Traduit de l’arabe (dialecte égyptien) par Stéphanie Dujols
Le port a jauni
Roubaiyat où l’invitation au voyage en poésie, en ressac, grains de sable, pensées ensablées, philosophie crayonnée sur la musique des marées. Sur la plage, l’ocre, le gris, le bleu délavé s’impriment, saluent les bateaux de papier, les phares battus par les vents, les étoiles du berger et les poissons volants. Les contours sont flous, les émotions s’expriment brutes. Vivre : comment – pourquoi – avec qui ?
L’illusion se poursuit : il suffit de déplier les pages et apparaissent les questions, un dialogue avec soi, avec la mer, avec les émotions… Du vague à l’âme en pagaille, toutes voiles dehors encore, le poète nous déroute entre pragmatisme et onirisme. Ses mots fascinent, piquent, éraflent, ironisent. Onze quatrains, onze roubaiyat pour nous dépayser, nous emmener dans l’Égypte de Sayed Hagab, là où le vent et les vagues charrient poésie et leçon de vie.
Le voyage se lit en français et en arabe, ainsi que Le port a jauni le transmet dans ses livres, ces ravissants petits traits d’union entre les cultures et les générations. Personnellement, j’adore. J’y plonge, je m’y retrouve, me délectant autant des mots que des illustrations.
Comme pour répondre aux taquineries poétiques, l’ouvrage se déplie à deux reprises : double leporello pour quatre paysages aux allures de cadavre exquis. Qui regarde-t-on : la mer ou l’humain ? Walid Taher construit et déconstruit, croque, esquisse le corps, emmêle terre, ciel et eau, répondant à la perfection aux poèmes. La délicatesse de certaines lignes joue avec d’autres plus spontanées, imprécises, joueuses. Être enfant ou adulte ne compte plus : c’est à l’humain sans âge que s’adresse cet ouvrage !
Chamarrée, bigarrée, bariolée de tant de formes, couleurs et matières… ainsi est cette île, cette place, ce continent. Le septième paraît-il. Serions-nous dans quelque conte merveilleux, dans une contrée mystérieuse recelant quêtes et secrets ?
Peut-être.
Ou pas.
Le secret est que cette terre étrange est née de la convergence des courants marins. Loin d’être une parente d’Ys ou de l’Atlantide, les hommes l’ont créé à force de jeter aux flots malheureux leurs bouteilles en plastiques, boîtes métalliques, filets de nylon, t-shirts élasthannisés, pneus en ersatz de goudron. Quelques milliards d’humains inconscients sont devenus les sculpteurs d’une abomination, malédiction des océans. Un septième continent d’ordures, déchets, détritus, preuve que rien ne se perd sur terre, tout se transforme. C’est ici que Donatienne Ranc nous présente Vick, celui qui a fuit ses congénères humains, préférant la solitude sur le monticule de cochonneries. Avec de jolies couleurs trompeuses Kam lui a dessiné un logis : faite de bric et de broc, voici la Kahute.
La seule compagnie de Vick se prénomme Sara. Dans sa bassine, la sardine veille, rompt silencieusement la solitude de l’homme. Elle l’observe alors qu’il pêche depuis le ponton. Quels déchets remontera-t-il aujourd’hui ? Un enfant…. Voilà qui est peu banal, voire carrément dérangeant, abominable. Un enfant que le vent et les courants ont amené ici, au milieu de cette mer de débris. Mais qu’est-ce qui ne tourne pas rond pour qu’on en arrive à cela ?
Comment concevoir ce que l’autrice écrit ? Les cris voudraient sortir mais dans le fond de ma gorge, ils restent coincés. La stupeur l’emporte. Là où je n’avais pas osé relier les flux d’humains désespérés à la poubelle géante qui git dans le Pacifique, Donatienne Ranc l’a fait. Kam l’illustre avec une lumière qui pique car le regard ne peut plus fuir. Devant cette absolue factualité, comment ne pas être sidéré ? L’Humain en est-il réduit à rejeter ses semblables, à s’en détourner comme il le fait pour les monceaux de plastiques qui gangrènent les eaux de la planète ?
