Le mystère de la chambre froide

Julia Billet et Simon Bailly

Les éditions du Pourquoi Pas

Il y avait le mystère de la chambre jaune (Gaston Leroux).

Couverture jaune et drame en quatre actes : bienvenue (ou pas) dans la chambre froide de Julia Billet et Simon Bailly !

Jeannot Cabane se retrouve du jour au lendemain :

  • Accusé du meurtre d’un critique gastronomique qui a succombé à une nuit dans la chambre froide du restaurant…
  • Devant un tribunal qui l’a, d’emblée, condamné…
  • Et « emballé c’est peser » : au trou pour douze ans !

Le grand chef cuisinier Jeannot Cabane est bourru, impulsif, abrupt. Au tribunal, il clame son innocence en usant de provocation et d’agressivité. Autant dire que ses espoirs d’être innocenté fondent aussi sûrement qu’un pot de glace laissé en plein soleil. Le seul, l’unique argument qui pourrait le sauver, paradoxalement, Jeannot le tait, le ravale, l’enferme au plus profond de lui.

En prison, sa passion pour la cuisine lui confère la sympathie des gardiens et des codétenus. Avec trois fois rien, Jeannot réveille leurs papilles, enchante leur quotidien, leur met du baume au cœur. Comme tout se paye en prison, il monnaye en cash (ou en cigarettes) un bol de pitance à sa façon.

Car Jeannot n’est pas un mauvais bougre. Dans l’acte deux, Julia Billet pose un flash-back sur une scolarité marquée du sceau de la honte. Celui qui aujourd’hui fait l’unanimité avec sa cuisine avait goûté plus que de raison à l’amertume des humiliations… parce qu’il arrivait à peine à lire et écrire. Le spectre de la terreur d’apprendre a pris le pas sur les potentialités puis, les années passant, a été soigneusement rangé (oublié ?) au fond de sa mémoire. Mais le jour où un éditeur demande à Jeannot d’écrire un livre sur sa cuisine de taule, lui faisant miroiter une remise de peine à la clé, les vieux fantômes se réveillent. Et avec eux, enfin la possibilité de se réconcilier au présent avec ce passé.

Que de questions se bousculent au fur et à mesure que la lumière se fait… Le postulat du tribunal, c’était que Jeannot avait éliminé le critique gastronomique car celui-ci avait écrit un rapport à charge contre son restaurant. Certes. Le meurtre implique donc cet implicite : Jeannot sait lire. Sauf que ce n’est pas le cas. Vous voyez où se niche le problème… qui conduit à une totale erreur judiciaire ?

Cette lecture a convoqué immédiatement le souvenir du roman Le liseur ( de Bernhard Schlink), où la lumière sur le destin d’Hannah se fait à la révélation de son analphabétisme).

Quel crédit accorder au tribunal qui juge en passant à côté de la vérité ?

Qu’est-ce qui se joue, pour Jeannot, dans la dissimulation active de son illettrisme ? Jeannot qui choisit douze années de prison plutôt que de révéler qu’il ne sait pas lire…

Bonjour empathie pour Jeannot, et colère contre le système qui a conduit à l’identité « honte ». Hargne contre les enseignants qui usaient, usent et peut-être useront de la pédagogie par l’humiliation publique. Heureusement, il en existe de moins en moins. Et même, parfois, il y a les rencontres qui accueillent, et redonnent confiance.

(A celles et ceux qui s’insurgeraient contre mes propos, alerte spoiler : dans la vie hors blog j’exerce le métier d’orthophoniste… des enfants ET adultes en souffrance avec le l’écrit, des traumatisés du tableau noir, j’en vois tous les jours… Et des interrogations sur des pratiques pédagogiques douteuses, j’en ai des pleins paniers… Si les choses évoluent depuis qu’on parle plus ouvertement de la kyrielle des dyslexies et autres dysorthographies, c’est bien… mais certain.es ont la dent dure, et les traumatisés des apprentissages, ils existent…).

Comment ne pas s’interroger sur la place que tient la « maîtrise » du langage écrit dans l’estime de soi ?

Est-ce un prédicteur de réussite ou d’échec de vie ?

