autochtones éclate, claque et saute à la face d’un lecteur médusé devant la violence de l’oubli. Comme il est facile de rendre les choses invisibles, surtout quand elles perturbent la logique implacable du profit. La détresse de la biodiversité hoquète péniblement, retrouvant un souffle quand un enfant se dresse devant une assemblée. Il porte en lui les regards de la faune, les rugissements de la rivière, la rugosité des écorces, les effluves de la terre…

Les récits s’alternent. Pour l’un, le chemin est à venir. Pour l’autre, après une vie à témoigner et militer, il reste assez de force pour partager le dramatique de son histoire avec les jeunes générations. Voilà qui bouscule… Et interroge… Quoi de plus effrayant que l’oubli ?

A côté de Parker le descendant Cherokee se tient Maria Rosa, l’amazonienne. Plusieurs générations et des milliers de kilomètres les séparent. Nathalie et Yves-Marie Clément posent des phrases sans ambages sur deux protagonistes dont la modestie de la condition révèle l’ampleur de la tâche à accomplir. Reliés par un récit intergénérationnel, Maria Rosa et Parker nous le disent : sur n’importe quelle zone sur Terre, mêmes dangers, mêmes enjeux qu’on soit de sève… ou de sang.

Alors chut…

Le Séquoia chante.

L’entendrez-vous ?

Les Âmes de Chanteperdrix

Marie Tibi

Rebecca Roméo pour la couverture et les illustrations

Le Grand Jardin

Tout commence par un déménagement. Joséphine, Martin son père et leur voiture remplie au taquet se dirigent vers leur nouvelle demeure. Pour la jeune fille, l’enthousiasme est mitigé. Pour son romancier de père, c’est l’espoir d’une nouvelle vie, d’un nouveau souffle, de laisser loin les souvenirs des jours heureux avec feu Isabelle.

Il y en a d’autres qui observent l’arrivée de Joséphine et son père avec des sentiments divers : le fantôme d’Édouard et Asphodèle, une chouette télépathe. Le grenier de la maison les abritent en attendant qu’Édouard achève la mission qui le retient dans cet entre-deux. Reste juste à ne pas trop effrayer Joséphine pour la convaincre de l’aider… Après tout, enquêter pour retrouver un fantôme perdu, rien de plus simple n’est-ce pas ?

Merci Marie Tibi pour ce roman fantastique, cette histoire qui nous propose d’écouter les murmures et craquements des maisons avec curiosité et bienveillance. Il est aussi question de préjugés à dépasser, de paix à faire avec le passé pour s’autoriser un futur apaisé. Les Âmes de Chanteperdrix pose aussi le doigt sur les relations que l’on entretient avec le souvenir de nos chers disparus. N’est-il que douleur et regret, ou y a-t-il de la place pour la lumière qu’ils ont imprimé en nous ? Au-delà du temps qui passe, faire briller cette force au présent inverse les effets du triste écho de l’absence. Du moins, tel est le message que je reçois de cette histoire et que je trouve dans les illustrations que Rebecca Roméo a délicatement imaginées.

Cette lecture n’a pas été sans émotion : comment échapper aux souvenirs de mes propres défunts ? Comment ne pas être bouleversé de lire tout l’amour maternelle d’Isabelle déversé dans chaque cellule de Joséphine ? J’avoue avoir adoré le caractère bien trempé de la chatte Hosanna ! Il serait dommage que j’oublie de mentionner qu’il y a beaucoup d’humour à Chanteperdrix…

Après tout, si « l’âme agit », tout devient possible !

La Volière aux souvenirs

Valérie Weishar-Giuliani et Nina Jacqmin

Jungle éditions

Une vie passée à dessiner sur des feuilles de papier ses grandes et petites joies, ses peines, le quotidien, l’arrivée de l’amoureux… L’œuvre de Fantine est à l’abri dans une immense volière. Car les simples feuilles accueillant dessins et mots sont devenues au fil du temps et grâce à d’habiles pliages, oiseaux de papier, origamis précieux posés ou suspendus.

Quand les émotions ne savent pas comment s’exprimer, il est salutaire d’oser en faire des images ou suites de mots. C’est presque fortuitement que Louison découvre l’œuvre de vie de sa grand-mère. La vie n’épargnant pas les chagrins, Louison qui vient de perdre son père et doit maintenant faire face à la soudaine hospitalisation de sa grand-mère chérie tandis que Candice, sa mère, s’enfonce dans une dépression. Dès lors, le radeau et le phare de l’adolescente deviennent les récoltes d’oiseaux effectuées dans la volière.

Elle m’émeut, cette adolescente droite, entière, perdue, rebelle, si lumineuse en dépit des frappes de la vie. Elle m’émeut quand elle fait fi du coma, racontant à sa grand-mère chérie des épisodes de sa vie confiés par les oiseaux dépliés…

Fantine, Candice, Louison : trois générations liées, déliées, qui apprennent à se relier, au-delà des silences, des souffrances, des incompréhensions. Ce qui paraissait fou, étrange, décalé va prendre tout son sens. Aimer, cet art si compliqué qui entraîne tant de maux pourrait-il déplier ses ailes ? Si on doutait que la communication est un art funambulesque, les oiseaux de Fantine en délivrant leurs confidences nous chantonnent que parfois, l’intention ne suffit pas. Dire les choses s’avère bien moins simple que de les dessiner. Incroyable n’est-ce pas ?

C’est par des bulles tendrement réalistes que Valérie Weishar-Giuliani et Nina Jacqmin nous convient dans la volière aux souvenirs. L’ambiance est celle que l’on trouve quand les volets restent entrouverts. C’est intime, prudent. La pudeur et les silences impriment bien des cases quand ce ne sont pas révolte et colère qui donnent de la voix. Il était temps de briser les murs des non-dits… Si le passé ne peut se réécrire, le présent peut s’auréoler d’une lumière nouvelle. L’espoir est permis et c’est dans le lien, ensemble, que Fantine, Candice et Louison trouveront comment mettre leurs ailes au diapason.