Au fait, il reste une question en suspens : que décidera Vick pour l’enfant qu’il vient de pêcher (sauver) ? Pour le savoir je vous invite à lire, à regarder, à plonger dans La Kahute. Vous y trouverez une réponse mais pas que… Quelle occasion, quelle chance en OR de s’interroger sur la part individuelle prise inconsciemment (ou non) à cette terrifiante réalité. Discussion nécessaire en vérité : depuis combien de temps jouons-nous à l’autruche ? Sauf qu’à ce rythme, si je spécule un peu en lisant entre les lignes et les illustrations, ce n’est pas dans le sable qu’on enfouira nos yeux… Je suis curieuse, absolument curieuse (au moins autant qu’Alice) des futures réactions des enfants et adolescents. Je soupçonne beaucoup de révolte, et d’activisme concret. Ai-je raison ? S’il vous plaît, donnez-moi raison, espoir, air et eau propre et rires d’enfant…
Vous lirez la Kahute ? Je vous en prie, dites « oui »…
Rose est en classe de première et elle cumule les problèmes.
Le premier c’est qu’elle est atteinte d’albinisme. Et comme il n’y a aucune pilule ni injection magique pour lui rendre la mélanine dont son organisme est privé, elle en a pris pour perpet’ avec les lunettes presque noires et chapeau à large bord. Vade retro soleil et UV. Heureusement, elle pallie cette particularité grâce à une famille et des amies qui font bloc avec elle.
Son deuxième problème est qu’elle est littéralement obsédée par la sexualité : explorer son corps, rêver de la première fois, peut-être avec celui qui occupera la chambre que ses parents vont louer maintenant que son frère aîné fait ses études en Angleterre ? Oui mais pour enfin passer à la casserole de la réalité, il y a quelques étapes préliminaires et la condition sine qua non est le contact physique. Et là : problème !
Rose sent bien que sa particularité au mieux implique que ses congénères se tiennent à une distance respectable, au pire s’éloignent brutalement voire fuient carrément. Réussir se faire toucher constituerait un sacré bond en avant.
Qui pour désirer une fille aux cheveux blancs comme une mémé qui voit à peine plus loin que le bout de son nez (au sens propre, pas au figuré) ? Dans l’intimité de la salle de bain ou de son lit, Rose explore ses fantasmes, parcourt son corps au-dedans et au dehors. Les questions s’accumulent sans trouver le chemin qui lui permettrait de questionner ses parents. Ses amies hurlent à l’hérésie quand, à la faveur d’une chaste soirée pyjama, Rose essaye d’ouvrir le dialogue.
Dans Touche-moi, il semblerait qu’il y ait plusieurs profils : les « qui-sont-déjà-passés-à-l’action », les « qui-y-pensent-un-peu-beaucoup-tout-le-temps », les « qui-n’y-pensent-surtout-pas-oh-non », les « qui-y-pensent-mais-ne-sont-pas-encore-prêt.e.s ». Parce qu’en marge de la découverte de la sensualité (dont on peut décider qu’elle côtoie – ou pas- la sexualité), il y a le quotidien : les cours, les relations familiales, l’estime personnelle (ou sa jumelle maléfique alias « le gouffre de manque de confiance en soi »), les amitiés, la maladie d’un père et l’abandon d’une mère qui soudain réapparaît pour Augustin…
Augustin, comme l’écrit Susie Morgenstern, est le cliché de l’adolescent boutonneux élève brillantissime, introverti au possible et criblé de tellement d’acné que le traiter de tête d’ampoule serait faire une pierre deux coups. Néanmoins l’amitié va se nicher quelque part entre Rose en lui, bousculant leur quotidien pour le meilleur… de l’amitié ? C’est que Rose, une fois le préjugé physique dépassé, a bien des idées pour eux deux. Mais Augustin ne semble pas sur le même canal : ça tombe mal… Ou plutôt ça tombe bien : car parfois il faut du temps… hé oui… prendre son temps… pour respecter l’autre, se respecter soi-même. Le désir obéit à un rythme qui est propre à chacun. On aurait presque oublié que c’est un ingrédient capital de… quoi au juste : l’amour ? les préliminaires ? la première fois et les suivantes ? Et le consentement dans tout ça…?
