Sacha a rendez-vous avec Esther

Xavier Bruyère

L’école des loisirs

Parfois dans la bibliothèque d’une amie on trouve une petite merveille. C’est ainsi que j’ai rencontré Sacha et Esther. En avant pour une histoire d’amitié, d’anniversaire, et plus si affinités.

Sacha a préparé un cadeau pour l’anniversaire de son amie Esther : un poème. Il a très envie de lui lire mais il n’est pas arrivé le premier. Auprès d’Esther il y a déjà Odilon, et Rémi, puis Anne qui les rejoint. Décidément !

Sacha propose à Esther une promenade sur son radeau : enfin un peu d’intimité. C’est sans compter sur la météo et la chute dans l’eau. Oh c’est bête, ils vont devoir passer la nuit sur une petite île. Sacha est ravi, il s’apprête enfin à dire son poème…ou pas. Esther, elle, s’endort vite laissant Sacha déconfit.

Le jour se lève. En attendant le réveil de Sacha, Esther s’éloigne pour cueillir quelques fleurs. Bien mal lui en a pris : elle se retrouve nez à nez avec un loup pas content du tout ! Pour défendre son amie, Sacha attaque : en avant les coups de parapluie (faut pas le chercher Sacha !).

Le loup s’excuse : c’est un malentendu. Il aime ses fleurs c’est tout, il ne voulait pas faire peur. Il va même les aider à rentrer en leur prêtant une barque. Esther en profite pour demander à Sacha ce qu’il voulait lui dire la veille au soir…Sacha se prépare, le poème s’envole, ils sont arrivés, les amis sont là, Esther et tous sont tout ouïe :  y a plus qu’à : Sacha se lance. (Mission accomplie). Esther est conquise semble-t-il… C’est-y pas mignon tout ceci ?

Encore une histoire qui se déroule au fil de l’eau. Même s’il y a des imprévus sur le chemin, notre héros chat ne se décourage pas. Les phrases sont courtes, le rythme est varié, c’est agréable à lire et à raconter.

Le cadeau sous forme de mots : j’adore ! Pas besoin d’offrir un bien matériel. Une belle intention, ça peut être très chouette et faire tomber les demoiselles. Sacha qui voulait de l’intimité pour lire son poème : c’est réussi. Il aurait pu se dégonfler, repousser, abandonner : même pas. Il a assumé le poème et les sentiments.

Ce qui a fait mouche chez moi : les illustrations ! Ce petit côté « à l’anglaise » m’a renvoyée dans l’univers de Béatrix Potter et Kenneth Grahame. Les animaux sont humanisés et évoluent dans un environnement relativement bienveillant où le méchant ne l’est pas vraiment. Les petites anicroches se finissent bien. C’est bucolique, romantique et poétique.

La promenade champêtre est terminée, je referme le livre avec  comme une envie de lire de la poésie au bord de l’eau.

(Merci à mon amie Esther pour la découverte de cet album)

A partir de trois ans.

Razina la sage sultane

Nezha Lakhal-Chevé et Anne Buguet

Editions Afrique Orient, collection Tiara Jeunesse

Le coup de foudre ne prévient pas. C’est ce qui arrive au prince Mahmoud quand il rencontre par hasard Razina.

Mahmoud c’est un prince avec tout le décorum : classe, richesse, palais, parents. Comme c’est aussi un humain, un jour après une longue chasse il demande à une jeune femme un peu d’eau. La jeune femme (Razina, vous l’aurez compris) lui tend une outre et ce faisant, comme elle est très belle, elle entre dans le cœur du prince.

Mahmoud, le cœur échauffé, lui fait une demande en mariage (clac comme ça, là tout de suite). Razina, avant de lui répondre, voudrait savoir quel est son métier. Le prince lui répond qu’il est prince et que cela lui suffit bien. Razina, qui n’est pas princesse et qui ne manque pas de bon sens, lui fait cette réponse :

Mahmoud ne s’attendait pas à ça. Mais tant qu’à être sincèrement amoureux, autant que ça en vaille la peine : il décide d’apprendre le métier de tisserand. Au bout d’un an et un tapis plus tard, Mahmoud offre ce dernier à Razina et le mariage peut enfin être célébré.

S’écoulent quelques années paisibles quand Mahmoud devient sultan. Soucieux de connaître son pays, il part en tournée avec son vizir. Dans un village, ils tombent dans un piège et se retrouvent prisonniers d’un brigand. S’ils ne travaillent pas, ils seront tués, tout simplement. Mahmoud retrouve rapidement le tisserand qui est en lui. N’ayant pas révélé son identité, il envoie le brigand vendre le tapis auprès de la sultane Razina. Fine mouche, elle arrivera à confondre le brigand et sauvera son époux (c’est beau l’amour).

