La sentinelle

Claire Clément et Alca

Éditions du Pourquoi Pas

« Nos ancêtres les gaulois… il y a bien longtemps dans un petit village qui résiste encore et toujours à l’envahisseur… ». Hem hem, Oups, STOOOOP !

Claire Clément nous emmène effectivement dans un petit village. Mais c’est à quelques milliers de kilomètres de la France métropolitaine. À Antecume Pata, au cœur de l’Amazonie guyanaise, on peut être français ET amazonien, donc non descendant de Vercingétorix.

«Moi, mon ancêtre, c’est Kuyuli ! »

Au nom de l’égalité des chances, les jeunes sont envoyés au collège loin de leurs familles. Déracinés.

Le moule, ils doivent y entrer.

On ne leur pas laissé le choix : apprendre le jour, ne pas faire de vague dans les familles d’accueil le soir : jackpot empoisonné. Tel est le sort commun des frères de lait Aïku et Tutti. Au cœur de la jungle, leur enfance était faite de baignades dans le fleuve, de chasse, de pêche, de veillées contées. L’entraide au cœur du quotidien et la transmission fédèrent cette communauté traditionnelle. C’est beau, authentique, préservé par l’isolement du village que l’on rejoint seulement en pirogue.

Le récit ouvre une fenêtre sur l’Amazonie. Antecume Pata est un village pétrit du savoir-vivre avec la nature environnante. Il est imprégné de légendes qui racontent la création du monde.

Entre fiction et réalité, Claire Clément nous embarque au cœur de la jungle amazonienne et dans le tumulte du fleuve où les piranhas sont à l’affut d’orteils appétissants. Les illustrations d’Alca ont le foisonnement et la densité des forêts primaires. Regardez comme les palétuviers incarnent le trait d’union entre l’immensité végétale et la rivière. C’est beau, dense, préservé semble-t-il. Mais si on zoome un peu, si on pénètre sous le couvercle du feuillage, une réalité terrifiante apparaît : la pollution des cupides chercheurs d’or empoissonne les cours d’eau et met en grand péril la santé des populations amérindiennes. Derrière l’admiration que la vie de ces dernières suscite, le danger est insidieux, grave, abominable… S’il est moins franc qu’une attaque d’anaconda, le mercure invisible contamine le poisson, principale ressource alimentaire des villageois. L’empoissonnement progressif des populations est une réalité.

Apprendre : est-ce une chance pour tous ? On peut légitimement se poser la question au fur et à mesure que l’on progresse dans cette lecture. Loin de leurs familles, isolés de leurs amis, les jeunes n’ont pas tous les mêmes capacités d’adaptation face à la ville et ses codes. Le tribut est lourd à payer : certains s’y adaptent tant bien que mal ; d’autres n’y arrivent pas. Les pages se succèdent et le raptus anxieux frappe : on n’a pas vu venir le drame !

Survivre au monde et au progrès galopant est une lutte. Garder vivace l’âme wayanas devient gageure et bouée identitaire. Accepterions-nous d’oublier qui nous sommes, d’où nous venons pour souscrire aux intentions d’égalité des chances ? Binarité des choix : s’il y avait une autre voie… S’insérer dans le fonctionnement à la métropolitaine en préservant activement leurs racines : tel sera le défi, que dis-je, la mission des jeunes générations…

Cette lecture m’a dépaysée, et effrayée. Cette réalité, ces détresses d’enfants : comment les amener à s’instruire sans les malmener ? Quel dommage qu’il faille des drames pour y réfléchir. Néanmoins, pour compléter cette lecture et ouvrir la fenêtre de l’espoir, je vous invite à regarder le témoignage de cet enfant d’Antecume Pata devenu l’instituteur du village.

Les baleines préfèrent le chocolat

Marie Colot

Alice éditions (collection Deuzio)

Tout est joli, propret et bienpensant au collège très bourgeois du Sacré-Cœur. Les élèves sont tous charmants, brillants, tirés à quatre épingles, tolérants… Ah non, mes excuses : sur ce dernier point il y a méprise. Quand Angelina débarque un beau matin avec son allure de bonbonne surchargée enveloppée de barbe à papa, les langues acérées d’Armonie, Violaine, Archibald, Jules s’excitent, chargent et déversent sans relâche des sobriquets tous plus abominables les uns que les autres. Une obèse dans cet univers aux silhouettes « normales », il semblerait que ça fasse tache. Peut-être bien que oui, peut-être bien que non… C’est sans compter sur le tempérament détonnant d’Angelina, qui s’attribue, sur suggestion d’Enguerrand, le surnom de Burger ! Si la demoiselle a un embonpoint du tonnerre, elle est surtout dotée d’une auto-dérision en béton armé.