Qu’on se pose, comme Rose, une, deux mille ou trois millions de questions, il est bon de lire ce roman qui, selon notre humeur de lecteur/lectrice, apportera un plein panier de réponses ou pas du tout. A chaud, je garde vivaces les rires qui ont secoué ma lecture. Et mes yeux fréquemment écarquillés : il n’y a pas besoin de tomber dans la basse vulgarité pour dire les choses, nommer les montées d’hormones qui agitent, qu’on l’assume ou non, la phase adolescente. Cela commence au collège mais au lycée, bien que certains adultes s’illusionnent sur la fonction exclusivement « travail » de ce lieu, les questions et obsessions pour ce qui se passe en-dessous de la ceinture sont dans toutes les caboches (je défie quiconque de venir me certifier le contraire).
Merci Susie Morgenstern pour ce roman fleur rose, malicieux et à la subtilité délicieuse. Oh que oui « Les livres aident dans la vie« . Avec votre humour, vous posez les choses en dédramatisant, en appelant un chat par son nom (ou par tous les sobriquets concrets ou imagés possibles). Merci aussi pour « la sorcière » alias la peste qui se moque, qui harcèle, qui tente de mettre le doigt, la main, le poing où ça fait mal : elle nous apprend à assumer la différence pour la faire muter en force.
C’est un roman que je referme avec le sourire. Je vais le lire une seconde fois, et peut-être même une fois encore… juste pour me délecter de ces mots que j’aurais tant aimé lire quand j’étais ado…
C’est l’été. Claire habite chez sa grand-mère dans la petite maison « au toit de roseaux et de bruyères ». La mer est juste à côté. Il y a juste une dune qui la sépare de l’immensité bleutée. D’ici, l’enfant observe le paysage, rêve et dessine les nuages.
C’est l’été. Il fait beau. L’enfant laisse courir son imagination. Certains essayent de vider la mer ; d’autres bâtissent des châteaux éphémères. Claire, elle, voudrait attraper un nuage. Même un petit. Ils sont si charmants, si beaux. Cela ne soit pas être si compliqué d’en attraper un.
Malgré sa ténacité et son matériel de professionnelle, l’enfant comprendra la leçon. Certaines choses sont faites pour rester libres. Dans son filet, point de nuage mais dans ses yeux des larmes. Il faut la prévenance d’une grand-mère, un bon dîner pour que la sérénité du sommeil cueille l’enfant et lui ouvre la porte des rêves. Et quand on dort, tout est possible…
Ce livre aurait-il été écrit pour moi ? Me voici un jour de Juillet à flâner dans ma Bouquinette préférée (librairie jeunesse à Strasbourg). Perché en haut d’une étagère, il m’attend sagement, cet album. Il sait que quand je vais le remarquer, le feuilleter, je ne pourrais plus le reposer. La mer, le soleil, le prénom de l’enfant, la contemplation pieds sur le sable et yeux au ciel : tous les ingrédients y sont pour que je plonge et m’y reconnaisse tellement.
Me voici un jour d’Août, de l’autre côté de la France. J’ai emmené Claire et les nuages dans mes bagages. Il fallait (au moins) que je le lise sur cette si jolie plage de Penestin. D’ailleurs c’est une journée où les nuages sont taquins. Tout est propice pour tirer le trait d’union entre les souvenirs d’enfance et le présent.
