L’étrange voyage de Madame Marguerite

Salah Naoura et Britta Teckentrup

Traduit par Julie Duteil

Minedition

Qui est Madame Marguerite ? C’est la fabricante de flûtes de cette étrange ville bâtit sur pilotis. Elle vit seule dans la haute maison pourvue d’un balcon, jusqu’à ce jour où elle recueille un bébé abandonné dans un panier. Pour les oreilles sensibles de ses voisins, déjà intolérants aux mélodies des instruments, c’est un comble.

Les jours passent. L’enfant grandit et il est inspiré par la générosité de sa mère adoptive. Un chien, un chat, une chèvre, un perroquet et même un escargot rejoignent le foyer. Pour les voisins intransigeants, tout ses animaux bruyants sont de trop. Ils interpellent le roi, qui tranche en leur faveur : Madame Marguerite doit partir.

C’est un conte qui évoque l’intolérance, la coalition d’un groupe contre une seule personne, et l’arbitraire décision du plus puissant. Le désarroi du départ forcé est palpable : comment envisager de partir de chez soi, de tout quitter du jour au lendemain ? Comment annoncer à son enfant l’injustice de la situation ?

Salah Naoura campe d’un côté des humains peu recommandables, de l’autre une famille composée qui nous inspire d’emblée une grande sympathie. La solution c’est Frédéric, le petit garçon, qui va l’amener. Il vient de se faire une nouvelle amie : c’est une baleine qui s’est égarée dans le fleuve. En à peine un instant, elle décroche la maison de son ponton et l’emmène sur sa tête au large de l’océan. Frédéric, Madame Marguerite et leurs animaux prennent le large. Malheur, le ciel s’assombrit, les vagues grossissent. Où vont-ils s’échouer après cette tempête ?

Parfois, le lâcher-prise est douloureux. On ne sait plus si c’est rester ou la perspective de partir qui est le plus douloureux. L’inconnu est vertigineux, au propre comme au figuré. A l’intérieur de la maison flottante, les membres du foyer ont peur mais restent soudés, confiants dans leur affection. C’est la confiance qui se niche dans les illustrations de Britta Teckentrup. Dans le gris de la ville ou au cœur de l’orage, toujours l’illustratrice auréole de lumière la maison de Madame Marguerite.

La fin sera joyeuse, afin de ne pas nous faire douter que les gens tolérants existent. Heureusement qu’il y a des endroits où la musique, les enfants et les animaux sont acceptés. Le bonheur n’attend pas. Forte de cette première fois, Madame Marguerite comprend qu’elle a la ressource de se réinventer, de s’ancrer, autant de fois que la vie l’exigera.

L’étrange voyage de Madame Marguerite est un album qui valorise la différence, qui incite à la tolérance, qui fait croire en l’espoir.

J’espère qu’il saura vous toucher autant que moi je l’ai été !

Départ en vacances

Magdalena et Barim

Éditions du Pourquoi Pas

Chouette on part en voyage. Oui mais avant de pavoiser les orteils en éventail (ou pas) à destination, il faut s’y rendre. Ils sont quatre dans cette famille et le débat est animé. La mère veut prendre l’avion, le père préfère la voiture, et je vous laisse deviner qui seront les partisans des rails ou du vélo.

Sous la plume de Magdalena, les arguments « pour » fusent. Tous sont recevables…La balance oscille entre confort, rapidité, praticité… Le seul qui reste silencieux dans l’histoire, c’est le chat. Si les parents sont adeptes de ce qui roule ou vole, la voix des enfants s’élève avec d’autres propositions. Plus écolos, moins bobos, les jeunes pensent à la planète, et ça c’est chouette.

L’écologie : une question d’âge ?

Comme il est intéressant de noter que la préoccupation carbone vient des enfants. C’est la jeune génération qui ouvre la voie à la réflexion. Avec des petites phrases rythmées, le texte sautille, se laisse joyeusement dire et donne envie d’agir ! Ces enfants font tout d’un coup réfléchir leurs parents quant à leurs habitudes. Ils les amènent à faire un pas de côté sans pour autant perdre de vue la finalité de cette soirée. Côté illustrations, grâce à Barim c’est lumineux, contrasté et l’on s’amuse de cette famille si hautement expressive !