Moralité : c’est bien d’être capable de fabriquer quelque-chose de ses dix doigts ! Si un statut social est éphémère, le savoir-faire gagne ici es lettres de noblesse. La leçon est plaisante : le vent peut changer mais quand on a un vrai métier, on retombe toujours sur ses pieds. (C’est curieux, cela me rappelle beaucoup de faits divers sur fond de spéculation, scandale et descente sociale vertigineuse…)

Razina nous donne une autre leçon : la gestion du coup de foudre. Elle aurait pu accepter la demande de Mahmoud illico presto et à l’issu de l’histoire, elle aurait été veuve. Fin de l’histoire. Elle a choisi une autre option : les papillons dans l’estomac, l’attirance réciproque c’est passager. Les vrais sentiments demandent plus d’investissement. Il a joué le jeu Mahmoud : il a pris le temps d’éprouver ses sentiments en accédant à la demande de sa belle. Sincère gage d’attachement, n’est-ce pas ?

C’est une histoire belle à lire et à raconter à haute voix. C’est qu’elle a quand même été écrite par la conteuse franco-marocaine Nezha Lakhal-Chevé. Le rythme de l’histoire varie en fonction des péripéties : oh c’est déjà fini ! Pour accompagner cette belle histoire orientale, Anne Buguet nous offre de délicates illustrations orientales, entre représentation à la japonaise et ambiance mauresque : on plonge dans cette ambiance qui sent bon le thé à la menthe.

Avec cette histoire, je vous souhaite un bon voyage !

A partir de cinq ans

Réveil

Hector Dexet

Éditions Amaterra

Il faut regarder et inventer l’histoire car ici, point de mots. Comme le printemps vient d’arriver, c’est le moment de vous présenter ce Réveil.

Des traces de pas dans la neige, celles d’un homme.

Puis celles d’un plantigrade.

Un phoque au loin, un igloo et un trou pour la pêche.

Le soleil, timide au début qui se dévoile au fil des pages, ces pages découpées qui nous accompagnent sur la lente transition entre l’hiver et le printemps. La neige commence à fondre là-bas. Les rennes grignotent les éparses brins d’herbe pendant que le harfang des neiges guette le lièvre pour en faire son petit déjeuner.

Le soleil est là, le vert tendre devient prairie et terrain de jeu de la faune. Plus il chauffe, plus il réchauffe, plus les découpes rétrécissent, plus les traces de pas se réduisent. Mais au fait, qui suit-on ?

Encore quelques pages, les insectes et les volatiles déplient leurs ailes comme les fleurs leurs pétales et là, dans le pré, une paire de bottes délaissées pour une reconnexion à la terre, une pause au soleil. La progression dans les découpes page après page : j’adore ! La nature fait les choses progressivement, aussi on découvre de pas en pas, les petites touches du printemps qui s’affirme.

Merci Hector Dexet pour cette fin d’hiver rassurante qui donne envie d’attraper ses bottes pour sauter dans les flaques et flâner dehors. Le froid et le blanc cèdent peu à peu aux couleurs vives et franches. Le petit homme est présent en filigrane laissant libre cours aux animaux d’apparaître, de jouer, de profiter eux aussi de l’arrivée du printemps.

Que faire du champ libre du « sans texte » ? C’est une bonne occasion de créer l’ambiance : plutôt mode « enquête » (à qui sont ces empreintes) ou plutôt mode « description » (alors là dans le cercle polaire pour pêcher il faut faire un trou dans la glace…), ou autre chose, ne trouvez-vous pas. ? C’est chouette, ça laisse plein de portes ouvertes.

Cet album sans parole se fait médiateur de communication : il serait dommage d’en faire un outil de torture pédagogique avec une injonction à la dénomination (c’est quoi çaaaaaa ?). Comme pour la surprise de la découverte à chaque page tournée, laissons-nous surprendre par le moment de partage. Merci l’instant présent.

Ce livre est une promenade, une redécouverte. Il est propice à l’observation de ce réveil de la vie végétale et animale après le sommeil hivernal. Peut-être que le silence l’emportera, auquel cas l’histoire restera à l’intérieur des esprits…Peut-être que les mots accompagneront la promenade…Peut-être autre chose !

Je vous souhaite de belles promenades (dès que cela sera à nouveau possible) avec les yeux grands ouverts et des pauses nez au soleil.

Mon animal TOTEM

Virginie Téoulle et Claire Le Roy

Magellan et Cie

Ce n’est pas un album classique que je vous présente aujourd’hui.

Et c’est par une question que la présentation va commencer : c’est quoi un animal totem ?