Quelle image d’eux-mêmes cultivent les adultes qui marchent sur des œufs dans ce domaine ?

Comment concevoir que la prison soit préférable au fait d’assumer, publiquement, d’être non lecteur ? Et c’est, à mon sens, une vraie question…

Nombreuses sont les questions qui affleurent et j’entrevois les débats passionnants qu’il y a à mener avec les enfants, les adolescents, les enseignants.

Ce roman graphique, en plus d’être une intrigue finement ficelée, pose la perspective des ressources, de la force profonde qui est enracinée chez tout un chacun. En dépit des potentiels obstacles, la vie devient belle quand on trouve où s’y épanouir. Le fondamental serait-il ici ? Sur ce dernier point, je vous invite à réfléchir, discuter, échanger…

Quant à savoir qui a tué le critique gastronomique, pour le découvrir il vous faudra, seul.e ou accompagné.e, aller jusqu’au bout du livre !

Pas comme tout le monde Monsieur Satie

Claude Clément et Clémence Monnet

Dadoclem éditions

Quand j’écoute Erik Satie, je suis traversée par des émotions étranges, où se mêlent, se tissent puis se dénouent quelque mélancolie, de la nostalgie et une certaine espièglerie. Les Gnosiennes convoquent irrésistiblement une transe, comme un écho auréolé de brume juste avant l’aurore, éveillant mes sens par leur hypnotique déroulé…

Comment résister au magnétisme de cet enfantin compositeur ? Entrons, le temps de quelques pages, chez ce singulier personnage… Claude Clément nous prend par la main et nous dépose dans un coin de l’appartement de Satie. C’est le petit matin, et le réveil sonne à « six heures, six minutes et six secondes précises. ». Le petit déjeuner sera blanc, car Satie ne mange « que des aliments BLANCS ». Rigide, le musicien calibre son quotidien mais sa musique, elle, s’envole et se joue des injonctions et autres codes.

Tantôt adulé, tantôt délaissé… Un jour colérique, le lendemain neurasthénique… Le matin sur scène, l’après-midi reclus chez lui, Erik Satie composait au gré de ses tempêtes internes. En sa détonante et fantasque compagnie, Claude Clément nous fait cheminer dans la vie de l’homme, décoller, planer, trébucher puis elle nous déroute carrément : il ne faudrait pas que Satie devienne prévisible.

Imprévisible : tel est le maître mot du spectacle que René Clair, Picabia et Satie mettent sur pied. Mais plus imprévisible encore que les artistes est la maladie, qui frappe sans préavis. La première représentation est annulée car le chorégraphe ne peut sortir de son lit. Relâche est reportée : c’est fâcheux mais le drame enfle et crève quand Satie découvre qu’on lui a abîmé son parapluie chéri !

Clémence Monnet nous immerge dans un surréalisme esquissé, fondu, anguleux, malicieux… Je ne sais si je trouve ses illustrations davantage poétiques ou fantastiques de par le nombre de clins d’œil et autres références qu’elles y a semées, saupoudrées, dissimulées à l’ombre d’une coquille de moule ou par le trou d’une serrure… Quant au noir, il claque, enveloppe, se répand, menace puis cède en explosion de couleurs au triomphe du spectacle ! C’est juste magnifique…

Erik Satie était un solitaire qui ne goûtait que modérément à la solitude, un précurseur non assumé, un généreux égocentrique qui avait quitté sa Normandie pour un petit studio proche de Paris. Les vagues de sa musique ont ceci de fascinant : de rassembler sur un clavier toutes les facettes de l’artiste une note à la fois…

Alors chut, Pas comme tout le monde Monsieur Satie, non, surtout pas comme tout le monde, et c’est très bien ainsi…

Chapeau bas, bravo et merci Claude Clément et Clémence Monnet pour cette étonnante rencontre avec Erik Satie ! Pour celles et ceux qui se promèneront dans ces pages, rendez-vous à l’écoute des morceaux cités dans l’album, si vous êtes curieux et gourmand.s (peut-être) de valse du chocolat aux amandes… par exemple !