Départ en vacances c’est un ouvrage pour ouvrir le débat sur la pollution, l’écologie et réfléchir ensemble à d’autres solutions. Après tout, c’est bien pour cela que ce livre rejoint la collection Pourquoi pas la Terre ? Magdalena, Barim et les éditions du Pourquoi Pas nous invitent à profiter, certes, mais pas à n’importe quel prix pour notre Terre !  

Et vous, vous êtes plutôt team-train ou team-vélo ? Valoche ou sac à dos ?

Tout de même, si je peux me permettre une petite question, trois fois rien mais… pourquoi personne n’a proposé de partir à cheval ?

Rue des amours

Carl Norac et Carole Chaix

A pas de loups

Une promenade et des rencontres : voici ce qui nous attend au fil de ces pages.

Carl Norac nous raconte les habitants de la Rue des Amours.

Carole Chaix croque, organise, déstructure, habille, emberlificote, colorise chaque portrait.

C’est l’enfant qui décrit, explique, fait visiter sa rue. Et on commence par rencontrer les habitants de son immeuble : les amoureux du 4, la dame du 5 qui ressemble à une petite fille, le clown du studio 11…

On a fait le tour des appartements : il est temps de sortir dans la rue. Si elle est grise cette rue des Amours, ses habitants sont hauts en couleurs, en humeurs, en personnalités, en secrets, en fatigue, en espoirs. Ils inspirent confiance, défiance, respect, méfiance, affection, amour, pitié, peur, admiration sans borne.

La Rue des Amours ne peut laisser indifférent. Elle est incroyablement vivante, métissée, chamarrée. La grisaille en surface ne résiste pas longtemps devant la multitude de personnalités. Avec amour, humour, sincérité, Carl Norac invite à regarder les gens. On s’introduit le temps de jeter un œil dans l’intimité de leur logement. Les yeux de l’enfant décrivent ce qui leur saute aux yeux. Des choses sont supposées pour certains, d’autres nous tiennent volontairement à distance. On comprend les espoirs déçus, les drames qui sont tus, certains chagrins, la violence, l’ennui, la magie du « Salam alekoum » de la fille du 22 !

Toutes ces histoires, ces gens prennent vie, émotions, intentions, mystères selon que Carole Chaix nous les présente bien en face, sur un profil dérobé ou carrément le dos tourné !

Ouvrir Rue des Amours c’est s’autoriser à partager un jeu d’observation et d’imagination sur l’ordinaire quotidien et son melting pot de gens. Et j’espère vous avoir donné envie de le poursuivre par vous-même en découvrant cette parenthèse insolite, délicate, étonnante !

L’amour c’est quoi ?

Mac Barnett et Carson Ellis

Traduit de l’anglais par Aimée Lombard

Hélium éditions

Tant qu’à ne pas être une adepte du thème de l’amour dans la littérature jeunesse, après vous avoir présenté Un océan d’amour, aujourd’hui je choisis de partager mes impressions à propos de L’amour c’est quoi ?

Au casting de départ : Mac Barnett pour le texte et Carson Ellis aux pinceaux. Voilà qui est de bon augure !

Un enfant interroge sa grand-mère à propos de l’amour. Il suppose qu’étant donné son âge, elle a sûrement la réponse à cette question. Mais l’aïeule le détrompe. Pour trouver une réponse, elle lui suggère qu’en partant faire le tour du monde, peut-être, peut-être trouvera-t-il sa réponse.

L’enfant se met en route. Chaque personne a droit à LA question : le poissonnier, la charpentière, le comédien, le chat, le chien qui court après ce dernier, le soldat, la fermière, le poète et d’autres encore. Chacun y va de sa réponse. L’amour c’est comme un poisson, une maison, une graine, une épée… Elles sont aussi multiples que les êtres interrogés. Certaines sont courtes. D’autres courent sur plusieurs pages. Certaines sont très concrètes ; d’autres se dérobent, sont plus abstraites, étranges, poétiques. Le pragmatisme de l’enfant lui masque souvent la portée des réponses, ce qui ne manque pas de faire sourire le lecteur.