Il y a plusieurs angles de réponses. Je n’aurai la prétention d’être exhaustive sur ce sujet. Voici quelques éléments pour comprendre : l’animal totem se retrouve dans certaines cultures comme les amérindiens, les inuits, certains groupes africains…dans les populations autochtones qui vivent en considérant que l’homme est en échange avec tout ce qui l’environne : éléments, terre et ciel, monde végétal, minéral et animal.

S’il concerne une tribu, l’animal totem est vénéré comme un dieu, un ancêtre. Il a un rôle protecteur et est respecté en tant que tel.

Si on parle de l’animal totem d’une personne, c’est un peu pareil que pour la tribu mais à une échelle individuelle. Chacun, pour peu qu’on ait une conscience spirituelle-chamanique-énergétique (choisissez le terme qui vous convient) peut avoir un (ou plusieurs) animal totem. Il ne s’agit pas de l’animal préféré, mais d’un animal dont les qualités, l’énergie feraient écho à notre personnalité profonde, essentielle. Comme tout cela est lié à notre état d’esprit, c’est potentiellement évolutif.

Les chamanes disent que nous ne choisissons pas notre animal totem : c’est lui qui se manifeste (désolé si vous adorez les chevaux et que vous avez un totem ours…). Étant une grande amoureuse des animaux et curieuse sur le sujet de l’animal totem en général, vous comprendrez l’attrait immédiat que cet album a exercé sur moi.

Qu’on y croie ou pas, là n’est pas la question ni le débat. Le duo Virginie Téoulle et Claire Le Roy nous proposent de rencontrer plusieurs animaux. Qu’ils évoluent sur terre, dans les airs ou dans la mer, qu’ils viennent d’un pays chaud ou froid, qu’ils soient tout petits ou bien plus grands que nous, il y aura de quoi faire écho à bien des sensibilités.

A chaque double page, un animal apparaît avec une courte description faite sous un angle symbolique, s’accordant sur les qualités et potentialités. Trois mots sous l’animal résument le profil de personnalité auquel on pourrait, peut-être (ou pas) s’identifier.

Cet album n’aborde donc pas les animaux sous un angle descriptif documentaire. C’est autre chose. C’est une passerelle vers une magie universelle : l’i-magie-nation. D’ailleurs je ne sais pas comment les enfants peuvent réagir à la découverte de cet album, au demeurant sobrement magnifique. Pas de déferlante colorée ici, la sobriété du noir, du blanc, quelques touches de sépia, un brun léger le tout sur fond blanc suffisent pour mettre en valeur les représentations de la chouette harfang, de la mygale, du gorille, de la panthère des neiges, du zèbre, du béluga et de quelques autres…

Au premier abord, on peut ne voit qu’un animal. Si on s’attarde à regarder d’un peu plus près, on pourra repérer que des petits humains se sont invités auprès des animaux. Il n’y a pas de domination, juste un échange, un accompagnement mutuel entre éléments vivants.

C’est un bel album qui nous met sur un chemin de possible rencontre avec nous-même, avec notre part mystiquement animale. Quel passionnant voyage !

Le bateau de Monsieur Zouglouglou

Coline Promeyrat et Stefany Devaux

Didier Jeunesse

Valeur sûre !

De tous les contes randonnées rencontrés, il fait partie de mon top !

Presque dix ans que je travaille avec lui : je ne m’en lasse pas.

D’une coquille de noix Monsieur Zouglouglou fait un bateau. (Monsieur Zouglouglou, un délice à prononcer ! Souvent il est rebaptisé Mr Glouglouglou par les petits : j’adore !!)

Dans son bateau il chante. Son chant attire une souris, qui demande si elle peut le rejoindre pour la promenade. Monsieur Zouglouglou est ravi !

Ils auront ensuite la compagnie d’une rainette, puis un lapin et même un chat, même si pour ce dernier ils ont tous hésité. Devant le gros chagrin du chat, ils ont trouvé une solution mais il faut faire attention : le bateau n’est jamais qu’une coquille de noix. Et les compagnons de promenade sont de plus en plus gros. S’ils allaient chavirer ?  

Entre chaque compagnon qui rejoint le bateau, Monsieur Zouglouglou chante :

(libre à vous d’inventer votre musique, ou de suivre celle laissée par Coline Promeyrat à la fin du livre…)

Si la souris, la rainette, le lapin et le chat ont demandé pour aller sur l’eau, ce n’est pas le cas du dernier passager…qui fera tout chavirer ! Qui a osé ?

L’histoire finit toute mouillée !

Donc voilà ce simple petit conte randonnée ponctué de moments chantés.