Dès le début, Marie Colot donne le ton et nous plonge dans un microcosme de pré-adolescents à la cruauté mordante. C’est tellement « gros » et insupportable que la lecture s’effectue avec un bon agacement en bandoulière. Ce qui va dissiper ce sentiment c’est le revirement des enfants. Quand le charme de Burger opère, quand les préjugés se diluent, quand le fil de l’amitié tisse enfin des relations, alors on se délecte de ces tranches de quotidien. Mais… (il y a un mais), qu’est-ce ce qui s’est passé pour que l’exceptionnelle Burger se retrouve en réanimation, avec sa vie qui ne tient plus qu’à un fil ? Cela aurait-il un lien avec les remarques de madame Crespin ?  

Vous avez dit « grossophobie » ? Ou peut-être « harcèlement » ? Et de deux problématiques pour le prix d’une histoire ! Si la jovialité de Burger finit par faire fondre le ressentiment de ses camarades pour laisser place à de belles amitiés (et même à une jolie histoire d’amour avec Lucien alias Luciole), la prof de sport a le cuir autrement plus coriace. Quoi de plus propice à l’humiliation que les séances de natation ?

Le harcèlement du début ne tient pas face à la force positive d’Angelina. Les jeunes le comprennent vite. Toutefois, j’apprécie que ce roman pointe vers un sujet pour le moins tabou : la responsabilité potentielle des enseignants qui usent de moqueries ou d’humiliations à des fins « pédagogiques ». Ici Burger a la « chance » d’avoir pu fédérer ses camarades autour d’elle. Et si tel n’avait pas été le cas ? Peut-être faut-il apprendre aux enfants qu’ils croiseront parfois des adultes pas toujours bienveillants…je laisse cette réflexion à appréciation (et précision d’usage, elle n’engage que moi).

Le ton de l’autrice dans Les baleines préfèrent le chocolat est tantôt mordant, tendre, impitoyable, à l’image de l’ambiance collège. Les remords succèdent aux projets de vengeances. Les sandwiches au chocolat et les frites sont en compétition avec germes de poireaux et la solitude de ces enfants aux patronymes à rallonge se dévoile pudiquement. Aplomb et arrogance tentent de dissimuler des fêlures douloureuses… Grandir c’est aussi apprendre à faire avec, à s’individualiser, prendre de la distance avec les prérogatives parentales, ou faire tant bien que mal un deuil. C’est la vie faite de hauts et de bas qui prend le devant du tableau et qui a fait battre ou saigner mon cœur de lectrice.

Je l’ai lu d’une traite. Force est de constater que la richesse intérieure n’a rien à voir avec l’apparence. Si vous en doutez, je vous invite à plonger dans ce roman avec à côté de vous, des petits gâteaux, du chocolat ou tout autre plaisir un peu coupable mais si délicieux : c’est le moment de s’autoriser à abuser !

Un carré

Somin Ahn

Traduit de l’italien par Laetitia Cordonnier

CotCotCot éditions

Papier velours pour cet ouvrage qui ne l’est pas moins. Un carré jaune nous accueille. Puis un chat, le chat du carré : vous suivez ?

On suit le chat, son quotidien de félin : jouer, manger, regarder par la fenêtre l’animation de la rue, se jucher sur une commode…Parfois le goût pour les facéties s’exprime ; ou bien la méfiance, surtout quand on a sonné à la porte. Il ne faudrait pas oublier le temps de la sieste dans un carré ensoleillé !

Somin Ahn joue avec ce carré à la manière de « on dirait que ce serait… ». Et le carré devient, se transforme, s’incarne, se révèle meuble, ouverture, plein, vide, confort, gourmandise. Le lecteur se laisse surprendre par les perceptions du chat. Très vite l’amusement s’emballe : à la page suivante, quelle forme va prendre le concept ?