Toutes les formes d’amour sont ici évoquées. La difficulté du concept s’exprime différemment selon les êtres. La notion de liberté est saupoudrée, de même celle de relation entre deux personnes, l’émerveillement pour le monde qui nous entoure, le regard des autres… L’enfant apprend, comprend, intègre progressivement que la réponse à sa question, il en détient la réponse. Le parcours initiatique a rempli sa mission : celle de se rencontrer soi grâce aux autres.

Les réponses métaphoriques laissent l’enfant dubitatif. Jamais il ne reçoit deux fois la même. Comme la question semble l’obséder, le chemin se poursuit, jusqu’à ce que ses pas le ramènent à son foyer.

L’initiation philosophie est indéniable et évidemment, c’est un des aspects qui me plaît. L’enfant cartésien doute au début, puis découvre la nuance et la liberté de définir lui-même. L’effet comique de par le décalage de perception induit indirectement notre participation : aurions-nous vu les choses ainsi ? J’aime à penser que cet album est intergénérationnel : à tout âge le thème est susceptible d’initier des échanges. Et ce qui est beau c’est que chacun/chacune aura sa définition, son ressenti à proposer.

Merci Mac Barnett et Carson Ellis pour vos délicatesses tissées et offertes à travers ces pages. L’amour c’est quoi ? a conquis mon pragmatisme grâce à la portée universelle de son message. Le coup de cœur fut immédiat lors de notre rencontre. J’espère vous avoir donné envie de le rencontrer.

D’ailleurs un petit défi : l’amour c’est quoi ? A vos réponses…

Un océan d’amour

Pieter Gaudesaboos

Traduit du néerlandais par Annette Eskenazi

Hélium éditions

Qui peut se vanter de détenir la définition de l’amour ?

Pingouin est en route. Il a une mission à remplir. Une mission dont il porte le secret au plus profond de lui. Et il a peur. Il appréhende de s’en délester. Faire marche arrière : la question ne se pose même pas. Sa vie va changer, il le sait. Enfin il arrive devant chez Ours.

Enfin il lui avoue… Pingouin avoue à Ours qu’il est amoureux de lui.

(Quel courage !)

Quelle désillusion va s’ensuivre… Ce dernier met en avant une impossibilité de sentiment à cause de leur différence. Pingouin admet ce point. Mais c’est insuffisant pour faire disparaître l’amour. S’ensuit une discussion sur ce qu’est l’amour. Pingouin essaye d’expliquer ce qu’il ressent, ce qui laisse Ours hautement dubitatif. Pourtant, même si ce dernier s’en défend, le lien entre ces deux-là existe. Leur complicité est évidente ainsi que la suite du livre nous la dévoile. Pingouin lui, espère en la disparition de ses sentiments. Ours, lui, profite au jour le jour de la présence de son ami. L’été se passe ainsi, telle une parenthèse enchantée où les chants autour du feu de camp alternent avec des sessions de surf et des confidences au sommet du phare.

Il y avait tout ce qui les sépare. Maintenant il y a tout ce qui les rassemble. En théorie. En pratique, on le sait bien, ce n’est pas simple avec l’amour. Pingouin a toujours des chatouillis dans les orteils, sa tempête dans son ventre et le corps qui tangue. Aucun signe de cet ordre pour Ours. Alors Pingouin s’en va, trop triste pour envisager de se retourner. Il est décidé à rentrer chez lui, à mettre ni plus ni moins qu’un océan entre Ours et lui.

Face à ce qu’il prend pour une simple amitié, Pingouin préfère partir. Pieter Gaudesaboos nous montre la désillusion, les sentiments non réciproques. Il nous montre que parfois, pour préserver notre précieux amour-propre, partir est nécessaire. Aimer autrui ne doit pas être au détriment de nous-même… Quel sublime conseil, ne trouvez-vous pas ?