Grâce à Célia Després, on réactive la magie simple de l’enfance. La musique du vent d’été, du ressac, des battements d’ailes, de la cuillère qui tinte dans le bol de soupe ou de lait, le froissement des draps dans lesquels on rêve, le crayon qui gratouille les pages du carnet à dessin… il suffit de tendre l’oreille et l’album vous les révèle.
Il est des coups de foudre qui ne s’expliquent pas. D’autres en revanche qui s’expliquent aisément… comme celui que j’ai eu pour ce leporello merveilleux d’Annie Courtiaud !
Le doux accordéon s’ouvre, tel un écrin, sur un chemin de poésie. La promenade commence avec des embruns. Au bord de l’océan, trois chevaux dont un poulain, ont les sabots dans l’eau. Au même moment dans la montagne, un enfant paraît.
Le petit cheval et l’enfant grandissent, apprenant à vivre dans un décor florissant, les sens en éveil. L’eau est le trait d’union entre tous les êtres vivants. Source de vie, sur terre elle chante ; mais quand le ciel noir tonne, la promesse imminente de l’orage terrifie l’enfant. Son cheval pourrait-il se parer d’ailes pour filer loin du tumulte ?
Avec une grâce incomparable, l’ouvrage se déplie, dévoilant la filiation entre ruisseau et océan, révélant la complicité entre le cheval et l’enfant.
Azul, outremer, ciel ou marine, le bleu murmure, clapote, ondule, fait écho à nos méandres intérieurs. A l’instar du végétal, on se déplie, s’épanouit, seul ou entouré de belles compagnies (les seules en vérité avec lesquelles le chemin vers l’épanouissement est possible). Avec le vent en courte échelle entre la poésie terrestre et celle des cieux, Annie Courtiaud susurre au creux des oreilles des contemplateurs… pour celles et ceux à même de saisir la beauté d’une corolle, la grâce des encolures galopantes, la poésie d’un ciel étoilé après la pluie…
Un savant présente sa dernière invention au roi de Perse et à sa cour le jour de la fête du Nourouz (l’équivalent de notre Nouvel An) : un magnifique cheval en ébène. L’animal semble être un bel objet, sans aucune autre fonction que la décoration, ce que le roi ne manque pas de faire remarquer à l’inventeur. C’était sans compter sur la petite cheville fixée sous l’oreille gauche de l’animal. Une fois juché sur le cheval et la cheville droite actionnée, le destrier s’élève dans les airs et obéit à son créateur. Le public en reste bouche bée.
Le roi est prêt à offrir une fortune au savant en échange de l’animal magique. Mais le vieux savant veut la main de la princesse. Les vizirs se moquent. Le prince héritier est furieux. Pour le calmer, on lui propose d’essayer l’animal. Il l’enfourche mais il n’écoute pas les explications du vieux savant jusqu’au bout et le voilà parti dans les airs. Le roi est furieux et jette le savant en prison.
Jihad Darwiche et Françoise Joire nous transportent dans les airs et dans une réécriture du Cheval Enchanté ou L’histoire du cheval d’ébène, le 130e conte des Mille et une nuits. Le conteur et l’illustratrice ouvrent une lucarne merveilleuse sur un Orient merveilleux, impitoyable, épique, fantastique !
Les rebondissements s’enchaînent aux rythmes des envols de la monture magique. Le prince atterrira loin de son pays, tombera amoureux, s’enfuira avec l’élue de son cœur et devra la retrouver dans un autre pays après qu’elle ait été kidnappée par le vieux savant… Même quand on dispose d’un cheval volant, il faut réfléchir un minimum pour duper la folie des puissants ou des rancuniers. Avant-gardiste, il est aussi question d’amour, de consentement, de la femme qui refuse d’embrasser un vieux fou puis un mariage forcé quitte à se faire passer pour folle… le temps nécessaire pour que son prince la retrouve.
Après les bottes de sept lieues et le tapis volant, on retrouve dans ce conte la thématique de l’objet qui permet de se déplacer rapidement. Avec un cheval volant, se situerait-on dans le fantasme de Pégase ? La soif de liberté habite cette histoire, quel que soit le personnage qui fasse usage du cheval d’ébène.