Il est simple, progressif, cumulatif. La syntaxe est hyper adaptée aux jeunes enfants. D’ailleurs en général, leur participation vient spontanément au fil de l’histoire. L’intérêt de cette histoire c’est vraiment de la dire. Issu de la tradition orale, le conte randonnée trouve son intérêt dans l’implication du conteur qui entraînera l’adhésion et le plaisir de l’auditoire. Les phrases sont courtes et dynamiques, le rythme est régulier donc on s’y habitue très vite.

Coline Promeyrat nous offre une jolie histoire de rencontre, de tolérance et nous donne une petite leçon : ce qui est trop chargé finira par se renverser…et ce n’est pas toujours la faute du plus gros !

Le déroulé de l’histoire suit le cours de la rivière. Comme dans la vie, au fil de l’eau on fait des rencontres, il y a des surprises et des imprévus… Les ingrédients pour l’imagination sont là : une coquille devient bateau (tout est possible) et surtout : qui va-t-on rencontrer à la page suivante ?

Hop hop hop les parents, c’est le moment de fabriquer des petits bateaux avec les enfants ! Avec une vraie coquille de noix ou avec des découpes de papier et matières, pour reprendre l’esprit des illustrations de Stefany Devaux : vous avez l’embarras du choix !

Pour les tout petits enfants dès que les parents ont envie de raconter des histoires !

Les choses cassées d’Octavio

Agnès de Lestrade et Pascaline Mitaranga

Gautier Languereau

Trésor de bibliothèque, il était temps de parler de lui.

Tout est dans le titre ou presque. Octavio ne casse pas les choses, il les répare. Il est réparateur de tout.

Il est doué Octavio. La preuve c’est que les gens viennent le voir pour ses talents de réparateur : Annabelle et sa vie déchirée, Anatole et sa tête trouée, Nino le pêcheur et la mer démontée. Manivelle, marteau ou colle spéciale, il a  une solution à chaque problème.

Ou presque.

Madeline et son cœur troué poussent Octavio dans les retranchements de son établi à trois reprises. Un cœur qui souffre ne se répare pas avec les outils habituels. Octavio aurait pu s’avouer vaincu et laisser tomber, mais ce n’est pas le genre de la maison. Il retrouve dans son atelier quelque-chose que son papa lui a laissé : la boîte pour les cas désespérés…

Un peu de douceur pour un petit cœur et revoilà sur les joues de Madeline, des couleurs…

Donc on peut être le meilleur bricoleur du monde, quand il est question de sentiments rien de tel qu’un peu de temps, car il ne suffit pas de « resserrer » un boulon pour que Bim ça aille mieux. Octavio a essayé les recettes habituelles, ça n’a pas marché…Un peu de flexibilité, d’adaptation à l’autre et Hop, Bingo, Bravo !

Je fonds devant la subtilité des mots d’Agnès de Lestrade, qui nous montre qu’on peut pratiquement tout réparer, ça demande juste le bon doigté. Les illustrations de Pascaline Mitaranga sont tendrement bricoleuses, du genre qui redonnent le sourire un jour de pluie (trois tours de manivelle = sourire aux oreilles). Je ne sais qui aura eu l’idée de doter Octavio d’une poule de compagnie, mais on la suit dans son rôle d’assistante avec plaisir tout au long du livre.

Quand on a une blessure au cœur, est-ce que ça ira mieux si on reste seul ? Madeline vient demander de l’aide. Sûrement qu’elle se doute qu’elle n’y arrivera pas toute seule. C’est courageux d’admettre que ça ne va pas fort, et qu’on a besoin que l’aide vienne de l’autre. Preuve d’intelligence : savoir quand on a besoin d’aide…et oser en demander !

Voilà une petite histoire « qui-fait-du-bien », pour les histoires du soir, ou du matin !

A partir de trois ans.

Le cœur du rouge-gorge

Ale + Ale

Albin Michel Jeunesse

C’est le printemps. Rouge-gorge est amoureux de la belle et inaccessible Colombe. C’est d’ailleurs à cause (ou grâce à elle) que la gorge de l’oiseau aurait rougit…

Comment attirer l’attention de la belle ? En chantant peut-être ! Dommage, Rossignol est déjà dans la place. En lui déclamant un poème alors ! Dommage : Loriot est déjà en train de jouer cette carte…

Rossignol ne se décourage pas. Il essaye diverses approches : lui offrir un cadeau, une fleur, une invitation à dîner…mais à chaque fois son infortune est qu’il n’est pas le premier. Colombe est très courtisée. Tous les oiseaux essayent de ravir son cœur. Pauvre Rossignol. Comment rivaliser avec Pie, Grive, Merle ou Pic-Vert ? Rossignol voit son estime de lui bien mise à mal dans cette course à la séduction. Pourtant, pas question de renoncer et il décide :

Il se pourrait qu’il se fasse prêter par plusieurs oiseaux leurs attributs les plus impressionnants (qu’est-ce qu’on peut emprunter au paon ou au flamant rose, à votre avis ?). Le résultat est…déroutant…Parce qu’il en fait beaucoup, des tonnes même. Rouge-gorge est devenu un truc loin de lui-même : un oiseau hybride ! Cela aura-t-il l’effet escompté ? Humm pas vraiment. Pourtant il y aura très probablement un happy end…sûrement !