Le jeu symbolique prend ici tout son sens. Il nous entraîne sur les chemins de celle qui habille le quotidien d’un brin d’audace : l’imagination. La vie s’explore. Le carré dispose d’un champ abondant de représentations. Le parti pris de l’autrice est de décliner dans un camaïeu de gris le chat et sa maison pour poser ci et là, avec chaleur et lumière, ce carré jaune vif. Les yeux se posent. Les mains caressent l’ouvrage carré, ses pages soyeuses comme on s’égarerait dans le pelage du petit compagnon à quatre pattes.

La vie étant une question de point de vue, ce livre questionnera peut-être notre quotidien : est-il carré à sa juste mesure ?

Trop ?

Pas assez ?

Osons-nous parfois, à l’instar du chat fasciné par l’insecte, repousser le cadre ?

Apprécions-nous ponctuellement ses quatre côtés égaux et rassurants ?

Pour les enfants, c’est un ouvrage parfait qui prend par la main, ouvre les perspectives, encourage à observer différemment. Comme en prime cela a lieu avec un adorable petit compagnon, petits et grands ne peuvent que fondre pour ce carré qui peut être tant de choses.

Je confirme l’attrait de mes propres chats-lecteurs pour les rayons de soleil et pour le clavier de l’ordinateur  (quand je suis en train de travailler bien entendu !). Évidemment, je leur pardonne tout, et leur accorde les carrés, les ronds et les triangles. Une exception toutefois : le carré de chocolat, il est pour moi !

Hardie comme une souris

Nicolo Carozzi

Traduit de l’anglais par Anne Léonard

Albin Michel jeunesse

Il était une fois une histoire de poisson, de souris et de chats.

Souris passe devant le poisson dans son bocal. Elle lui propose de jouer ensemble. Une joyeuse partie commence : sauts, bulles, éclaboussures ! Les deux amis s’en donnent à cœur joie quand une, deux, trois ombres aux oreilles pointues se découpent soudain sur la table du salon.

Sur quelle proie les matous chasseurs vont-ils jeter leur dévolu ? Le poisson paraît soudain bien vulnérable dans son bocal. C’est sans compter sur sa courageuse amie et déjà, une course-poursuite s’engage dans toute la maison. La souris s’en sortira-t-elle vivante ?

A l’instar du Lièvre et la Tortue, trois félins un brin casanier vont se trouver dupés par l’attrait… de trois sacs de croquettes ! Devant une telle aubaine, la chasse s’arrête. La souris et toute sa compagnie vont alors proposer au poisson une aventure où l’union sera la force.

Nicolo Carozzi sublime l’histoire en laissant la vedette aux illustrations. Dans ses pages empreintes d’une douceur toute pastel, les rythmes s’enchaînent. L’urgence succède à la légèreté. Le silence se fait pesant. La solitude s’effrite grâce à une équipe de petites souris bien malignes.

Et audacieuses !

Et courageuses !

Et voilà comment les proies dament magnifiquement la truffe aux prédateurs !

Saupoudrer quelques mots pour illustrer une image : l’idée est originale, et très sympathique. Le petit film se déroule, nous tient en haleine, nous amuse absolument, nous attendrit assurément. J’aime pleinement cette amitié étonnante qui me rappelle celle de l’album Le poisson et l’oiseau. Vivre dans l’eau, avoir quatre pattes ou des nageoires ne constitue pas un obstacle aux liens. C’est même, du moins j’ose le supposer, un terreau très fertile pour une authentique complicité. Il y a là de quoi discuter, méditer, échanger à propos des rapports humains, la tolérance, la méfiance, l’impulsivité et ses dangers…

Ouvrez les yeux, amusez-vous, régalez-vous des touches d’humour semées à dessein par Nicolo Carozzi. Ces souris me rappellent-elles davantage Rémy de Ratatouille ou les célébrissimes Jack et Gus ? A moins que dans cette tasse aux allures de pavois porté par ses amies à bras raccourcis j’y reconnaisse un certain chef gaulois…

J’espère que vous succomberez à l’atmosphère un brin surannée de cet album, où le grain de folie permet de gagner de nouveaux horizons, ou la rivière ? C’est bien aussi la rivière…

Monsieur Remarquable

Olga Tokarczuck et Joanna Concejo

Traduit du polonais par Margot Carlier

Éditions Format

L’album photo d’une enfance apparemment heureuse défile en préambule. Couvé par le regard aimant de ses deux parents, un enfant y fait ses premiers pas. Plus grand, un stetson sur la tête il s’essaye à l’équitation western ou rencontre le Père Noël. Serait-il seul sur la photo ou entouré de sa famille : toujours il affiche un sourire. C’est quand il arrive à l’âge adulte qu’Olga Tokarczuck nous en dit un peu sur lui. Devenu grand, sa belle gueule lui attire toutes les sympathies.