La Tisaneuse

Maiwenn Vuittenez

Zébulo éditions

En dessous de cette couverture végétale, une promenade extraordinaire nous plonge dans la nature réunionnaise. Entre ces pages qui fleurent bon la forêt tropicale, la transmission, les vertus des plantes, la pleine lune, réveillons nos sens…

La grand-mère est une tisaneuse et aujourd’hui, pas question de laisser sa petite fille profiter du sommeil loin dans la matinée ! C’est justement le bon moment pour aller faire cueillette dans le jardin, faire connaissance avec les noms curieux des plantes. Attentive, studieuse, captivée, l’enfant écoute, sent, découvre, effleure du bout des doigts les écorces, feuilles, pétales…

Certaines plantes sont vertueuses ; d’autres sont dangereuses. Le respect de la nature se faufile jusqu’à nos oreilles quand on devine, dans les murmures de l’aïeule, les douces paroles qu’elle lui adresse. A l’ombre du bois de senteur, le bruissement du vent se fait trait d’union entre les ancêtres et le présent. Mais il est l’heure de rentrer à la maison pour préparer une extraordinaire tisane !

L’hommage aux plantes médicinales vibre de la force de cette île exceptionnelle. Au milieu de ce camaïeu verdoyant, foisonnant, Maiwenn Vuittenez nous fait faire un bond dans le temps, à l’époque où les tisaneurs et tisaneuses étaient à la fois les médecins et les pharmaciens, en d’autres termes, les garants de la connaissance des remèdes. Ici point de sorcellerie, mais une relation au végétal faite de respect, de reconnaissance et de patience. Il devient alors évident que la grand-mère initie la fillette à ses secrets en cultivant le mystère. Les sens sont émoustillés, la curiosité se dresse aux aguets avant que l’enfant puisse enfin goûter à l’étrange et magique breuvage…

Qu’il est savoureux de plonger dans cet album, où l’on rencontre les traditions dans l’ici et maintenant. Point besoin d’avoir fait des années d’études pour cultiver le bon sens et un coin médicinal dans son jardin. Avec une pincée de poésie et des pages transparentes comme un voile qui se lève doucement, La Tisaneuse envoûte, infuse, nous prend par la main et susurre « prenez le temps… »

Comme la magie n’est pas si loin, Maiwenn Vuittenez nous fait profiter de la compagnie d’un compagnon félin qui semble en savoir bien plus long que nous sur la question !

Ces pages ouvriront probablement la boîte des souvenirs d’enfance. Ma grand-mère n’était pas une tisaneuse, mais c’était la reine des tartes aux cerises et dans son jardin, il y avait un gros tilleul… De fil en aiguille, ces mêmes pages me ramènent à l’année que j’ai passé sur cette île, et à la fascination que la végétation luxuriante exerçait alors sur moi…(et je tairais volontairement la voracité des moustiques… oups !). Que l’on connaisse ou non la Réunion, vous percevrez assurément le dépaysement permis par ces pages fabuleuses. J’ai goûté à tant de délices : thé blanc à la citronnelle péi, miel de baies roses, pâte de tamarin… pour ne citer que ceux-ci. Je me souviens de cette grand-mère sur le marché qui disait « Si tu es malade, mange de l’ananas ! ». A bon entendeur…

L’herbe du diable

1630 – une sage-femme à Cologne

Benjamin Laurent et Claire Martin

Jungle Ramdam

Depuis la nuit des temps, les femmes enfantent entre elles. La transmission se fait à l’oral, par l’expérience sur le terrain de l’accompagnement des grossesses et de l’accouchement. Ce moment se veut aussi douloureux que miraculeux. Il se conclue parfois fatalement pour la mère ou son enfant. Accompagner les couches exige connaissance, sang-froid, réactivité, patience, savoir-faire, empathie…L’apprentissage de cette mission est long, rigoureux, et dangereux. Au 17e siècle à Cologne, être sage-femme et ne pas être assimilée aux hérétiques ou pire aux sorcières est un combat de chaque instant.