J’ai trouvé chouette de retrouver des oiseaux de nos jardins dans cet album. Même si je n’ai jamais vu de colombe dans la nature, les autres oiseaux rencontrés sont des familiers. Dans une période où la protection des oiseaux est une préoccupation de la Ligue pour la Protection des Oiseaux, c’est sympa de les retrouver dans un album. Merci Ale + Ale (alias Alessandro Lecis et Alessandra Panzeri) pour cet album à la fois familier et dépaysant. (c’est une surprise de suivre Rossignol au pays des drapeaux de prières multicolores). On suit les pérégrinations de Rossignol au fil des saisons dans des pages paysages peintes, floutées, photographiées, ombrées, collées : le résultat est magnifique !

Rouge-gorge est persévérant. Il a aussi une estime de lui peu solide. En se comparant sans cesse aux autres, il perd de vue ses atouts et indéniables qualités. Il tombe dans le piège du faux-self, alias s’éloigner de ce qu’il est vraiment tout en étant persuadé que cela servira sa cause. Raté ! A trop s’éloigner de soi, on pourrait se perdre complètement. Arrêter de se comparer aux autres, avoir confiance en soi c’est un vaste programme. Il a de la chance Rossignol car c’est la vraie version de lui-même qui remporte l’adhésion de la belle colombe, pas la version hybride. Quelque-part, heureusement pour lui sinon, il y a fort à parier que la vie n’aurait pas été simple. Cela interroge sur nos propres masques et faux-self sociétaux : dans quelle mesure, à quelle fréquence nous nous éloignons de nous-même pour coller à une meilleure image – pour nous lisser – pour être aimé – pour rentrer dans les moules – de peur d’être ignoré, rejeté, non reconnu pour ce que nous sommes, en perdant de vue notre valeur ?  

Cet album m’interroge sur un dernier point. Rossignol apprend seulement à la fin qu’il vaut mieux rester soi-même car même si on ne lui avait pas dit, on l’avait repéré et estimé pour ce qu’il est. Sans les artifices en sus. Pourquoi attendre pour dire à autrui qu’on apprécie telle ou telle chose chez lui ? Pourquoi toute cette pudeur dans le fait de communiquer sur le positif ? Pourrait-on pratiquer la focalisation positive plus régulièrement, pour le bien-être de ceux qui nous entoure et pour le nôtre ?

Moralité, en amour comme dans les autres domaines de la vie, ne pas se décourager et avoir un chouïa confiance en soi !

A bon entendeur : lisez, rêvez et protégez les oiseaux !

Le voyage de Samy Bear

Bernard Villiot au texte

Pierre Charentus aux illustrations

Jean-Pierre Jolicard aux musiques

Cali pour la voix

Éditions Margot

Parce qu’un jour il faut se remettre à écrire. Parce que j’ai envie de partager à nouveau. Parce que, même si c’est difficile de remonter sa pendule personnelle, parce que c’est quand même possible, parce qu’il y a tant de belles histoires à partager, à découvrir…

Ce n’est pas un hasard qu’en cette période confinante où le temps n’a plus tout à fait le même goût qu’hier, je sois allée vers Samy Bear.

Cet album est plusieurs voyages.

Un voyage à la rencontre de soi.

Un voyage à la découverte du monde.

Un voyage musical.

Un voyage à la découverte du temps.

Un voyage à la découverte de l’autre.

Samy Bear a eu une enfance contrastée, entre les quolibets des enfants de l’école à son encontre et le soulagement retrouvé chaque soir dans l’atelier de Joshua le charpentier. Grâce à l’affection que ce dernier lui porte, Samy entreprend une construction : celle d’un bateau.

Qu’est-ce qui est plus précieux qu’un rêve d’enfant ? Samy a besoin d’un bateau pour aller rencontrer son rêve, rêve précieusement gardé au fond d’une poche…de quoi peut-il bien s’agir… ?

Dans la vie de Samy il y a aussi Mrs Brown, la « vieille femme à la peau noire ». Un peu avant de mourir (c’est ce qui arrive quand on est vieux) elle lui fait cadeau d’un banjo. Lorsqu’il lui demande « Tu m’apprendras ? », elle lui répond par une pirouette.

Ainsi la pluie sera son professeur, sa pire ennemie souvent car l’apprentissage de la musique est exigeant, cruel, frustrant. Pourtant la ténacité et le temps feront de la pluie et l’enfant deux amis.