Pourquoi se priver ?

Pourquoi résister ?

De quoi est-il question ? Des sirènes des pixels !

Au réflexe des selfies matin, midi, soir voire au milieu de la nuit, il cède corps et âme ce Monsieur Remarquable. Il faut dire que le geste est rapide, et la technologie moderne rend tout cela si facile. L’enfant joli est devenu accro à la dopamine ! On le reconnaît, on l’adule. Il est partout, et tout le temps, il s’auto-flashe. Quoi de plus évident que le web et ses réseaux sans fin pour immortaliser, quoi au juste : l’eau du bain – la fête foraine – le coucher de soleil ? Oui, mais jamais sans oublier le principal et remarquable figurant. Sauf que, contrairement à Dorian Gray et son célèbre portrait, la stratégie narcissique, ici, se retourne contre lui. Quand, sur les réseaux sociaux les photos de sa bobine circulent abondamment, dans le miroir le modèle original s’estompe, se dilue, se floute, se perd !

Comme elles sont mouvantes, les frontières que l’autrice place entre réel et fantastique. Serait-ce une dystopie ? Une parodie ou une caricature de ce monde qui fige tout à trac ? Parce que le conte ne finit pas sur un visage qui s’efface. Quand on est drogué par sa propre image, on ne décroche pas comme ça.L’homme est infatué, c’est donc vers le marché noir qu’il se tourne pour se procurer un nouveau visage.

La satire convoque à dessein un petit effet d’agacement, qui se mue rapidement en de l’effroi. Le souvenir du Horlat (Guy de Maupassant) me frappe soudain, à moins qu’il ne s’agisse de 1984 (George Orwell). Folie et panurgisme prennent le contrôle. La gradation dramatique enfle, se dissimule dans un bouge où un effrayant trafic de visages profite au maître des lieux. Sans bistouri ceci dit : la chirurgie esthétique moderne s’exerce sans bloc opératoire. Voilà qui est bien pratique ! Ou pas… En ce qui concerne le porte-monnaie, sachez qu’il risque de ne pas s’en remettre.

Joanna Concejo remet cela : après Une âme égarée, la voici qui illustre à nouveau les mots d’Olga Tokarczuck. La surabondance de photographies, le morcellement d’une vie et la pixellisation déliquescente du soi se succèdent, nous révélant un quotidien bien sombre, qui s’éclaire parfois de l’éphémère d’une fête foraine ou d’un feu d’artifice. L’ouvrage cultive sa singularité avec ces photos-illustrées et le mystère qui auréole à deux reprises les pages à déplier.

Je suppose que toute ressemblance avec une personne existante ou ayant existé serait « absolument » fortuite, ou bien le fruit d’un très grand hasard… Ce serait alors une in-cro-ya-ble coïncidence ! Le message est fort, provocant. Y percevrez-vous ce que j’y entends en filigrane : moins de virtuel – plus de réel !

J’ai traversé cette lecture mi-figue-effrayée, mi-raisin-amusé. Quitte à choisir, je laisse sans regret l’option « remarquable » pour garder sans hésiter l’option Monsieur Personne. Peu m’importe de perdre la face tant qu’on peut allumer des étoiles !

Je suis

Elis Wilk

Beurre Salé

Un voyage – un matin – le vent ou la pluie : je suis tout ceci nous dit Elis Wilk.

Seriez-vous fragrance – caillou – ici ou là : peut-être que oui, probablement, certainement !

La promenade est sensorielle, poétique. Elle invite à dénicher, fouiller, scruter le quotidien et ses petites magies.  Parce que la vie c’est parfois des nuages dans le ciel, parfois dans notre humeur. Une larme qui ruisselle sur la joue : est-ce un gros chagrin ou une goutte de pluie ? Est-ce le bruissement de l’arbre qui se fait entendre, ou celui de la fleur, du papillon qui bat des ailes… Qui sait ?