Justina est l’élève de Garance, une sage-femme réputée. Elle-même fut l’élève d’Adélaïde qui lui a enseigné la connaissance des plantes, la préparation des remèdes, les gestes qui peuvent sauver en cas de problème. Nuit et jour, Garance et Justina visitent les femmes enceintes, surveillent le déroulement de leurs grossesses, soulagent leurs maux quand c’est nécessaire, les rassurent… Les accouchements se sauraient se dérouler sans elles. Mais il leur faut user d’une extrême prudence. L’Inquisition traque les sorcières. L’Église interdit régulièrement l’usage de plantes jugées maudites, contrariant terriblement le travail des sages-femmes.

Dans ce milieu où l’autoritarisme masculin fait du patriarcat la seule référence, où les dénonciations arbitraires débouchent sur les procès de polichinelle, où des bûchers sont érigés tous les jours, appliquer à la lettre les exigences cléricales semble être la seule chose à faire pour garantir sa réputation et sa vie.

Garance exerce sa mission avec rigueur, se pliant aux injonctions catholiques, renonçant à l’utilisation de la belladone devenue « Herbe du diable », déclarant scrupuleusement toutes les naissances sur les registres paroissiaux. Sa foi vacillera quand Adélaïde est arrêtée pour sorcellerie.

Si cela renforce pour un temps sa conviction de respect des règles, devant la détresse d’Elsa, jeune femme noble et enceinte suite à une relation adultérine, la sage-femme rencarde loin d’elle la morale le temps d’un nouvel accouchement. Elle ignore alors que ce seul pas de côté va l’entraîner précisément dans l’antichambre de l’enfer… et la voici accusée de sorcellerie devant un tribunal composé exclusivement d’hommes.

Pour être venue en aide à une femme dans la souffrance, Garance voit sa vie mise en jeu sur quelques supposées allégations. Jugée coupable avant même de pouvoir se défendre, ses arguments de défense déformés à dessein, il semble que l’issue ne fasse pas de doute. L’injustice flagrante nous prend aux tripes et on voudrait plonger dans les pages pour tirer Garance de ce cauchemar. C’est sans compter sur la loyauté d’Elsa. Jugeant que la vie de Garance vaut davantage que sa réputation, sachant les risques encourus pour sa vie, celle qui a mis au monde un enfant illégitime défie frontalement le tribunal masculin.

La vie nous met en permanence devant des choix à faire. Des convictions jadis rigides s’assouplissent. D’autres se renforcent. L’essentiel parvient toutefois à se faufiler et à faire entendre sa voix. Quand il y a dans la balance la mort ou la vie, l’instinct de la sage-femme penche irrémédiablement vers la vie. Surtout quand il s’agit d’avorter des femmes désespérées, pour lesquelles le risque suicidaire est réel.

Benjamin Laurent exhume de l’Histoire cette période peu glorieuse en vérité, où près de 60 000 personnes ont péri dans la chasse aux sorcières. Quelle abominable association de malfaiteurs que l’union de l’Église et de la noblesse. Les uns craignent de voir la science de ces femmes remettre en cause le joug religieux, les autres veulent maintenir le peuple et les femmes en position d’infériorité. L’éducation n’étant pas une priorité, il était facile de jouer sur la crédulité et la superstition pour justifier des exactions commises sur celles qui sont, en réalité, les précurseurs de la science pharmaceutique.

Entre ombre et lumière, place publique et intimité des masures, Claire Martin illustre avec brio l’alternance entre la vocation absolue de Garance et Justina, et les dangers qui rôdent dans l’ombre. Elle nous fait passer des ruelles mal famées aux salons cossus des seigneurs. Elle ne nous épargne pas la détresse, la violence, le désespoir et les dilemmes, les fronts plissés de douleur, les larmes, le sang sur les mains quand l’enfant vient. La sororité rompt les frontières de rang et je suis secouée de voir comment on réussit à dessiner l’universalité de la féminité.

Est-il besoin de le préciser : cette lecture m’a happée ! Il y a urgence à se rappeler du chemin pour en arriver au droit d’avorter et de reconnaissance du métier de sage-femme. Ce qui avait cours au 17e siècle en Europe et en Amérique du Nord m’inspire un goût de bile qui se renforce quand je songe que ça a lieu à notre époque. Faut-il que les femmes soient l’incarnation d’une rare puissance pour qu’on cherche à ce point à les contrôler dans leurs chairs ? L’herbe du diable est un hommage-documentaire pour toutes celles qui depuis la nuit des temps, sont présentes par vocation auprès des femmes. C’est une fenêtre historique sur celles dont les vies furent sacrifiées, à celles qui ont continué en dépit du danger. La remise en perspective conduit à poser un regard reconnaissant sur les sage-femmes d’aujourd’hui, héritières de tout ce laborieux cheminement.