Ours se retrouve seul et triste. Un peu de temps lui est bénéfique pour comprendre, analyser et admettre qu’il ressent une chose très forte pour Pingouin. Mais pour lui, ça ne passe pas par le « « tangage intérieur » ou autres « chatouillis ». Moralité : en amour, chacun doit apprendre à reconnaître ses propres signaux.

Qui se ressemble s’assemble, paraît-il. Et quand on ne se ressemble pas de prime abord : est-ce cuit d’avance ? Je vais vous faire une confidence : l’amour n’est pas franchement mon thème de prédilection en littérature jeunesse. Par contre l’océan, la mer : oui. Voilà comment je me suis faite totalement cueillir « par hasard » par Un océan d’amour. Je suis touchée-coulée par le tact dont fait preuve Pieter Gaudesaboos en évoquant les difficultés d’accordage. Ours et Pingouin incarnent deux êtres différents, non genrés si bien que n’importe qui pourrait s’identifier à eux. La naissance du sentiment amoureux ne passe pas par des chemins tout tracés : elle est propre à chacun. De même la prise de conscience de son état. Je vois ce livre quasiment comme un mode d’emploi des relations humaines. Le courage du personnage de Pingouin m’attendrit. C’est qu’il en faut pour avouer un sentiment. J’aime que, passée la stupeur, Ours cogite sur ce que son ami vient de lui révéler. Le rejet n’est pas présent : ouf !

Lumineux et réconfortant comme un phare au milieu de la nuit, Un océan d’amour charrie un océan d’espoir. Carton plein donc pour cet ouvrage, mon improbable coup de foudre « livresque »… Un peu comme en amour, certainement !

Le livre qui ne voulait vraiment pas être lu

David Sundin et Alexis Holmqvist

Traduit du suédois par Anna Postel

Éditions Robert Laffont

Le titre s’affiche en lettres d’or. Les feuilles ont une apparence vieillie. La typographie s’amuse, jusqu’à la toute fin. Des illustrations au tampon parsèment les pages, nous transportant dans un autre temps. Le livre nous donne l’illusion de ne pas avoir été ouvert depuis une éternité. Il ressemble à un grimoire oublié qui voudrait garder ses secrets pour lui.

Voici un livre particulier, étrange. C’est un filou. Un rebelle facétieux et caractériel. Il annonce la couleur avec son titre : il ne veut « vraiment » pas être lu…

L’enfant veut que l’adulte lui lise un livre. Sauf que ce livre ne veut pas qu’on le lise. Alors il tente d’induire ses lecteurs en erreur en indiquant « FIN » dès la page suivante. Comme cela ne suffit pas à décourager la persévérance de l’enfant, le livre passe à la vitesse supérieure : il mord l’adulte ! Mais ça c’est très vilain. Finalement le livre se contente de donner des consignes de lecture. Il sème des embûches de lecture, change des lettres, dédouble des lettres, se met à trembler. Les mots se changent en dessins, à nouveau il tente le coup de la « fin », les émotions sont toutes chamboulées. Décidément quel coquin !

C’est un ouvrage extrêmement drôle, provocateur et piquant à souhait. Celui qui cherche à se dérober n’est pas un lecteur contraint. C’est juste un livre au caractère bien trempé qui donne le mauvais rôle à l’adulte cherchant désespérément à le lire. Ce dernier devient véritablement le dindon de toutes les farces du bouquin !

La lecture sera sportive ! Et de vous à moi : j’adore ça !

C’est un second livre terrible que David Sundin nous offre. Alexis Holmqvist le rend interactif, magnifique. Surprenant, L’album s’incarne, nous défie, se laisse surprendre avant de nous dévoiler son ultime chausse-trappe. C’est génial, truffé de rebondissements. Je suis conquise, et j’espère que vous le serez aussi !

Monsieur Personne

Joanna Concejo

Éditions Format

L’ambiance est un tantinet surannée. Derrière cette couverture surprenante, un quartier nous attend. Il n’a rien de spécial. Il est terriblement semblable à tant d’autres, avec ses rues, ses maisons, ses gens pressés, sa pluie grise qui tombe sur une chaussée aussi grise et triste que ceux qui la foulent.