L’enfance est un petit monde, l’enfant un petit univers capable de s’émerveiller des petites choses à ses pieds et de rêver avec le regard qui part au-dessus des montagnes, au de-là de l’horizon. Il apprend à écrire, à rire, à apprivoiser ses émotions, à s’émerveiller d’un regard échangé avec un animal. Les instants éphémères se succèdent et c’est avec fraîcheur et simplicité qu’Elis Wilk nous fait faire (ou refaire) cette promenade initiatique.

Le blanc réchauffe les couleurs, l’ombre, la main et les rêves qui restent dans la nuit pour laisser place aux instants quotidiens. Le monde enfantin se fait jour à portée de main. C’est doux, frais comme l’herbe couverte de la rosée du petit matin, chaud comme le soleil qui darde ses rayons d’Août à travers les branches.

C’est tout simplement beau.

Bertille et Louis

Être ou ne pas être à la hauteur

Laure Sirieix et Chiara Arsego

Les messagers Bilboquet

Bertille est grande pour son âge. Très grande.

Louis à l’inverse est petit. Très petit pour ses dix ans.

Et chose curieuse, les gens ne peuvent pas s’empêcher de leur faire des remarques plus ou moins directes, plus ou moins humiliantes à propos de leur taille. Comme si les enfants n’étaient pas conscients de cette particularité de leur physique à chaque instant de leur vie. Bertille sera tenue de se trouver un prince charmant à sa taille, ainsi que lui a assené la cliente du supermarché ; Louis devra épouser Poucette, dixit la vendeuse de vêtements. Leur quotidien collectionne les remarques de cet acabit, isolant les enfants du reste du monde, creusant leur sentiment d’isolement en puis sans fond.

Alors qu’ils sont tellement plus que leur taille ! N’y a-t-il personne pour reconnaître le talent de Louis en électronique ? Personne pour valoriser Bertille dans sa passion pour la lecture ? Les jours passent. Bertille et Louis trouvent refuge dans leur univers. Ils passent tellement de temps le nez en l’air où les yeux baissés qu’il leur faudra du temps avant de se rendre compte qu’ils sont dans la même classe, à subir les mêmes quolibets au quotidien.

De cette infortune naît instantanément un lien très fort, tissé sur les écheveaux de la moquerie et des préjugés. A deux on est plus fort ! Dans leurs regards respectifs qui font fi des apparences, chacun perçoit la richesse et le potentiel de l’autre. Leur sincère et mutuelle admiration leur fait pousser des ailes de confiance, et plus précieux encore, d’amitié. Finie la solitude !

C’est triste et révoltant de lire le consensus cruel que toute différence est pointée, pointée et pointée encore, parce que les représentations de certaines personnes impliquent une uniformatisation de la société. « Tous dans le même moule » semblent hurler les camarades de classe, le coiffeur, la vieille dame… Comme si on pouvait y faire quelque-chose. Et la révolte me prend encore en songeant aux autres motifs fallacieux de raillerie : seriez-vous un peu enveloppé, trop maigre, rouquin, aux yeux vairons, avec six orteils ou les oreilles décollées que vous pourriez trinquer dans le même verre que ces enfants. Elle est dans le juste, Laure Sirieix, en pointant de façon aussi appuyée l’absurdité de ces mauvaises plaisanteries. L’empathie du lecteur est activée et je ne peux m’empêcher d’espérer que cela créera des ponts, des prises de conscience relatives au quotidien.

Heureusement que la valeur intérieure ne se niche pas dans les centimètres. Pour tenir la relation avec eux-mêmes, Bertille et Louis, les deux opposés de taille et de centres d’intérêts s’isolent des autres. Jusqu’à ce que l’union des contraires génèrent une force capable de dépasser toutes les limites : la porte des rêves et de l’ambition s’est ouverte. Y a plus qu’à foncer !

Pour magnifier ce texte, Chiara Arsego nous embarque avec sa palette merveilleuse de rouge et sépia. Elle campe les fragilités, les fêlures, la douleur intérieure, le potentiel qui ne demande qu’à s’épanouir, l’amitié naissante, les étoiles dans les yeux… avec cet esthétisme qui lui est propre et que j’aime si fort !

Vous l’aurez compris, mon coup de cœur pour cet album est total ! Que vous soyez un peu Bertille, un peu Louis, un peu autre chose, j’espère que cet album vous inspirera, qu’il vous invitera à davantage de bienveillance envers vos petites particularités et celles des autres. Et qui sait, à escalader les montagnes et sauter sur la lune  !