Il m’amuse de songer à celles de plus en plus nombreuses qui, au nom d’une passion bien légitime pour l’herboristerie, aiment à se qualifier de « sorcières ». Même moi je vais décider, selon les petits maux du moment, de me faire une infusion de mauve et de menthe poivrée, d’anis avec de la lavande, ou de jeter dans une eau chaude quelques brins de thym avec une cuillerée miel…

Aux sorcières d’hier et d’aujourd’hui, à ces femmes qui soignent, aident avec science et patience, aux connaisseurs des vertus des plantes, à Benjamin Laurent, Claire Martin et aux éditions Jungle : MERCI !

Le rêve de Chan-Hui

Heyna Bé et Baptistine Mésange

Cipango

C’est un album que j’aime fort, depuis longtemps. Il est grand temps que je vous le présente.

Avec des « SI » Chan-Hui le panda rêve d’une autre vie.

Être quelqu’un d’autre, avoir d’autres couleurs, réaliser des choses extraordinaires : les idées foisonnent. Au conditionnel, Chan-Hui imagine des possibles impossibles (du moins tant qu’on est un panda). Taquiner l’astre solaire ou les arcs-en-ciel : ces aspects l’enchantent, comme en témoignent les illustrations.

Toutefois, vient le moment où les rêves s’éloignent et la réalité reprend sa place. Changer ouvrirait des perspectives, mais il y aurait la contrepartie de devoir abandonner la sécurité de la tanière, se confronter à des risques nouveaux, être seul. Chan-Hui réfléchit. La nuit portant conseil, il lève les yeux au ciel et profite de la beauté du moment présent.

Vaste chemin que celui de l’acceptation de soi. Quand il grandit, l’enfant arrive à ce moment où la conscience de soi amène la comparaison avec autrui.  Une envie d’être différent pointe le bout de son nez. Parfois elle peut se muer en jalousie, défaut de confiance en soi, dévalorisation. Comment accompagner ces doutes ?

Peut-être serait-il bon de prendre un instant pour considérer les limites de ce que l’on envie si fort. De prime abord, la vie d’un oiseau semble idéale pour le petit panda. Pour lui qui a tellement conscience de son ancrage terrestre, quelle chance s’il pouvait un jour décoller du sol. Cependant, comme toute médaille a son revers, qu’y a-t-il derrière celle-ci ?

Puisqu’il faut faire avec ce que l’on est, plutôt que de fuir ou lutter, si on se réconciliait ? C’est bien d’être un panda. C’est chouette d’être soi. C’est sur ce terrain qu’Heyna Bé fait cheminer petits minots et grands adultes. Avec simplicité et poésie, elle déroule les doutes, les remises en question et une conclusion qui en surprendra sûrement plus d’un enfant ! Aux crayons, Baptistine Mésange, l’illustratrice au nom si poétique qu’on ne saurait douter de la délicatesse de ses illustrations. (j’aurais envie de toutes vous les montrer, mais je me retiens). Avec ce tendre duo autrice-illustratrice, suivre Chan-Hui dans la forêt de bambous, près du cerisier, c’est une invitation à regarder nos propres ailes avec bienveillance… Pour cela, croyez-moi, il n’y a pas d’âge !

Légendes Celtiques

Déesses, Druides et Héros

Illustrations de Krystal Camprubi

Marike Van Der Horst et Vanessa Callico

Éditions Le Héron d’Argent

Par où commencer pour parler d’un ouvrage aussi magnifique. Il tient de l’écrin, précieux, recélant sous les dorures des secrets, des histoires magnifiques, tragiques, poétiques. La force des plumes de Marike Van Der Horst et Vanessa Callico réside dans la narration, véritable prête voix des conteurs de jadis. A les lire, on se retrouve comme par enchantement dans une auberge où crépiterait un feu salutaire, et où quelque nomade raconterait les légendes fondatrices et les destins hors du commun. Serait-ce en Irlande, en pays Gallois, ou peut-être dans la mystérieuse Bretagne ? Nous voyageons dans le temps et passons de la lande aux côtes battues par les vents, d’un bord calme de lac à une citadelle perchée.