Un certain hommage aux évolutions technologiques se niche derrière le fait que le cheval volant soit né d’un savoir-faire manuel (même si on peut s’interroger sur les intentions profondes de son créateur). Le fantasme de voler habite les hommes depuis la nuit des temps. Mais s’envoler simplement dans les hautes sphères, réelles ou imaginaires, perdrait son sens si redescendre sur terre était impossible. Heureusement, pour que l’extraordinaire se ne transmute pas en drame, il existe l’antagonisme ou la petite cheville située sous l’oreille gauche…
L’ouvrage doit beaucoup de sa superbe aux délicates illustrations orientalistes de Françoise Joire. Afin de parfaire le pont entre les cultures orientales et occidentales, Le cheval volant affiche une écriture en français et en calligraphie arabe.
J’aime les contes, particulièrement ceux qui me font voyager jusqu’en Orient. Ils sont empreints de chaleur, de la fraîcheur des fontaines des palais, du sucré des dattes, de la douceur du thé à la menthe… Quel délice !
Dans une rue du Japon, un chat nous raconte qu’il n’a pas de nom. Personne n’a pris la peine de le nommer. Jamais. Hormis par le biais d’un déterminant et d’un substantif passant de « le chaton » à « le chat ». Pourtant dans cette rue commerçante, tous les chats ont un nom. Certains ont même des surnoms affectueux. Dans les commerces et même au temple, les félins pavanent, se prélassent, sont appelés par leur nom, caressés même. Ils regardent les humains dans les yeux, sauf s’ils sont occupés à roupiller. Le chat sans nom les observe, dubitatif. Lui dont le corps porte les stigmates de la vie dehors regarde ces chats bien nourris, empreints de confiance, identifiés : Grigri, Heidi et Clara, Bouton, Léo, Riku, Cracotte…
Pourquoi certains chats bénéficient de ce traitement de faveur et pas lui, le chat sans nom ? Alors qu’on lui suggère de se nommer lui-même, selon l’adage qui suppute qu’on n’est « jamais si bien servi que par soi-même », il réalise une chose extrêmement importante : il veut qu’on le nomme. Il veut être nommé, appelé, baptisé par un humain. Pour le chat sans nom, se faire nommer tient de la consécration. Qui pour le consacrer en tant que chat aimable ? Car des sobriquets voire des insultes, il en a soupé. Mieux vaut encore ne pas avoir de nom que d’en avoir un qui est mauvais.
Être nommé pour commencer à exister… pour refuser des qualificatifs désagréables. C’est l’espoir de la sécurité, accéder à un autre destin que celui d’animal de la rue. Si le chatsans nom se nomme lui-même, il renonce à la possibilité qu’on lui offre un nom, une reconnaissance et peut-être… une vie ?
Que de tristesse dans ce petit cœur de chat. Sous la pluie, tout paraît plus morose, sauf la voix de cette fillette qui, très spontanément, lui fera cadeau d’un nom.
Tombe la pluie et enfin un nom, pour un chat heureux.
Comment résister aux illustrations de Naoko Machida ? Quand l’illustratrice habille avec tant de réalisme la vie d’un chat des rues, il n’y a que l’empathie du lecteur qui puisse lui répondre. Le texte se lira comme un poème : les phrases sont courtes, efficaces et rythment la quête du petit félin. J’ai traversé cette lecture le cœur un peu serré, débordant d’empathie pour ce félin orphelin. Mon cœur a fondu devant ses grands yeux tellement semblables à ceux de mon compagnon nommé Jack. Encore plus en lisant la réconfortante simplicité de la fin… Cet album se conclue sur un ronronnement, j’en suis sûre !