Nicodème

Agnès Laroche et Stéphanie Augusseau

Alice jeunesse

Toute la journée Nicodème se fait bousculer, marcher sur les pieds, racketter, enguirlander devant la classe entière parce qu’il a oublié son cahier. On lui fait même tomber son goûter par terre.

Pas marrant tout ça !

Il se sent petit, faible, impuissant. Il baisse la tête trop souvent. Pourtant à l’intérieur de cette même caboche, il imagine Nicodème, il imagine sa vie s’il devenait « Super Nico super grand- super fort » ! Il serait alors capable de clouer le bec d’Hyppolite, d’hurler aux passants de faire attention à lui, de donner au maître des lignes à copier pour le punir d’avoir trop crier, et peut-être même qu’il arrêterait de rougir devant Violette… « Ah si seulement… » se répète-t-il à longueur de temps.

Il rêve le petit Nicodème, à ce que serait la vie s’il était un autre lui-même. Qui n’a jamais fait de même ? A user de « Si », à vouloir mettre Paris en bouteille, ou juste notre propre vie quand on la trouve trop difficile… Et puis un jour, on réalise qu’il y a peut-être possibilité de faire bouger les lignes par nous-même.

C’est ainsi que Nicodème se réconcilie avec lui-même.

Agnès Laroche nous montre avec une infinie bienveillance qu’il suffit parfois de peu de choses pour oser s’affirmer et que le premier pas de réconciliation avec soi en entraînera quasi automatiquement d’autres. La sensibilité revêt alors un autre aspect, et elle cesse d’être un boulet. Fort de son premier succès, Nicodème va tenir tête à Hyppolite le racketteur, s’éloigner des bousculeurs et maltraiteurs de goûters et offrir les fleurs qu’il avait tant envie d’offrir à Violette !

Quelle histoire indispensable pour les tout les petits…

Quelle histoire indispensable pour les grands qui activent peut-être trop souvent le mode « Ah si seulement »…

Pour accompagner le texte, Stéphanie Augusseau a choisi d’illustrer en noir et blanc. Et de-ci de-là, de parsemer quelques touches de rouge. Ce rouge qui se fait honte, colère, oreilles qui chauffent, billes perdues, pommettes émotionnées, et enfin, cœur qui bat la chamade et qui réchauffe l’estime de soi.

Il est grand le pouvoir de cet album ! L’intemporalité du thème touche au cœur, et je me surprends à penser « Ah si seulement…je le lisais plus souvent… ». Je vais le faire, assurément !

Petite note personnelle : j’ai adopté Nicodème lors d’un salon du livre en 2012. Je garde un souvenir prégnant de la douceur et disponibilité d’Agnès Laroche le temps d’une longue discussion autour de la confiance en soi, justement… En espérant que les petits lecteurs seront nombreux à continuer de rencontrer Nicodème, malgré le départ bien trop tôt de son autrice…

La saison des provisions

Fleur Oury

Les fourmis rouges

Fauve et Jonquille ont faim, ont froid et comble d’infortune, avec la neige et ce sol gelé leur réserve de nourriture est introuvable.

Le jour où les perce-neiges sont enfin là, les deux écureuils et tous leurs amis de la forêt s’éveillent et font bombance de toutes les jeunes pousses appétissantes que le printemps leur offre. Pour autant, pas question d’oublier les frimas de l’hiver passé et la douloureuse sensation de la faim qui les a tenaillés si méchamment. Tant qu’à avoir vécu cette mauvaise aventure, autant en tirer quelques leçons : il leur faut plus de provisions ET dans un endroit qu’ils seront sûrs de retrouver.

Fauve et Jonquille ont, semble-t-il, bien retenu la leçon de la Fourmi de la Fable.  Quand l’été arrive à son tour, c’est dans une forêt abondante de saveurs et d’odeurs que les petits écureuils vont collecter de quoi survivre au prochain hiver. Basilic, rose et mélisse, ils cueillent et ramassent sans relâche. D’autres choses ? Ici il y a des merises, quelques bourgeons de pins et du serpolet… Le soir venu, pendant que leurs amis s’amusent, eux se dépêchent de mettre tout à l’abri dans leur nid.