Les présages se mêlent aux songes, les intuitions aux prédictions. Les chevaux sont montures, amis ou témoins malchanceux des combats. La proximité avec la nature, incarnée par la déesse Dana, s’entend comme une évidence. L’hommage vibrant aux énergies sylvestres est grisant. Il me laisse le cœur battant et le sentiment d’un écho doux amer, réveillant la conscience qu’il est urgent de tisser à nouveau du lien avec les éléments de la Terre-Mère, alias nos racines et le terreau de nos futurs bourgeons.

L’amour courtois, l’amour passionné, les amours contrariés sont racontés. On pourrait envier la pureté de ce sentiment, ou frémir devant les détresses et tourments subis par les protagonistes. Dans les légendes, la vie est dépeinte avec sa part d’enfer et de magie.

Les illustrations sont enchanteresses. Le sacré est omniprésent. Les créatures imaginaires inspirent effroi et fascination. Les animaux incarnent une innocente majesté doublée d’une proximité si rassurante. Les figures humaines sont belles. Juste belles, avec tout ce que cet adjectif peut recouvrir. C’est le grand talent de Krystal Camprubi qui s’exprime. Sous ses pinceaux se dégage un réel magnétisme . Les légendes apparaissent avec force et légèreté, pudeur et passion, solennité parfois, espièglerie aussi !

Les contes et légendes celtiques ont été la courte-échelle qui m’a remis le pied à l’étrier de l’imaginaire, il y a quelques vingt ans de cela (déjà !). Ma collection de livres illustrés accueille celui-ci avec un respect et une fascination qui n’ont pas pris une ride (contrairement à moi… ). Je continuerai donc à deviner derrière les fleurs, les corbeaux, le chant des ruisseaux les clins d’œil des enchantements d’antan.

La malédiction des cornichons

Jean-Pierre Kerloc’h et Delphine Durand

Didier Jeunesse

C’est barré, perché, déjanté !

C’est malicieux, délicieux, dangereux ? Après tout s’il s’agit d’une malédiction, mieux vaut être prudent…

Jean-Pierre Kerloc’h guide la plume de cette histoire où tout aurait pu bien se passer, mais ce n’est pas le cas.

Le roi Croûton le Bien-Aimé règne paisiblement sur son royaume où la nourriture est abondante et les habitants gentils. Avec la reine Bégonia et leur fille la princesse Bleuette, ils profitaient sereinement de leur havre de paix. Jusqu’au jour où tout allait être chamboulé : une graine de cornichon arriva céans. Et ce qui devait arriver arriva, tout le monde se mit à consommer des cornichons car le Cornichonnier royal était un arbre très productif, et que « tout est bon dans le cornichon » (c’est bien connu).

Un jour où le roi était parti à la chasse, il fut pris à parti par quelqu’un de relativement agressif : la fée Gafatapoire ! Comme le roi obtempéra partiellement au manque de politesse de cette dernière, qui réclamait ni plus ni moins que de (bouffer) manger son sandwich… il lui tendit le casse-croûte mais il en gardant pour lui le petit cornichon. Grosse erreur ! La sorcière lui lança une malédiction : à partir de ce jour, puisqu’il les aimait tant, il deviendrait le roi des cornichons !

Une société de cornichons : vous aviez déjà vu cela ? Le sous-texte serait-il ironique, tragique, lucidement satirique ? Le pauvre Croûton se retrouve vite cerné par une épouse cornichon, une première ministre cornichon, et même un cheval cornichon ! Vite, il n’y a plus qu’à aller trouver le sorcier Sahirabin (et espérer qu’il trouve une solution à toute cette pagaille cornichonnière !). Car un royaume de cornichons, faut bien l’avouer : ça craint !