Un jour le bateau est fini, prêt à partir. La vie est faite de départs : celui de Samy est arrivé. Avant de partir il compose au banjo une mélodie en souvenir de Mrs Brown.  Le résultat est tellement émouvant que le ciel se met à pleuvoir comme si toutes les larmes de chagrin du monde se déversaient en même temps. Rien de tel pour gonfler le cours d’eau d’à côté. Samy s’en va, seul avec une pie envoyée par le charpentier. Joshua a décliné son invitation : « C’est ton voyage (…). Bon vent mon garçon. ».

La vraie vie demande de partir avec juste soi. Indépendance, autonomie, tirer des enseignements des leçons parfois amères, âpres.

Ainsi commence le voyage au gré des flots. Quand l’eau commence à manquer, Samy joue le morceau de Mrs Brown pour faire pleurer le ciel et gonfler le fleuve. Un jour il fait une première rencontre : un petit homme au sommet d’un beffroi, qui s’étonne : Samy n’a rien pour se repérer dans le temps ! On ne peut pas vivre sans se préoccuper du temps, non d’un cadran ! Il fait choisir à Samy de quoi se repérer dans le temps : ce dernier choisit une pendule. Pour la remonter, trois tours de clef. Si Samy oublie de la remonter ou qu’il perd la clef, le temps simplement, s’arrêtera… 

Le voyage et le temps passent. L’insouciance s’évapore au fur et à mesure que le temps passe, confrontant Samy aux épreuves de la vie. La vie c’est pas toujours gentil. La vie ça fait peur. La vie ça fait mal. Un jour il rencontre un géant, dont le chagrin manque de le faire chavirer. La rencontre suivante c’est un enfant qui a pour mission de garder la forêt depuis le ciel. Héritage familial…

Samy poursuit. « Toujours droit devant » lui a dit Joshua.

Mon illustration préférée, sans aucun doute…Wow..quelle beauté !

Une fois encore le voyage marque une pause avec la rencontre d’une jeune femme artiste. Cette dernière demande à Samy si elle peut faire son portrait. N’y croyant d’abord pas, (moqueries de l’enfance, méchants fantômes) Samy accepte finalement. Chaque jour ils se retrouvent dans la clairière et ils parlent. L’artiste parcoure le monde dont elle veut tout voir et tout entendre. Elle ne connaît pas le banjo. Samy lui joue un morceau. Le lendemain et les jours suivant brilleront du vide laissé par le départ de la jeune femme.

Blessé à l’âme, Samy dépérit. Le Banjo reste silencieux, la pendule non remontée suspend le cours du temps. Le fleuve non nourrit s’assèche. Le bateau s’échoue. Le regard tourné vers le passé, Samy oublie. La pie essaye de le faire réagir à bien des reprises. En vain.

Combien de temps s’écoula ? Nul ne peut le dire.

Un jour pourtant, à la faveur d’un petit vent, le rêve d’enfant parvient à réveiller Samy de sa longue torpeur. Vous vous souvenez du rêve, gardé à l’abri dans sa poche ? Sur la feuille de papier, Samy reconnaît le nom d’un certain personnage qui ne veut pas grandir – rester enfant (vous avez deviné de qui il s’agit n’est-ce pas ? ), et la carte pour un certain Pays Imaginaire…

Vous pouvez choisir la manière dont vous abordez cette histoire. Personnellement j’ai choisi de lire d’abord le texte sans écouter le CD. J’ai créé ma propre musique, mon ambiance. Évidemment la problématique du harcèlement en entrée de jeu ne m’a pas laissée indifférente et a focalisé mon empathie sur Samy. Le silence m’a permis de plonger sans retenue dans les illustrations de Pierre Charentus. L’invitation à la contemplation était trop grande pour que j’y passe juste en survolant. L’histoire de Samy ne se déroule pas rapidement. La construction du bateau, apprendre à jouer du banjo, se laisser porter par les flots, soigné un cœur brisé, tout cela est progressif, évolutif (éloge de la lenteur ??). Les illustrations, avec leurs couleurs enveloppantes comme une couverture sur les épaules un soir de printemps, me donnent envie de m’asseoir et de regarder, plonger dans les paysages, me trouver une petite place sur le bateau avec Samy et voguer, et regarder encore…(contemplative que je suis). Place au mordoré, aux nuages orangés, au ciel rougeoyant, aux ombres bleues, à l’eau turquoise…

Et puis après m’être abîmée, noyée dans les images, je me suis décidée à écouter le CD. La première fois, je l’ai écouté….dix fois de suite. Je suis partie en transe sur la musique. Peut-être parce que mon côté danseuse folk et âme celtique a retrouvé dans les notes de Jean-Pierre Jolicard un je ne sais quoi de bluegrass, de balade irlandaise (hopla polka !!!). L’envie de soirée au coin du feu avec Miss Brown s’est mêlée à celle irrésistible de danser sur le morceau La Montgolfière (l’effet tin whistle et cuillères sans doute). Bravo banjo ! La voix de Cali, qui se fait conteur pour l’occasion, nous accompagne sur le chemin des mots de Bernard Villiot. Ces mots, dont la musique à elle seule suffit à ouvrir les porte du voyage.