Fleur Oury nous a concocté un album juste ravissant. Dans cette forêt aux mille détails, où que l’on pose les yeux il y a de quoi contempler, sourire, scruter. La joie de vivre ensemble est si prégnante : j’avoue craquer complètement pour la famille Renard-Lapin et pour ces chauve-souris gracieuses et dansantes. Outre la contemplation que cet album ne peut manquer de susciter, je persiste dans cette impression très « La Fontainienne » : pour pouvoir profiter des moments de fête ou de repos, il faut se faire plus fourmi plus cigale. Cela peut devenir un plaisir quand on redécouvre tout ce que la nature nous offre saison après saison.

Avec un peu d’anticipation, Fauve et Jonquille vont s’assurer un peu de sérénité pendant la prochaine saison froide. Et si vous avez la curiosité de vous promener dans ce magnifique album, vous découvrirez comment leur initiative et leur générosité sauvera la mise de moins prévoyants qu’eux…

La vie est un cycle perpétuel. On tire des leçons. On fait des réserves de provisions. On cohabite. On s’entraide. On apprend les fleurs, les animaux, les aromatiques, les textures, le bruissement dans les branches, les nuances verdoyantes, les différentes feuilles… L’histoire de Fleur Oury fleure bon la tisane de mauve et de thym. J’en ai profité dans mon jardin où depuis quelques jours, les hellébores et les perce-neiges décorent joyeusement le sol. Dans quelques semaines ce seront les jonquilles, la ciboulette… Vivement !

C’est quoi ce bruit ? Chuuut…

Catherine Grive et Mathilde Grange

Éditions du Pourquoi Pas

Papa et maman viennent de leur dire « je t’aime » à elle et sa sœur. Il est temps de se coucher, d’éteindre la lumière, de dormir. Juste avant, la famille a passé une bonne soirée. A table, ils ont ri. Puis les parents ont commencé à débarrasser la table et, dans une petite parenthèse entre l’évier et la vaisselle humide, se sont embrassés, éclipsant pour quelques secondes la présence des enfants. Au fond de leurs lits, elles s’endorment, fortes et sereines. Quand, au milieu de la nuit, quelque-chose d’inhabituel se fait entendre derrière la porte close de la chambre de leurs parents. Inquiète, elle réveille sa grande sœur. Devant la porte, la petite interroge son aînée : C’est quoi ce bruit ?

Il dort, profondément. Il rêve, intensément. Les sens aux aguets, il ressent, écoute, regarde, s’émerveille du vent qui souffle et de la pluie qui goutte. La fraise et sa promesse sucrée le régale alors que l’amoureuse apparaît. Une petite boule se niche immédiatement dans son ventre à lui, et leur promenade commence. Sur un chemin qu’ils décident de suivre ensemble, ils avancent au rythme de leurs prochains secrets. Une forêt leur ouvre son cœur, et abrite avec bienveillance leurs souffles qui se rapprochent. Le reste leur appartient. Maintenant Chuuut

Ce petit livre est un recto-verso curieux, audacieux, amoureux… Catherine Grive en signe les deux textes avec la délicatesse et la détermination qui la caractérise, et dont j’avais fait connaissance avec Par-delà les vagues.

Comment parler d’amour aux enfants ? Du moment où les parents quittent temporairement ce rôle pour redevenir amants ?

Comment parler d’amour tout court ? De ce moment où l’attirance physique commence à déborder et où émerge les nécessaires notions de consentement et d’intimité ?

C’est bien qu’il y ait (enfin) C’est quoi ce bruit ? et Chuuut… pour se faire médiateur des questions des plus jeunes, ou pour venir à la rescousse d’adultes potentiellement décontenancés ! Exit la réponse scientifique empruntée de gène et dégoulinante de tabou. Exit aussi le principe de réalité qui pourrait galvauder les représentations des premiers émois et de la sexualité. Les choses sont dites. D’autres sont habilement suggérées par les illustrations de Mathilde Grange. Entre oreilles tendues et mains qui se cherchent, fraise juteuse ou cerise délicieuse, les couleurs claquent, éclatent et finissent de rassurer.

Les questions sont posées, le dialogue est ouvert, les inquiétudes s’éloignent. En attendant d’être grand/grande, Il et Elle continueront de découvrir, à petit pas, ce qu’aimer signifie. Les voiles se lèveront au bon moment. En attendant qu’Il et Elle soient grand/grande, je me dis qu’avec ce livre, ça serait bon d’être à nouveau enfant.