Le joueur de luth était âgé, aveugle et pauvre. Installé tous les jours à l’entrée du souk, le vieil homme enchante les oreilles des passants et des commerçants. Sa musique semble embellir tout ce qui se trouve à proximité : le chant des oiseaux, le goût du thé à la menthe, la saveur des dattes. Les soucis s’allégeaient un instant, et le pas des passants pressés s’autorisait à ralentir pour mieux profiter de ces notes enchantées.
La musique du vieux musicien faisait aussi le commerce malhonnête des pickpockets, ravis de détrousser les poches des badauds. Rire aux dépends d’autrui étant leur passe-temps favori, quel tour à jouer à un musicien aveugle ? L’abandonner dans un quartier mal famé, réputé pour être hanté par les djinns et les éfrits après lui avoir fait miroiter une belle récompense, quelle belle plaisanterie. C’est alors qu’une voix de femme lui a murmuré de continuer à jouer ; alors le musicien a joué, joué, joué jusqu’à l’aurore pour les filles du roi des djinns. Aux premiers rayons du soleil, elles se sont évaporées, après lui avoir promis que « A compter d’aujourd’hui, tout ce que tu joueras sonnera d’or… ».
Le conte nous transporte dans une ambiance orientale propice à la poésie, au rêve, aux esprits malins qui récompensent les braves gens. Comme quoi, d’une mésaventure peut découler une bénédiction. La musique du luth n’est plus seulement belle, elle est magnifique, envoûtante et fait bientôt la renommée du vieil homme. De l’ombre du pont dans le souk aux riches salons du Sultan, il offre son art avec la générosité qui le caractérise.
Quelqu’un l’observe, intrigué : le chef de la bande de pickpocket. Le jeune homme ose un jour traverser la rue pour faire amende honorable auprès du musicien. Cette initiative sera le premier pas du retour vers l’honnêteté. Reste à lui souhaiter que la fille du sultan y soit sensible… Inch’allah…
Avec cette ambiance qui fleure bon les Mille et une Nuits, les couleurs vives posées sur fond blanc sont un ravissement qui enivre les yeux égarés dans ces pages. Carole Hénaff nous offre des illustrations de rêve, où la musique devient un bouquet diapré. Pour un peu, les effluves de fleur d’oranger et d’amande émaneraient du conte. C’est un beau cadeau que Maria Diaz nous fait, de poser des mots aussi doux sur cette parabole. D’un mauvais tour peut découler une bonne chose. Lutter contre ce qu’on ne peut changer serait peine perdue : le musicien accueille l’infortune de la farce, et se retrouve miraculeusement récompensé. Le petit voleur corrige son destin, à force de travail et de patience cultivée. Le maître s’efface, l’élève prend son envol, le livre s’achève mais pas la douceur de son empreinte dans mon cœur de lectrice…
Je rêvais qu’une suite nous soit offerte : ils l’ont fait ! Après Screute cherche Scroute le génial duo Swann Meralli et Pizar est de retour (pour nous jouer un drôle de tour) avec une nouvelle aventure parsemée de rebondissements et d’embûches articulatoires !
Cette fois ce n’est pas Screute qui cherche son petit Scroute : c’est l’inverse. Scroute part dans la forêt des Krouktes chercher son « papa-Gröte-qui-saura-quoi-faire », alias « papounet en sucre », alias encore « papa-doudou ». Et il y a urgence : l’amoureuse de son papa, la célèbre paléontologue Apchouchkayakovalog (avec un peu d’entraînement, je vous promets que ça deviendra presque naturel à prononcer) a perdu « ses os » …
Mais comme dans la forêt des Krouktes, tout le monde (ou presque) pratique le dialogue de sourd, Scroute aura besoin de beaucoup de patience et de moult moyens de transport pour retrouver son papa Scroute. Il y a urgence après tout : perdre ses os, vous imaginez ?
En parallèle du texte, c’est à nouveau la régalade : le petit poney hirsute est fasciné par les escargots pendant qu’un robot cousin de C-3PO se la joue beau gosse sur la plage…(pour ne spoiler que cela). Les couleurs claquent, les incompréhensions s’enchaînent : la recette qui m’avait tant plu dans le premier album fait à nouveau mouche.