Dans ce quartier vit un homme aussi gris que l’ambiance. La plupart du temps il passe inaperçu. Si par hasard quelqu’un le considère, cela dépasse rarement quelques minutes. Cet insignifiant personnage se nomme Monsieur Personne.

A l’intérieur de sa maison ordinaire, Monsieur Personne mène une vie ordinaire, une vie de Monsieur Tout-le-monde. Il fait ce que font les êtres solitaires. Du moins c’est ce qu’il donne à voir aux autres, ces autres qui le regardent à peine… Car c’est entre chien et loup que la vraie vie de Monsieur Personne commence. C’est dans le secret de la nuit qu’elle se déploie, se réalise, s’accomplit…

Ouvrir un livre de Joanna Concejo, c’est l’assurance de partir en voyage. L’univers propre à l’artiste convoque un je ne sais quoi un peu nostalgique qui a le parfum doux et apaisant des vieilles maisons. L’image l’emporte sur le texte, du moins dans les premières pages… Car après nous avoir bien convaincus de l’insignifiance de son protagoniste, à petites touches l’artiste nous intrigue. Elle pique notre curiosité, excite notre impatience… avant de nous révéler de quelle richesse intérieure Monsieur Personne est pétri… (mais moi je ne le ferai pas ici, il vous faudra lire ce livre pour le découvrir…).

La société dépeinte est cruelle de par son indifférence. Hâtif est le jugement. Absente est la curiosité. Pourtant… pourtant… que se passerait-il si derrière l’apparence insignifiante on se questionnait sur l’extraordinaire personnalité dissimulée chez chacun ? Croyez-en Joanna Concejo, vous auriez bien des surprises. Monsieur Personne invite à se questionner sur plusieurs points, du moins est-ce ainsi que je le ressens.  Quid de la rapidité avec laquelle nous nous forgeons une opinion sur autrui ? Quelles ressources le dépassement des apparences nous fera-t-il découvrir ? Si toutes et tous sommes un peu « Personne », quel est notre talent secret ?

La fin est de celles qui permettent un envol. « Monsieur Personne s’efface. Pourtant rien n’est plus comme avant ». Entre l’avant et l’après, il s’est passé quelque chose. C’est non palpable, et tout a changé. Si ce n’est pas de la magie… ?

Encore une fois, merci Joanna…

Un Noël enchanteur

Astrid Lindgren et Cecilia Heikkilä

Traduit du suédois par Catherine Renaud

Cambourakis

Astrid Lindgren nous raconte son Noël de l’année 1913. A cette époque, elle a six ans, son frère Gunnar en a sept. C’est la veille de Noël et dans la campagne suédoise, la neige a tout recouvert d’un épais manteau blanc. Il y en a tellement que c’est difficile pour ses petites jambes de suivre le rythme de son père qui a accepté qu’elle et son frère viennent avec lui pour couper un sapin. La marche est longue et fatigante. Enfin leur maison et son rouge réconfortant apparaissent. Mais à l’intérieur c’est la révolution ! Enfin c’est la révolution dans la cuisine, où leur mère et Signe leur bonne s’échinent à préparer le repas du réveillon. Les enfants filent désappointés dans leur chambre. Pourtant le lendemain matin, la magie de Noël semble être passée par là. La cuisine, chaos la veille, est rutilante et chaleureusement décorée.

Astrid égraine les souvenirs d’enfance : la décoration du sapin, le repas partagé avec les employés de ferme, les bonnes choses à manger, la petite sœur qui ne veut pas faire la sieste, Papa qui lit l’histoire de l’enfant Jésus, les hypothèses à propos des cadeaux disposés près du sapin. La fillette espère un cadeau enchanteur. Elle sera exaucée grâce au présent de sa grand-mère qui lui offre une magnifique paire de bottines !

C’est un Noël d’ailleurs, intimiste, avec l’authenticité de l’émerveillement enfantin. Tout est savouré pleinement : le partage en famille, la complicité avec la fratrie, la messe où les enfants ne comprennent pas un mot du sermon, l’absolu plaisir des cadeaux et le partage des oranges. On attèle le traineau pour rendre visite à la grand-mère tant il y a de neige. La joie des retrouvailles en famille est marquée par les chants que les adultes entonnent gaiement. Et je souris en lisant qu’Astrid ne se lasse toujours pas d’admirer ses bottines !