La langue se réinvente, les néologismes en cascade pimentent le tout et ne manqueront pas de faire sourire les plus grands. Le rythme est truculent, la méchante est très méchante (et moche cela va sans dire) et la solution est loufoque : c’est du grand Jean-Pierre Kerloc’h !!! Aux illustrations, Delphine Durand sublime la cocasserie de l’histoire avec des personnages tout en rondeurs, des couleurs qui claquent, et un chapeau pointu (turlututu !) pour la sorcière- la fée ? Bref, vous voyez de qui je veux parler.

Carabosse n’a qu’à bien se tenir. Je capitule devant la force comique de cet album, qui détoure les contes et les pandémie… et j’en veu’z’encore ! Pour ce qui est de la malédiction contagieuse, le remède sera finalement assez simple et tout se finira bin.

Moralité : il faut se méfier des cornichons qui n’auraient pas été solidement vinaigrés (ainsi que des vieilles femmes belliqueuses, et aussi des végétaux invasifs). Si le conte peut finir, pas le rire… Lui il a encore de longues heures devant lui, et les croûtons aussi !

Fabuleuse heure bleue

Bernadette Gervais

Gallimard Jeunesse Giboulées

Ouvrir les yeux pendant que dure l’heure bleue : telle est l’invitation de ce grand album imaginé par Bernadette Gervais.

Vous connaissez l’heure bleue bien entendu ? Pour celles et ceux qui la découvrirait, c’est un moment unique du petit jour où la nuit commence à s’installer. Pendant ce trait d’union entre diurne et nocturne, le bleuté du ciel change. Il se fait plus sombre et si vous tendez l’oreille, vous le reconnaîtrez par le chant des oiseaux, qui semblent se donner rendez-vous à ce moment précis avant de laisser la place à la faune de la nuit.

Fabuleuse heure bleue nous emmène en promenade au crépuscule. Dans le ciel, la lune et les étoiles s’allument pendant que les corolles de fleurs se referment. Les prédateurs et les papillons colorés sortent alors que les oiseaux et volatiles se mettent à l’abri dans leurs nids ou…leurs poulaillers ! Le potager devient alors le restaurant des gastéropodes alors que l’outremer se répand. Les rayons de l’astre lunaire éclairent faiblement la place et ceux qui ont tout intérêt à rester discrets sortent prudemment… pendant que d’autres s’envolent avec détermination ! Chut… si on tend l’oreille, on pourra entendre le chant des grenouilles, ou le bruissement des chauves-souris.

Quel hommage à la nature !

Quelle belle promenade si riche pour les sens !

La nuit est magnifique, séduisante, révélatrice de toute la magie qui accompagne la vie des noctambules. Et puis il faut le souligner : quelle animation ! Bernadette Gervais a choisi d’utiliser des couleurs claquantes qui contrastent avec les représentations habituelles du soir. L’invitation à l’observation n’en est que plus tentante. Pour la contemplatrice que je suis, inutile de vous dire que je suis conquise !

Et, pendant que la lune monte, que les étoiles brillent de plus en plus fort, que dehors se fait le théâtre des prudents, le sommeil prend l’enfant dans ses bras. Dommage, il est en train de rater le spectacle… En attendant qu’il puisse en profiter en vrai, on pourra déjà lui raconter.

Tu es ici

Zach Manbeck

Langue au chat

Avec sa jolie couverture qui fait des enfants des rayons de soleil, on pressent que le ton de l’album sera emprunt de bienveillance.  C’est avec un doux impératif que l’auteur adresse un message à ses jeunes lecteurs. Différents verbes d’action se succèdent, de ceux que tout le monde a un jour expérimenté, ou expérimentera : se lancer, trébucher, glisser, pleurer, explorer, ouvrir les yeux sur la vie. Avec des couleurs chaudes qui portent les illustrations, on rencontre un joli et inclusif groupe d’enfants.

Ouvrant la voie du cheminement, que l’ambiance soit lumineuse ou faite de pénombre, toujours il y a encore des pas à faire qu’on présente un handicap ou qu’on soit sur nos deux jambes. Cependant Zach Manbeck ne berce pas d’illusions son lectorat : parfois la vie pique, érafle, fait mal, peur. J’aime l’idée qu’il présente, qu’on puisse traverser l’enfance et ses épreuves parfois bien accompagné, parfois seul car il vaut toujours mieux respecter son propre rythme plutôt que de chercher à suivre celui des autres.