L’épilogue se dévoilera progressivement aux grands lecteurs, rendant tellement délicieuse la bobine dubitative du petit garçon face à toute cette agitation. Screute lui en perd son casque mais après un tour d’avion, tout est bien qui finit bien : des « os » aux « eaux », la subtilité phonétique fera de Scroute un grand frère…
Maintenant Swann Meralli et Pizar : nous sommes bien d’accord : jamais deux sans trois… Alors comme le dirait Guy-Manoel : « Fonciez !! » 😉
Quelque-part au nord Est de l’Inde, il y a une région escarpée où pendant quelques mois, la mousson gonfle les cours d’eau, submerge les chemins et isole les villages. C’est ici que nous rencontrons Shama, celle qui ne parle pas. Ici point de télégraphe, pas plus que de pigeons voyageurs pour se donner des nouvelles, mais un instrument.
Avec son ghatam, la jeune femme crée un pont sonore entre son village et les autres hameaux. La musique traverse les nuages, la jungle, le déluge puis dans un écho, les réponses arrivent, permettant aux villageois de communiquer avec leurs proches.
Le ghatam, c’est ce qui donne à Shama sa place parmi la communauté Khasi. Que dire de son désespoir quand elle découvre un matin son instrument brisé ? En état de choc, Shama erre sous la pluie. Son ami Kori a bien essayé de la réconforter mais le regard haineux de Plesmili, la fiancée très jalouse, achève de désespérer Shama qui s’enfuit. La jungle est épaisse, menaçante, dense et sauvage. La douleur porte ses pas en avant jusqu’à l’épuisement. Shama tombe. La jungle semble l’avoir engloutie car Kori aura beau la chercher, son amie semble bel et bien perdue… Comment pourrait-elle survivre dans ce milieu hostile ?
Cipango a réuni les talents d’Hélène Gloria et d’Odile Santi pour nous offrir un voyage, des frissons, un soupçon d’effroi et, sans doute le plus fascinant, des réconciliations. Ce somptueux album se traverse avec un émerveillement qui se renouvelle à chaque page. L’Inde du nord s’y dévoile avec une incroyable luxuriance. La fenêtre est ouverte sur le Meghalaya, cette région où le déluge permanent a amené les humains à composer avec les éléments et non contre.
Ainsi sont nés les « ponts vivants ». Dans l’histoire, ils naissent des mains de Shama qui tresse les racines aériennes des grands arbres. Jour après jour, Shama a appris à vivre dans la jungle, faisant presque corps avec elle. En accueillant la jungle telle qu’elle est, en cessant de la considérer comme un ennemi, Shama s’est réconcilié avec elle-même. La jeune femme qui existait à travers son instrument a trouvé une autre voie. Au fil des jours, elle a tracé des sentiers, élaboré ces « ponts-vivants » afin de traverser sans danger les cours d’eau. Cette ressource destinée au départ à son seul usage pourrait bien changer la vie de la communauté Khasi…
La rivière des brumes, c’est une histoire où les émotions déferlent, échappant à la raison et poussant parfois aux mauvais choix. Mais, la jalousie laissera place à la reconnaissance, l’enfant intrépide en sera quitte pour une bonne frayeur et l’amitié pure entre Kori et Shama achèvera de faire fondre le cœur des lecteurs, petits ou grands (et le mien en premier). L’épilogue verra comment le pont le plus difficile, celui entre les humains, peut lui aussi solidement, se tisser.
Dans le jeu de la vie, chacun à un rôle à jouer. Bravo Hélène Gloria, Odile Santi et les éditions Cipango pour cet ouvrage aussi beau qu’humaniste !
(Pour les curieux, à la fin une page didactique vous apprendra plein de choses passionnantes sur le Meghalaya ainsi que sur la communauté Khasi)