On pourrait ouvrir la discussion à propos de « qu’est-ce que le temps ? ». La question est plus qu’en filigrane. Le temps météo – la pluie – la sécheresse ? Le temps qui passe – trop vite – pas assez vite – temps suspendu (O Temps ! Suspend ton vol, et vous, heures propices ! Suspendez votre cours (…) .oups, digression, quelques mots d’un poème lointain étudié jadis…merci Lamartine), si vite qu’on en oublierait de vivre au présent.. ?

Pour faire un petit parallèle avec notre actualité un peu particulière : qu’est-ce que c’est deux, quatre, six, huit semaines dans une vie ?

On pourrait aussi discuter des choix qu’on fait pour soi, de quel itinéraire de navigation souhaite-t-on pour sa vie, de comment trouver à l’intérieur de soi ce petit truc, cette étincelle qui fait qu’on est nous et unique. Samy sait faire tomber la pluie et réjouir les oreilles avec son banjo. Le Géant découvre que son infortune peut être détournée pour aider les autres, l’enfant assume sa mission de gardien… Ceux qui ont permis à ce livre de voir le jour en ont une sacrée…étincelle ! Ne seraient-ils pas tous un peu Peter Pan..?

J’espère que cette présentation vous aura donné envie de rencontrer tout ce joli monde. Car c’est un fait, on rencontre beaucoup de gens quand on découvre cette histoire. Alors tellement merci Samy, Bernard Villiot, Pierre Charentus, Jean-Pierre Jolicard et ses musiciens, Cali et les éditions Margot et le banjo !

Et si vous avez envie d’en entendre un peu plus, les éditions Margot nous font un chouette cadeau…par ici :

http://editions-margot.com/parutions/le-voyage-de-samy-bear.html

Pour les amoureux des voyages, de la contemplation, de la musique, des mots…

Jamie adore Samy Bear…

Neigeline

Li Lamarre et Odile Santi

Editions Courtes et Longues

« Pourtant…que la montagne est belle » chantait Jean Ferrat.

Ouvrez grands vos yeux, inspirez profondément pour découvrir cette œuvre de Li Lamarre et Odile Santi. On suit à travers les pages le parcours de vie d’une boule de neige, Neigeline, depuis la cime de la montagne jusque dans la vallée, où elle est précipitée un jour de vent. Bourrasque bénéfique qui réalise son souhait de découvrir un ailleurs en couleur, la chute n’en est pas moins effrayante. C’est le soulagement quand elle atterrit enfin en bas.

Le nouvel environnement est propice à la découverte des animaux de la montagne. On ne voit pas de marmotte sur les cimes ! Peu à peu la nature réveille ses couleurs et le printemps prend le pas sur la blancheur de l’hiver. Quand Neigeline aperçoit le sommet d’où elle vient, elle comprend que plus rien ne sera comme avant. Pas d’amertume envers celle qui l’a protégée si longtemps, juste la conscience que les routes doivent se séparer pour avancer.

Les merveilleuses doubles pages paysages nous font pénétrer dans une montagne préservée, protégée, sereine. La marmotte succède aux animaux blancs, les crocus égayent les plaques de neige, l’hiver se retire doucement. Neigeline se sent différente. Elle aussi passe d’un état à l’autre. Bienveillance de la nature autour d’elle, elle assiste aux transformations : éclosion des fleurs, ballets des papillons, musique de l’eau qui est proche, si proche à mesure que le soleil darde ses rayons. Neigeline fond progressivement : une nouvelle aventure se dessine semble-t-il…une fin en début d’autre chose…

Cette histoire est un chemin de vie. La soif de découverte s’accompagne d’appréhension. Certes, avancer sur le chemin n’est pas exempt de peurs et d’interrogations. Qui vais-je rencontrer ? Où est-ce que je vais aller ? Lâcher la main du référent pour suivre ses envies est une grande étape.

Point de précipitation, Neigeline a profité de son « ici et maintenant ». On laisse des choses de côté, on en abandonne, on se transforme, on profite aux autres en leur laissant la place (comme des fleurettes par exemple).