On comprend qu’à six ans, fêter Noël en Suède relève de l’aventure. Et je fonds, je craque pour cette tranche d’enfance, ces souvenirs magiques où le sublime des paysages enneigés répond à la chaleur des foyers où l’on a hâte de partager un gâteau de lait caillé. Ici le cadeau est auréolé d’une vraie valeur. Il n’y a qu’à lire la façon dont Astrid fait part de sa fascination pour cette paire de bottines. Pour accompagner ces souvenirs, Cecilia Heikkilä pose des bleus profonds, des maisonnettes rouge vif, des ombres qui dansent derrière les bougies et un chat très gourmand. Cela donne envie d’y plonger pour rejoindre la douceur de l’ambiance.

Si je n’ai rien contre le Père Noël, j’avoue aimer particulièrement qu’ici, il soit absent. Astrid, sans le dire clairement, laisse entendre que ce sont les familles qui offrent un cadeau aux enfants. C’est bien aussi, de se rappeler que les intentions de faire plaisir viennent des proches… Ce sont peut-être eux, les premiers à remercier…

Les arbres de Noël

Géraldine Elschner et Stéphane Girel

L’élan vert

Oscar se réjouit : avec ses parents ils vont aller passer Noël à la ferme de bon-papa Siméon. En attendant le moment de partir, l’enfant et sa maman s’activent en cuisine. Bientôt, les doux effluves des biscuits tout juste sortis du four viennent leur taquiner les narines. Pendant que son père attelle la charrette, Oscar patiente avec ses pinceaux.

Dehors l’hiver est bien là, avec son ciel gris et ses flocons tourbillonnant doucement. Bien emmitouflée, la petite famille se met en route au rythme de la clochette qui tinte au cou de l’âne Barnabé. L’enfant s’assoupit. Quand il se réveille, la neige tombe en tempête et ses parents sont inquiets. Ils ne reconnaissent pas le chemin… Quand un fiacre débarque brusquement sur le chemin, le petit âne n’a que le temps de faire un écart pour éviter la collision. L’enfant est éjecté dans les airs…

Rassurez-vous, la fin sera heureuse. L’enfant atterrira sur un matelas de neige, l’âne en grand péril au-dessus d’un ravin, coincé dans le vide, sera tiré d’affaire par les chevaux du fiacre. Saine et sauve, la famille et Barnabé rejoindront la maison chaleureuse de Siméon pour y passer Noël…

C’est sans aucun doute un des albums de Noël que je préfère. Parce qu’il n’y est pas question de Père Noël, ni de magie. L’histoire s’ancre dans le réel, dans la parenthèse hivernale d’une campagne de jadis où le blanc et le gris recouvrent tout. Parce que le plaisir de se retrouver se manifeste par la confections de petits gâteaux parfumés de cannelle et de fleur d’oranger. Quelle jolie valeur que la perspective du partage de ce qu’on a confectionné patiemment…

J’aime cet album pour la réelle chaleur qui se dégage de ses pages. Pour le crépitement du feu dans l’âtre alors que derrière les fenêtres, il neige. Je l’aime pour les lueurs de la ferme de bon-papa Siméon qui se devinent au bout du chemin après le presque accident. Je l’aime pour les illustrations enneigées de Stéphane Girel, et pour ce viaduc qui se devine dans le paysage brouillé. Je l’aime pour la délicatesse de la plume de Géraldine Elschner, qui nous prend par la main pour partager ce qui aurait pu être une tranche d’enfance d’Oscar-Claude Monet. Je l’aime parce qu’il me transporte tantôt dans la petite maison, tantôt sur ce chemin gelé. Chaque lecture m’embarque incroyablement…

Il va de soi que j’aime aussi Les arbres de Noël pour le trait d’union qu’il établit entre le célébrissime peintre et notre époque. S’il est davantage connu sous la signature « Claude Monet », le père de l’impressionnisme a aussi été enfant. Amoureux de la Normandie, amoureux de la nature, s’attachant à la représenter non-figée, dans ces pages on rencontre l’humain avant l’artiste.