Il semblerait aussi qu’il y ait une place pour chacun et chacune, quelle que soit sa couleur de peau, sa religion, son apparence. La vie étant une palette infinie de choses à observer, d’animaux à suivre, d’activités à tester, de musique à écouter, de rêve à construire, il y en a pour chacun/chacune.

C’est chouette de croiser ce petit album « mode d’emploi de la vie ». Il est suffisamment subtil pour que les grands puissent profiter de son joli message. C’est évidemment pour cela que je suis tombée sous son charme…

Pisse Mémé

Cati Baur

Dargaud

(un petit pas de côté d’avec la littérature jeunesse… ce n’est pas le premier, ça ne sera pas le dernier…)

Rien que le titre… et me voilà déjà conquise à 50%. (On est une accro à l’eau chaude Clara ? Oh rien qu’un petit peu…)

Les 50% suivants n’ont pas tardé à suivre : en fait, je pense qu’après une dizaine de pages c’était gagné. Alors alors, de quoi ça parle Pisse Mémé ? C’est une histoire d’aujourd’hui : quatre quarantenaires se retrouvent dans un bar un soir pour fêter un anniversaire. Au détour de quelques bières, alors que la tête commence vaguement à leur tourner et que les inhibitions sont reléguées bien au fond du placard, elles imaginent ouvrir ensemble un bar à tisanes où il y aurait un coin yoga, un espace librairie, des bons gâteaux, et même que ce lieu il s’appellerait… (roulement de tambour, suspense suspense) : Pisse Mémé !!!

Du rêve à la réalité, il faut parfois le coup de pouce d’un héritage, et voilà le projet qui se met en branle. C’est ainsi que Marthe et Camille (jumelles de leur état), Nora et Marie se lancent dans une campagne de crowdfunding doublée d’une traque immobilière de la perle rare. Le projet se veut bio, écolo, partiellement végan (ou très végétarien), engagé pour le circuit court et la débrouille.

Il m’a fallu quelques heures pour dévorer, que dis-je, déguster, siroter, me RÉGALER, me délecter de cette bande dessinée. Est-ce que c’est parce que Cati Baur a eu le chic de rassembler en un ouvrage des choses qui me sont proches, comme les chats, le yoga, l’eau chaude dans une tasse quelles que soient les herbes qui y infusent, la pâtisserie, un certain cheminement de vie en marge du moule sociétal… ? Aurait-on ouvert ma boîte crânienne pour regarder à la loupe ce qui s’y trouve ? Bah, peu importe. L’important ce sont ces tranches de vie, la gouaille joyeuse, les ressources de ces quatre filles. Elles campent avec justesse, pudeur et authenticité la peur, les doutes, le désespoir, la détermination (voire la rigidité par moment), le lâcher-prise (avec ou sans coup dans le nez).

Elles sont mariées, en concubinage, célibataire célibattante, mère ou pas, avec ou sans chat/chien, bricoleuses du dimanche, hétéro ou homo… Elles arrivent toutes dans le tournant où l’on se demande si notre vie est raccord avec nos valeurs, si on aura encore l’énergie de tenir bon la barre et le vent dans un job dont la finalité nous questionne.

Bien, maintenant que j’ai fait l’aveu d’être pile et face le lectorat ciblé par Pisse Mémé, j’espère vous avoir donné un petit peu envie de plonger dans cet ouvrage (que vous soyez à l’aube de vos quarante piges, ou pas. Que vous soyez dans une pseudo crise existentielle, ou pas. Que vous soyez devant plusieurs choix à faire, ou pas !).

Je terminerai en adressant un remerciement doublé d’un clin d’œil à Cati Baur, pour tant de finesse, de points communs, pour le clin d’œil à Friends, les vieilles pies inspirantes, pour cette magistrale lettre de démission !

Je conclurai ce billet en disant que Pisse Mémé c’est bon comme une verveine… ou un mojito ! (team Rhum, et toc !)