La nature est superbement montrée. L’observation des illustrations réveille des envies de se poser pour observer le vol des petits insectes printaniers, ou le balancement délicat des pétales dans la brise. Si je tends l’oreille peut-être que je pourrais percevoir la respiration de la vallée, le bruissement des arbres, la musique du ruisseau dans la magie de l’instant présent.

Que cet album est doux et impressionnant de sérénité. Le cycle de la vie est magnifiquement suggéré (à chacun la liberté d’y percevoir ce qu’il souhaite). Qu’est-ce que je vais devenir ? Comment mes saisons se succéderont-elles ? Le parcours initiatique montre que la vie est faite de choix, mais pas que. La chenille devient papillon, la graine devient arbre ou fleur, la neige devient ruisseau, le petit d’homme deviendra « Je ».

A partir de trois ans et fortement recommandé pour les plus grands

Clafoutu, la sorcière la plus moche du monde

Christine Naumann-Villemin et Stéphane Henrich

Editions Kaléidoscope

Clafoutu est une sorcière qui travaille sec sa laideur. Elle y passe des heures pour être la plus dégoutante, crasseuse, écœurante chose sur Terre. C’est une esthéticienne de la mocheté et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle excelle dans son domaine.

Pour être sûre et certaine qu’elle seule est bien la plus laiiiiiiide sur terre, (ça ne vous rappelle pas quelqu’un ce refrain ?) elle questionne tous les jours son vieux chaudron magique.

Pas fou, l’accessoire lui répond la même chose à chaque fois. Mais (oui y a un mais), un beau jour Clafoutu casse son chaudron adoré. Bon ben ça c’est fait, y a plus qu’à en racheter un. Et vous ne devinerez jamais quoi : il est connecté ! (c’est par parce que c’est une histoire de sorcière qu’elle doit échapper à la modernité, non mais). Modernité à double tranchant : le chaudron a accès à des informations qui jusque ici passaient loin de notre sorcière. Quand elle lui pose la fameuse question, elle ne reçoit pas la réponse tant attendue. Il y a plus moche qu’elle : le nasique ! Voulant absolument voir la bobine de son rival mais étant plus douée en décoction qu’en sort, cela lui prend un peu de temps (qu’elle ne consacre pas à sa laideur). Enfin le nasique apparaît puis est directement banni sur une île très loin.

Le lendemain c’est un autre animal qui subit le même traitement, puis un troisième le surlendemain. Toutes ces journées à se débarrasser de ces affreuses créatures, Clafoutu en oublie de s’entretenir (ben alors Sorcière, tu perds de vue tes priorités là).

Vient le jour du crapaud buffle : ce dernier à l’audace de squatter sous son nez, dans son propre jardin. C’est au naturel que Clafoutu s’apprête à lui faire sa fête. Pas de bol, le crapaud est loquace et serait un prince charmant. Pour s’en débarrasser, il faut l’embrasser. Le prince est libéré (délivréééé) et il invite Clafoutu a une soirée…!(Quoi ??? Depuis quand les princes kiffent les sorcières ???). Les princes ne sont pas toujours comme on croit !

Un conte qui tord le cou à la beauté : j’adore !!!

 Là on est dans l’anti-cliché. Mieux vaut ne pas avoir peur de tous les petits travers du corps humain nommés poils, points noirs et ongles crasseux ou autres trucs plus ou moins dégueux. Merci Christine Naumann-Villemin et Stéphane Henrich pour cette tranche de naturel délicieuse comme un munster trop affiné ! Les bonnes manières sont laissées au vestiaire. Un peu d’humanité très biologico-basique dans l’histoire c’est poilant (blague facile je sais).

Elle ne souffrirait pas d’isolement notre Clafoutu ? Parce qu’elle n’hésite pas très longtemps avant d’accepter l’indécente proposition du prince. Il y a peut-être une vie loin du chaudron ? Après tout qui a dit que les sorcières sont obligées de rester seules jusqu’à la fin de leur vie. Clafoutu avait des journées très sans surprise : toujours se faire laide, interroger le chaudron, et ainsi de suite tous les jours. Quand la vie est réglée comme du papier à musique, on ne se rend même plus compte qu’on s’ennuie. Alors on devient obsessionnelle et solitaire. Être la plus laide sur Terre : la belle affaire. Quel intérêt de se faire laide si c’est juste pour le chat et le chaudron ?

Quand on se trouve laid, c’est rassurant de penser qu’il y aura toujours plus laid que soi. S’accepter tel qu’on est, vaste programme. De nos jours c’est « toujours plus belle » avec des exigences toujours plus importantes. Sommes-nous obligés de suivre ces prérogatives sociétales ?

Culte de l’apparence quand tu nous tiens, ça fait du bien quand tu vas voir plus loin !

A partir de 5 ans