A la toute fin, on découvre LE tableau : La charrette, route sous la neige à Honfleur. Et juste après, la partie didactique qui accompagne tous les ouvrages de la collection Pont des Arts apporte ses éclairages à propos de Claude Monet.

Merci Géraldine, pour ce conte de Noël où les ingrédients hiver-enfance-Noël-mésaventure-impressionnisme sont si habilement mélangés que je savoure chaque année cette histoire comme un délicieux biscuit doré. Merci Stéphane Girel de si bien marcher sur les pas du maître, et pour rendre magnifique cette ambiance grise avec toute cette neige tourbillonnante, et pour les cadeaux qu’on devine dans le crépuscule du ciel. La vie peut basculer à tout instant. Rien n’est acquis. Alors merci pour ces arbres de Noël, héros modestes qui par hasard auront sauvés une (sainte) famille et un petit âne. Merci enfin pour ce Noël du XIXe siècle, intimiste et familial, émouvant et porteur d’espoir !

J’espère que cet album vous touchera autant que moi…

Sorcière et Chanoir

Marina Philippart

Le diplodocus

Elle est sorcière.

Il est chat noir.

Grâce à Marina Philippart, ces deux figures des contes populaires si mal aimées, vont nous transmettre une très jolie leçon de vie.

Chanoir est dans une grande détresse quand il rencontre Sorcière. Il s’est enfui du village. Ou plutôt, il en a été chassé. A cause de sa couleur… Tout le monde sait que les chats noirs portent malheur. D’ailleurs soit dit en passant, les sorcières n’ont guère meilleure réputation. Est-ce que c’est à cause de ça que Sorcière a vécu toute sa vie loin des habitations ? Sensible à la détresse du chat, cette dernière l’invite à venir boire une tisane chez elle.

La spécialité de Sorcière, ce sont les plantes. Feuilles de framboisier, d’ortie, de fougères, elle les prélève consciencieusement, respectueusement, avec la sagesse de celle qui connaît l’étendue de leurs bienfaits. D’ailleurs c’est ce qu’elle emmène avec elle quand elle décide d’accompagner Chanoir jusqu’au pays des chats. Bien lui a pris car les rebondissements sont nombreux sur le chemin… et l’occasion de préparer des tisanes réconfortantes ne manquent pas. Parviendront-ils sains et saufs à destination ?

Superstition, préjugés, intolérance : tels sont les fléaux qui ont poussé Chanoir à fuir.

Tolérance, accueil, générosité : voilà ce que Sorcière va lui offrir.

Ensemble, ils vont se découvrir, s’épauler et une très jolie amitié va se tisser sous nos yeux. Grâce à de ravissantes illustrations fleurant bon la camomille et tout à fait délicieuses de délicatesse, Marina Philippart transporte, émeut, parle au cœur des petits et grands lecteurs. Les contrastes sont palpables : la froideur de certaines couleurs renforce la chaleur des autres. Ainsi, même dans la plus sombre des grottes ou au cœur d’une nuit d’ébène, on peut rencontrer de nouveaux amis.

Faut-il que l’amitié soit un peu magique ? Accepter l’autre dans sa singularité tient parfois de la gageure. Et pour celui qui fut meurtri : comment le persuader enfin de sa valeur ? Si le regard d’autrui peut blesser, on découvre qu’avec les bonnes personnes, ce regard peut devenir incroyablement réparateur. Quel soulagement ! Quand montrer son vrai visage permet le cadeau de la rencontre, c’est aussi un peu magique.

Alors je le dis : vivent les sorcières, les chats noirs, la vulnérabilité, les différences, les tisanes que l’on partage. De cette lecture, où la sorcellerie rime avec herboristerie et amitié, je ressors dans un état un peu second.(M’aurait-on jeté un sort ?). L’histoire s’achève sur une magnifique note d’espoir ! Et sur un constat : on peut devenir accro à l’amitié autant qu’à l’eau chaude parfumée de délicieuses feuilles de toutes sortes…