Merveille des merveilles

Jennifer Dalrymple et Nathalie Novi

Didier Jeunesse

L’hiver a recouvert le paysage. Tamsine, la fée, trépigne derrière sa fenêtre. Comment résister à tant de beauté. N’y tenant plus, elle s’élance mais pas pour longtemps. Les ailes de fée n’aiment pas le froid hivernal. Sous la morsure du gel, elles se brisent et la fée chute. Quand elle se réveille, elle se découvre un curieux sauveur : mi-bougon, mi-grognon, Tompta Gudhi la sermonne pour son imprudence et l’exhorte à rester au chaud. Le lutin n’a rien d’affable. Rester avec lui tout l’hiver : Tamsine n’y tient pas. Quand elle découvre une fente dans un mur par lequel circule une ribambelle de souris, elle s’y faufile. A petits pas, elle avance dans l’obscurité et de découvrir au bout du passage un gigantesque atelier de couture !

Le taciturne lutin est un couturier de grand talent. Les placards regorgent de vêtements somptueux, augurant du futur printemps. L’enthousiasme et l’admiration de la petite fée poussent dans ses retranchements son grincheux sauveur. Comme une ritournelle, elle s’extasie en disant « Merveille des merveilles » et ce faisant, aussi sûrement que l’hiver s’incline toujours devant le printemps, la morosité de Tompta Gudhi s’évapore grâce à la joie de Tamsine.

Pour le lutin et la petite fée, l’hiver rimera avec amitié et créativité. S’il faut que les frimas incitent à préférer la sécurité d’un intérieur chauffé, autant que cela soit en créant main dans la main. Si Jennifer Dalrymple a brodé pour nous cette histoire onirique et charmante inspirée du folklore nordique, Nathalie Novi l’habille de la lumineuse poésie qui caractérise son œuvre. Sous ses pinceaux, elle brode cape de nuit, robes verdoyantes et fleuries, prairies magnifiques… D’ailleurs, il semblerait que les pages tournées ne fassent pas entendre le bruit du papier, mais plutôt celui des étoffes qui bruissent telles les feuilles nouvelles au printemps.

Quand on conjugue le talent d’une conteuse exceptionnelle à celui d’une illustre-artiste, cela crée un ouvrage des plus remarquables. On y retrouve les ingrédients du conte : l’évènement fâcheux, la désillusion cruelle, la découverte de ressources chez chaque protagoniste et le dénouement « merveilleux ». L’hommage à la nature est célébré, de même que la fonction de la saison froide trouve ici une métaphore subtile… et si parfois il fallait accueillir la pause hivernale comme une occasion de refaire des bourgeons d’amitié… pour mieux rompre la solitude et réveiller nos trésors intérieurs ?

Avec un tel ouvrage, je me sens parée pour laisser se dérouler la suite de l’hiver. Qui sait quelles surprises (ou quelles ailes) m’attendront au bout du chemin ?

La maison en thé

Nicolas Zouliamis

Seuil jeunesse

J’ai craqué pour cet album de Nicolas Zouliamis. Pour celles et ceux qui suivent ce blog depuis un certain temps, mon attrait pour l’univers Lewis-carrollien n’est plus à démontrer. Avec cette mise en abîme qui accueille (cueille) l’œil du lecteur dès le titre, comment résister ? Michèle est arrivée il y a peu dans cette nouvelle maison. Si la fillette peine à se familiariser avec les lieux, son chat semble en revanche avoir percé les mystères des recoins douillets. Nestor disparaît pendant des heures aussi sa jeune maîtresse décide de ne plus le quitter des yeux. Alors que l’assoupissement guette la fillette, la maison s’anime d’une manière pour le moins curieuse. De la vapeur d’eau émane du plancher et un train-service à thé cliquète et s’entrechoque, avant de repartir dans les entrailles de la maison avec Michèle embarquée dans une tasse pleine à ras-bord !

Nicolas Zouliamis est un facétieux scénariste dont les crayons revisitent l’envers du miroir. Il nous embarque dans un verger sanglotant, puis au creux d’une une gouttière défiant la gravité. Sur le toit, la prise de hauteur précède la terreur de la chute puis le retour sur terre et voici que le voyage reprend entre les racines de l’arbre cette fois.

 L’enfant incarne à mes yeux alternativement Alice et Mei (Mon voisin Totoro), tous ces enfants du cinéma et de la littérature dont la perception accrue répond à la curiosité de suivre avec spontanéité les chemins de traverse. Bien sûr, par moment c’est sombre, effrayant et la panique guette. Dans les recoins se dissimulent une cheminée gourmande ou une sorcière chevauchant une cuillère à café et la peur devient une marmelade collante dont Michèle ne peut se dépêtrer… du moins tant qu’elle tente de lui échapper !

Le voyage s’achèvera, le chat réapparaîtra. Les fantômes des lieux préservent la mémoire d’hier, hantant avec bienveillance un présent fait de placards encombrés de services à thé qui ne dorment que de l’œil droit…

Sûrement que les papilles olfactives se trouveront émoustillées au gré des évocations gourmandes qui se succèdent au fil de la fantasque exploration des placards de La maison en thé.

Évidemment que cette histoire réveillera les sens et invitera à regarder autrement les volutes de vapeur qui dessinent d’étranges arabesques juste au-dessus des tasses fumantes.

Probablement que l’imagination se trouvera un brin asticoté avec la temporalité qui se joue de tous le temps d’un éternuement, avant de nous rassembler pour le goûter bien réel… enfin peut-être !